VOYAGE SENTIMENTAL
Le même soir, vers trois heures moins un quart, un fiacre s'arrêtait rue Montmartre, à quelques pas de la cour des Messageries.
Au même instant, la portière s'ouvrit, et un homme descendit sur le trottoir, en fredonnant :
Ah I qu'il est doux de voyager, Surtout quand il n^en coûte rien.
Puis, il regarda l'heure à sa montre, tira de sa poche une pièce de cinq francs, et la présentant au cocher.
— Une heure et demie, d'une allure modeste I dit-il en souriant... mais il ne faut pas surmener les bêtes, car on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve.... Payez-
80 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POLICE
vous, mon brave, et gardez cinquante centimes pour boire.
Aussitôt que la lumière A coloré nos coteaux, Je commence ma carrière Par visiter mes tonneaux.
Le cocher, mis en belle humeur par cette gaieté communicative, accueillit la chanson d'un gros rire sensuel, et rendit la monnaie, en gardant le pourboire qui lui était octroyé.
Une fois ce soin rempli, il reprit les guides de son cheval, et s'éloigna en souhaitant un bon voyage à son client.
Ce dernier n'en demanda pas davantage ; il alluma prestement un cigare d'un sou, et entra dans la cour où déjà l'approche du départ faisait affluer les voyageurs et les colis.
— Trois heures moins cinq, dit-il alors, en consultant l'horloge. J'ai encore dix minutes.
Et il se mit à se promener.
C'était un homme de moyenne taille, un peu replet, mais d'une agilité peu commune, et dont les petits yeux mobiles et vifs lançaient par instant sur chaque voyageur, un regard qui ressemblait à un éclair.
De temps en temps, il lâchait une bouff'ée de tabac dans l'oir, et se reprenait à fredonner quelque refrain d'un air connu.
Il y avait quelques minutes qu'il se promenait ainsi, quand tout à coup, il fît un brusque haut-le-corps, et se rejeta vivement derrière un monceau deba^a^e^,,.
— M. Albert Villeneuve 1 murmura- t-il ; oh I oh I voilà un détail auquel j'étais loin de m'attendre, ouvrons l'œil, Bibiche, et ne précipitons pas le mouvement.
Comme s'il eût peur d'être reconnu lui-même, il rehaussa l'énorme cache-nez qui entourait son col, et se fît un plaid de sa couverture de voyage.
— C'est égal, ajouta-t il, à part lui ; je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir ce que vient faire ici notre jeune homme, d'autant que l'on ne m'avait pas prévenu qu'il dût partir avec moi.
Le voyageur qui paraissait l'intéresser si vivement ne se doutait guère, du reste, de l'attention dont il était l'objet.
Ainsi qu'il l'avait dit, c'était Albert Villeneuve ! Il venait d'entrer dans la cour à la suite de deux personnes, dont l'une était M. Boursault, et l'autre la gracieuse et belle jeune fille qu'il avait vue à l'Opéra.
Tous deux portaient à la main les objets dont se munissaient habituellement les voyageurs qui avaient en perspective une nuit à passer en diligence, — et ils devaient être en retard, car ils pressaient le pas et le vieillard n'eut que le temps de courir au Bureau pour y faire reconnaître ses colis.
La jeune fille resta donc quelques minutes seule, au milieu de la cour encombrée — et cela suffit à Albert pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu.
En un clin d'oeil il se rapprocha de la jeune fille, dont le trouble était visible, lui adressa un geste de fervente prière, et lui dit à l'oreille quelques mots à voix basse.
Puis, il s'éloigna rapidement, et quand M. Boursault revint vers la jeune fille — il avait quitté la salle et . avait disparu.
82 MÉMOIRES D'UN œMMISSAIRE DE POUCE
— Eh bien, dit Thomme aux chansons, en quittant son poste d'observation, fiez-vous donc aux apparences, après ça I Moi, qui leur aurais donné le bon Dieu sans confession, à Tun et à l'autre...
Chantons les amours de Jeanne, Chantons les amours de Jean.
Tout de même, je retiens le jeune enseigne, avec son air de ne pas y toucher. Si c'est comme ça que Ton se conduit dans la marine, merci I
Bah I après tout, c'est de son âge.
Fort bien avec les dames, Mal avec les maris.
D'ailleurs, il est venu fort à propos pour donner une distraction intéressante à mon voyage. Je vais veiller sur le compartiment de la belle, et au retour, je pourrai lui dire comment elle aura passé la nuit — ce sera gentil de ma part I
On ne se rappelle plus guère aujourd'hui ce qu'étaient les diligences de nos pères.
