‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 4 sur 29 · UN VIEIL AMI · texte numérisé non relu

UN VIEIL AMI

Deux jours plus tard, vers dix heures du matin, M. Villeneuve venait de pénétrer dans son cabinet, où d'habitude avant déjeuner, il allait examiner quelquesuns des dossiers qui lui paraissaient mériter une attention particulière.

M. Villeneuve était juge d'instruction et il apportait dans ces fonctions importantes une intelligence, une hauteur de vue qui l'avaient depuis longtemps désigné à l'estime et à la considération de toute la magistrature.

Ses conseils étaient recherchés avec une déférence empressée, et ses appréciations pesaient d'un grand poids dans les décisions des juges.

Son cabinet se composait d'une grande salle, à l'a-

meublement sévère ; son bureau en occupait le milieu et, près de la cheminée, non loin de la fenêtre, il y avait un second bureau où se tenait d'ordinaire un commis chargé de prendre note des interrogatoires.

Ce jour-là, M. Villeneuve était seul, et malgré le pli qui creusait son front, une satisfaction non équivoque resplendissait sur ses traits, chaque fois que son doigt feuilletait les documents qu'il avait sous les yeux.

Avant de pénétrer dans son cabinet, il était allé embrasser Jeanne, et comme celle-ci remarqua le volumineux dossier qu'il portait sous son bras.

— Père, lui avait-elle dit avec un sourire un peu contraint, vous allez encore préparer la condamnation de quelque grand coupable.

M. Villeneuve prit le front de l'enfant, et le baisa • longuement.

— Mieux que cela, chère petite, répondit-il, avec une gravité sous laquelle perçait une pointe d'ironie, — cette fois ce sont deux coupables que je vais frapper.

— Mon Dieul... fit Jeanne en joignant les mains.

— Et si mes conclusions sont adoptées, continua M. Villeneuve, ils seront tous les deux condamnés à perpétuité.

Et comme le magistrat mettait à prononcer ces derniers mots une emphase qui ne lui était pas habituelle, la jolie enfant regarda son père avec étonnement.

— Les malheureux I... balbutia-t-elle avec une sorte d'appréhension.

— Tu trouves?...

^- Dame ! songez donc 1 à perpétuité I

— C'est affreux, en effet, et que dirais-tu donc si je te confiais les noms de ces deux malheureux ?

— Est-ce que je les connais ?

— Sans doute.

— Ah ! vite! parlez alors, dites-moi leurs noms.

— Eh bien, Tun s'appelle M. Charles de Renneville, et l'autre...

Il n'en put dire davantage, car Jeanne venait de jeter un cri et lui avait arraché son portefeuille.

— Fi I fi I dit-elle, en embrassant son père avec une tendre effusion ; c'est mal d'inspirer de telles frayeurs à son enfant I — C'est donc de moi que vous allez vous occuper?

— Oui, ma fille...

— Ah 1 Charles sera bien heureux...

— Et toi I...

— Moi..., mon père..., moi!.., je n'ai pas attendu cette heure pour vous remercier et vous bénir.

M. Villeneuve s'était hâté de disparaître ; s'il était resté une seconde de plus, il aurait éclaté en sanglots...

Mais dès que cette émotion se fut un peu calmée, il étala devant lui les divers parchemins qui gonflaient le portefeuille, et se mit à les trier et à les examiner avec toute l'attention qu'un père peut apporter dans une semblable affaire.

Une heure se passa de la sorte, et il avait déjà parcouru la plus grande partie des documents, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit et qu'un huissier entra.

— Que demandez vous? fit M. Villeneuve en relevant le front.

— Il y a là, répondit l'huissier, une personne qui désire parler à Monsieur.

— Quelle est cette personne ?

— Voici sa carte.

M. Villeneuve jeta un regard sur la carte, qu'on lui présentait.

— Boursault 1... dit-il, d'un ton vague, comme s'il eut cherché à se rappeler... je ne connais personne do ce nom — à moins que... mais c'est impossible... 1 invraisemblable I — ah I n'importe, je veux voir, faites entrer, Dominique, faites entrer, à l'instant !

Et pendant que Thuissier sortait, M. Villeneuve se levait, en proie à une agitation qui ne lui avait pas permis de rester en place.

Au même instant, deux cris partirent à la fois, et M. Villeneuve se précipita dans les bras de la personne qu'on venait d'annoncer.

— Boursault ! fît le juge avec l'accent de la joie la plus sincère.

— Villeneuve ! répondit celui qui était l'objet d'un si chaleureux accueil.

— Toi ! à Paris, et depuis quand ?

— Depuis quelques jours à peine.

— Sais-tu que voilà près de vingt années que je ne t'avais vu I

— C'est vrai.

— Et qu'as-tu fait depuis ce temps-là?

— Ce serait bien long à te raconter.

— Au fait, tu as raison, nous consacrerons une soirée spéciale à ces souvenirs et j'en profiterai pour te présenter ma fille et mon fils. Mais toi... tu es heureux au moins?

— Tout à fait.

— Riche...

— Suffisamment.

— Et tu es toujours un grand chasseur devait Dieu? M. BoursauU se prit à sourire.

— Tu te rappelles, dit-il, avec enjouement ; c'était notre grande passion à tous les deux ; eh bien, tous les défauts de ma jeunesse, je les ai conservés... mais ce que j'ai gardé surtout, c'est l'attachement inébranlable aux amitiés d'autrefois, et ma première pensée, en tombant à Paris, a été de venir te serrer la main.

M. Villeneuve ne se rassasiait pas de regarder son ami.

— C'est qu'il n*a pas changé ! s'écria-t-il alors ; vingt ans ont pu passer sur ton front sans y déposer la moindre ride. Ah 1 l'on voit bien que ta vie a toujours été heureuse, et que les chagrins ou les soucis n'ont jamais abreuvé ton cœur d'amertume.

