‹ Mémoires d'un commissaire de policeChapitre 5 sur 29 · UNE COMMUNICATION IMPORTANTE · texte numérisé non relu

UNE COMMUNICATION IMPORTANTE

— C'est mon père qui m'envoie vers vous, commença le jeune homme; il eût désiré venir lui-même, en raison de la gravité de l'incident, mais un empêchement imprévu le retient ce matin à la Banque, et il n'a pas voulu remettre pour vous saisir de rafifaire.

— Il s'agit donc d'un événement important? fît M. Villeneuve, surpris du ton sérieux dont on lui parlait.

— Vous allez en juger, Monsieur.

— Parlez, parlez.

— Depuis quelques jours, depuis hier surtout, il circule dans Paris, et il arrive des succursales des départements des billets de banque qui sont l'œuvre du plus audacieux des faussaires. Voilà déjà plusieurs semaines

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que le fait nous a été signalé, mais les billets mis en circulation sont imités avec un tel art, qu'en vérité il a fallu tout le soin, toute Texpéiience consommée de nos experts pour découvrir la trace presque imperceptible du faux.

— Ceci est grave, en effet, dit M. Villeneuve en devenant soucieux.

— C'est la première fois peut-être, poursuivit le jeune de Renneville, que le crime se présente dans ces conditions. D'ordinaire, les faussaires ne sont que des graveurs vulgaires, dont l'œuvre se trahit d'elle-même par des défectuosités manifestes qui provoquent dès la première heure la vigilance du contrôle... le danger qui en résulte, quelque sérieux qu'il soit d'ailleurs, peut toujours être facilement conjuré. Mais ici, Thabileté est véritablement efiTrayante, l'imitation ne laisse rien à désirer, et nous en sommes réduits, pour y parer, à introduire dans la fabrication certain point de repère nouveau qui nous permettra, pendant quelque temps du moins, de distinguer les billets qui sortent de la Banque, de ceux qui proviennent du faussaire.

En parlant ainsi, Charles de Renneville avait étalé sur le bureau de M. Villeneuve plusieurs billets de banque, que le juge se prit à examiner à l'aide d'une loupe.

— Je vous disais tout à l'heure, poursuivit alors le jeune homme, que c'était peut-être la première fois qu'un tel fait se présente, je dois ajouter que mon père se rappelle cependant qu'antérieurement à mon entrée dans Tadministration, c'est-à-dire, il y a une quinzaine d'années, la Banque eut à signaler au parquet certaines

tentatives criminelles, qui sembletaV^ivl v^ovc \3luq cou-

nexité possible avec Taffaîre actuelle : c'était la même habileté, une égale audace, et ceux de nos employés qui datent de cette époque ne sont pas éloignés de croire que c'est aussi la même main 1 M. Villeneuve avait relevé le front.

— Je me rappelle, en effet, dit-il, l'affaire dont vous parlez ; elle fit beaucoup de bruit à l'époque, et il y eut même dans son dénouement quelque chose qui nous frappa tous de surprise.

— Quoi donc. Monsieur? fit de Renneville.

— Pendant quinze jours environ, les billets faux affluèrent à la Banque, et la place de Paris surtout en fut comme infestée.; puis, au moment où la police effectuait, de tous côtés, des battues aussi intelligentes qu'acharnées, quand déjà Ton espérait saisir enfin la piste des faussaires, tout d'un coup, sans transition, la circulation cessa sur tous les points, la piste s'évanouit et la police en fut pour ses frais d'investigation.

— Et depuis, il n'y a pas eu de tentative nouvelle ?

— Ce n'est pas moi qui fus chargé de l'instruction de l'affaire... et mes souvenirs sont loin de présenter un caractère utile de précision. Toutefois, je crois bien que Ton apprit, à quelque temps de là, que des faits semblablés se produisaient aux Etats-Unis.

— Le faussaire avait sans doute passé à l'étranger.

— C'est probable... quelques-uns de nos agents les plus habiles se mirent à cette époque en rapport avec ceux de New-York, mais il arriva en Amérique ce qui était arrivé ^n France... la circulation cessa dès cs^viel'ok^ parut s'en émouvoir d'une facjoii \xo^ n\n^,.. ^\.\<^xs.

n'eut plus à constater que de rares délits qui attestaient la prudence du criminel.

— Et Ton n'a plus entendu parler de lui ?

— A moins que, selon Topinion de votre père, cette tentative nouvelle ne signifie qu'il a reparu I

Cependant M. Villeneuve s'était remis à l'examen des billets que le jeune de Renneville lui avait soumis, et c'est vainement qu'il cherchait à distinguer les traces du faux.

L'imitation était complète ; c'était à décourager de plus expérimentés.

— Voilà un audacieux coquin I dit-il, en se tournant vers Renneville.

— Et un artiste consommé, ajouta Boursault, qui s'était levé et venait de se rapprocher.

Il avait pris sur le bureau un des billets incriminés, et à son tour il l'examinait avec toute l'attention d'un connaisseur.

— Parbleu! poursuivit-il au bout d'un instant et sans lever les yeux du billet qu'il tenait à la main, c'est vraiment là une œuvre remarquable, et je ne m'étonne que d'une chose, c'est que vous ayez à la Banque des hommes assez habiles pour démêler le point défectueux dans une imitation si extraordinairement accomplie.

— Oh ! la découverte n'a pas été spontanée, repartit de Renneville. L'éveil était donné depuis quelques jx)urs, et ce n'est qu'à la suite des plus minutieuses observations que Ton est parvenu à découvrir...

— Quoi donc ?