M. Boursault allait répondre, mais à ce moment son regard rencontra un des tableaux qui ornaient le cabinet, et ses sourcils se rapprochèrent par une contraction nerveuse.

— Qu'est-ce que cela ? fit-il aussitôt, en se rapprochant du tableau.

M. Villeneuve suivit le regard de son ami, et une lueur d'orgueil paternel illumina son visage.

— Ça, répondit-il en souriant, ehl tu le vois bien, c'est une vue d'Islande.

— Tu connais donc ce pays?

— Pas le moins du monde, mais mon fils y est allé. Boursault se retourna vivement.

— Au fait, dit-il, j'oubliais, tu as un fils, qui est marin.

— Et c'est un officier distingué.

— Y a-t-il longtemps qu'il a fait le voyage du Nord ?

— Il y a deux années.

— Et à bord de quel navire était-il embarqué ?

— A bord de VAriémîse,

M. Boursault redressa le front, comme s'il eût voulu réagir contre l'impression qui s'emparait de lui.

Il était évident que quelque chose d'anormal et d'insolite se passait en lui, et l'on eût dit qu'il n'osait plus relever son regard sur M. Villeneuve.

Mais la pensée de ce dernier était ailleurs, et il ne remarqua pas l'attitude singulière de son ami.

— Voyons ! reprit-il d'un don d'affectueuse sympathie, je suis trop heureux de t'avoir revu, pour ne pas chercher à te retenir ; d'ailleurs, je veux te présenter mon fils et sa sœur Jeanne, et je te retiens à déjeuner.

— Tu me rends vraiment confus, répondit Boursault avec un peu d'embarras, en toute autre circonstance, j'aurais accepté ton offre avec un vif plaisir..., mais tous mes instants sont comptés, les affaires me rappellent en province et je partirai ce soir même.

— Est-ce bien décidé ?

— Tout à fait.

— Tu ne veux pas que j'insiste ?

— Je t'en prie...

— Qu'il soit donc fait comme tu le désires... mais ce

sera cependant à une condition.

— Laquelle ?

— C'est qu'à ton prochain voyage...

— Ahl je te le promets, et même si tu le voulais bien, il y aurait un meilleur moyen d'arranger les choses.

— Si c'est possible, cela sera.

— Eh bien, j'habite, dans les environs de Jonzac, un pays particulièrement giboyeux .. . tu es toujours chasseur, je l'espère, et rien ne me serait agréable comme de t'offrir l'hospitalité cet hiver... est-ce dit?

— Ma foi ! je ne refuse pas.

— Alors, j'emporte ta parole.

M. Villeneuve allait répondre, quand l'huissier entra de nouveau.

— Qu'y a-t-il ? fit le juge avec un commencement d'impatience.

— C'est M. de R^nneville, répondit l'huissier.

— Charles?...

— Oui, Monsieur.

— Et que veut-il ?

— Je lui ai dit que Monsieur était occupé 1 mais il vient pour affaire urgente et a insisté pour être annoncé.

— Eh bien, qu'il entre!... ordonna M. Villeneuve.

Et il se tourna en même temps vers son ami, qui se disposait à s'éloigner.

— Tu pars I lui dit-il sur un ton de reproche. Gomment 1... je t'ai vu à peine et tu veux déjà me quitter...

— Il le faut, répondit Boursault ; quelques emplettes à faire, plusieurs lettres à répondre ; et puis, je craindrais de te gêner, toi-même. Ne vas-tu pas recevoir M. de Rennevillê? c'est, je crois, le secrétaire général de la Banque ?

— C'est son fils.

— Il s'agit sans douté de quelque communication importante.

— Oh I je n'en crois rien, aussi ne te presse pas de l'éloigner; accorde-moi quelques minutes encore* et puisque tu as ta correspondance à faire, prends place au bureau de mon commis ; tu y trouveras tout ce qu'il faut pour écrire.

— Tu le veux? ^

— Je l'exige !

— J'obéis donc... Mais ne t'en prends qu'à toi si je surprends les mystères du palais I

En parlant ainsi, Boursault gagna la place qui lui avait été indiquée, et il s'asseyait au bureau quand Charles de Renneville fit son entrée dims le cabinet de M. Villeneuve.

— Bonjour, Charles, dit ce dernier, en lui tendant la main... savez- vous que je m'effraie à vous voir venir à cette heure... est-ce qu'il se passerait quelque chose de grave à la Banque ?

Charles serra avec une ré'spectueuse tendresse la main qu'on lui offrait et, avant de répondre, son œil se tourna vers le bureau, où Boursault s'était mis à écrire.

M. Villeneuve surprit ce regard et se prit à sourire.

— Oh I vous pouvez parler, ajouta-t-il d'un ton net et ferme, monsieur est un vieil ami ; c'est moi-même qui l'ai prié de rester, et il peut entendre tout ce que vous avez à me dire.

Charles de Renneville s'inclina, mais malgré l'autorisation qui venait de lui être donnée, il se rapprocha de M. Villeneuve, comme s'il eût craint que les paroles

qu'il allait prononcer ne fussent entendues par quelque auditeur étranger.

Ce manège, plein de réserve et de discrétion, parut tout d'abord un peu exagéré au juge d'instruction, mais il le frappa cependant assez vivement, et il se sentit gagné par un vif étonnement.

— Ah ça I... c'est donc grave, mon ami, dit-il, en observant le jeune homme.

— Absolument grave. Monsieur, répondit ce dernier.

— Parlez alors, parlez, je vous écoute !..

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