— y oyez, là, ce trait plus gras dans la signature... il n 'en faut pas davantage.

— C'est juste.

— Et à partir de ce moment, les employés sont préve? nus, et toute erreur sera impossible.

— A moins cependant que Tartiste ne se corrige luimême...

Charles de Renneville accueillit cette dernière observation par un fin sourire.

— On y a pensé, répliqua-t-il ; avec un homme de ce talent, on atout à redouter, et H faut tout prévoir aussi: comme je le disais tout à Theure à M. Villeneuve, nous avons, dès hier, introduit dans la fabrication un point de repère qui ne laissera place à aucune hésitation dans Tesprit de nos contrôleurs.

Pendant que Charles parlait, Boursault avait tiré de^ sa poche un portefeuille en cuir de Russie, et il y avait pris deux ou trois billets de banque de mille francs.

— Vrai ? dit-il avec enjouement, vous me donnez le frisson, mon cher monsieur, et je vais craindre à présent que tous les billets que j'ai sur moi ne soient entachés de faux... Voyons I je ne remarque point sur ceuxci le trait trop gras que vous me signaliez et cela me tranquillise pour aujourd'hui... mais demain, si le faussaire s'est ravisé, sur quel signe nouveau, mystérieux , faudra-t-il régler mon observation?

Charles de Renneville eut un moment d'hésitation, mais encouragé par l'attitude de M. Villeneuve qui semblait partager le sentiment de curiosité de son ami, il prit un crayon et en posa la pointe noire à l'angle gauche de la vignette.

— Voici, dit-il aussitôt, vous no^^xA^^tl^'sJv.-^^ ^"t

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une bouche dont les deux pointes tendent à s'éloi-

— Parfaitement, j'y suis, répondit Boursault, eh bien?

— Eh bien I demain, au lieu de rester ouvertes, ces deux pointes seront fermées.

' — Je comprends.

— C'est presque imperceptible, mais cela suffira et nul à la Banque ne pourra s'y tromper.

— Ni moi non plus, et^je vous remercie, dit M. Boursault.

Puis, il remit ses billets dans son portefeuille, et tendit la main à M. Villeneuve.

— Décidément, tu pars? fit ce dernier.

— Il le faut.

— Tu ne veux pas déjeuner avec nous ?

— C'est impossible.

— Mais je te re verrai ?

— Cette fois, non, je pars ce soir, mais je retiens la promesse que tu m'as faite, et j'espère que tu voudras bien me venir voir avec ton futur Jean Bart, et ta charmante fille à laquelle je ménage même une surprise.

— Laquelle ?

— C'est un mystère.

— Et tu ne veux pas mêle faire connaître...

— Plus tard... bientôt. N'oublie pas que les chasses sont superbes, dans nos pays, et qu'il reste encore làbas quelques solitaires à faire sortir du bois.

M. Villeneuve serra avec un abandon affectueux la main de son ami, et après de nouvelles et cordiales protestations d'amitié, Boursault, ayant salué Charles de Henneville, gagna la porte à pas rapides.

Mais au moment où il en atteignait le seuil, la porte s'ouvrit lentement, et Albert entra.

— Eh parbleu 1 s'écria aussitôt M. Villeneuve, en retenant Boursault, il était écrit que tu n'éviterais pas la présentation. Voici Albert I et j'espère que tu voudras bien reporter sur le fils un peu de l'amitié que tu as pour le père.

Boursault s'était arrêté sur ces mots, et pendant que le jeune enseigne échangeait un salut cordial avec Charles de Renneville, il l'observait avec le plus profond intérêt.

Cela dura quelques secondes au plus, au bout desquelles Albert se tourna vers lui.

Mais il l'eut à peine aperçu, qu'il fit un mouvement et recula de surprise.

— Eh bien 1... dit M. Villeneuve, qu'y-a-t-il donc? et qu'attends -tu ?

Albert s'était déjà remis, il ébauchait un sourire contraint.

— Pardon, mon père... excusez -moi. Monsieur, balbutia-t-il... c'est que^j 'étais si peu préparé à cette rencontre.

— Qu'est-ce à dire ?

M. Boursault avait froncé le sourcil, et il venait de faire un pas pour se rapprocher du jeune marin.

— Aurais-je , dit-il , l'honneur d'être connu de vous?

Albert remua la tête.

— Oh î ce n'est pas cela, précisément, répondit-il avec embarras et en rougissant, mais je ne crois pas me tromper, et il me semble....

:^ MÉMOIRES D*UN œMMISSAIRE DE POLICE

— Quoi donc ? insista Boursault.

— Pardonnez mon indiscrétion, Monsieur, mais n*assistiez-vous pas, il y a deux jours, à la représentation de rOpéra?

— En effet !

— Vous occupiez une loge d'entre-colonnes?

— C'est vrai.

— Et, dans cette loge, avec vous, se trouvait une jeune fille I...

Boursault s'inclina.

— Parfaitement, dit-il, le front rasséréné, et je n'imaginais pas que j'eusse pu être remarqué.

Seulement, ajouta-t-il,en souriant avec une fine bonhomie, il y a un point particulier sur lequel vous me permettrez de protester.

— Qu'est-ce? demanda Albert d'un ton anxieux.

— Vous parliez d'une jeune fille que j'accompagnais.

— Sans doute.

— Eh bien, il y a là une erreur à mon préjudice.

— Gomment?

— Car je suis heureux de vous l'apprendre.... cette jeune fille...

— Achevez.

— C'est ma femme !

Et sur ce dernier mot, il salua son interlocuteur et se dirigea vers la porte.

Albert, lui, était resté comme foudroyé à sa place.

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