Il est peu de vieillards qui se souviennent d'avoir vu des coches. Bon nombre de nos lecteurs ignorent sans doute ce qu'étaient les grandes diligences des Messageries.
Les dernières sont allées rejoindre les coches, les carrosses et les coucous.
Qui l'eût cru, il y a quarante ans!
La diligence avait trois compartiments : le coupé, J*intérieur, la rotonde, comme les Iraitvs de elieixima de
fer ont trois classes,, comme la société jadis avait trois ordres, et le monde spirituel trois régions : le paradis, le purgatoire, l'enfer.
La rotonde c'était l'enfer I
Quant à l'impériale, bien que Ton y fût peu abrité et mal assis, ce séjour excentrique était fort recherché des jeunes gens, et des artistes, qui sont toujours jeunes.
Au lieu de s'enfermer dans la boîte, ne valait-il pas mieux, assis sur le sommet, contempler le radieux spectacle d'une nuit de mai ?
Le ciel et la terre semblent chuchoter en l'absence de l'homme et les étoiles ménager discrètement leur clarté à quelque œuvre secrète de la nature.
Les champs sommeillent plutôt qu'ils ne dorment, les bois révent tout haut avec les rossignols, et le vent qui vous fouette le visage se fait pardonner son âpreté par les senteurs pénétrantes qu'il apporte de toutes parts.
Notre homme avait vu monter dans le coupé la belle inconnue et le vieillard qui l'accompagnait... A leur suite, était venu peu après un voyageur qu'il n'avait pas remarqué jusque-là et qui paraissait être une sorte d'intendant.*.. Puis, dès qu'il eut constaté que les trois compartiments se trouvaient bien au complet, à son tour, il effectua l'ascension de la diligence et alla prendre sa place sur l'impériale.
Par la saison qui régnait, il ne faisait pas bon passer une nuit sur ces hauteurs. Mais notre voyageur était bien couvert ; en outre, il avait l'habitude de fumer à • outrance, et enfin il n'était pas fâché de se trouver dans une société où il ne fût pas malséant de se distraire, de Join ev loin, par un refrain de c\tç.oxi^\»x^^^.
• Mais, avant de nous engager plu& avant dans ce récit,
peut-être n'est-il pas inutile de confier au lecteur à quel personnage il a affaire, et quel emploi tient ici Thomme qui est entré en scène au commencement de ce chapitre.
Il s'appelait Nivert.
Le matin, à la suite de la communication faite à M. Villeneuve par le secrétaire de la Banque, le chef de la police de sûreté, prévenu immédiatement, avait fait mander notre homme.
Ce dernier s'était empressé d'accourir.
— Nivert I lui avait dit alors le magistrat, tu vas partir ce soir... la Banque, qui a reçu depuis quelques semaines un nombre considérable de billets de Banque faux, a constaté que la plus grande partie de ces billets lui avaient été transmis par sa succursale d'Angouléme ; il s'agit donc de se rendre sur les lieux, de s'y promener pendant plusieurs jours, sans en avoir l'air ; de relever tous les indices, quelque insignifiants qu'ils paraissent, et de faire même, au besoin, quelques excursions dans les environs pour écouter ce qui s'y dit, et prendre note de ce qui s'y fait. Ou le faussaire habite de ce côté, et il doit y mener une existence hors de proportion avec ses moyens avouables d'existence... où il n'a fait qu'y passer, et il est impossible qu'on ne trouve pas sa piste quelque part: tu as du flair ; ce n'est pas la première fois qu'une affaire importante est confiée à tes soins... Pars donc, dès ce soir, et tiens-nous au courant de ce que tu feras, sans donner l'éveil à personne.
Nivert s'était incliné sans répondre ; et ses deux petits yeux avaient brillé d'un feu vit.
— Vous serez content de moi, dit-il enfin ; à trois . heures je serai aux Messageries, et après-demain, à
moins d'accident, je ferai mon entrée dans Angoulême.
— Tu as bien compris le caractère de la mission ^
— Oh ! parfaitement. Je suis un simple voyageur.
— C'est cela...
— Je m'arrête à Angoulême, pour en visiter les environs.
— Très-bien.
— J'ai même le projet de m'y fixer, si les propriétés n'y sont pas hors de prix ; à cet eff'et, je m'adresse chemin faisant aux notaires des chefs-lieux de canton, et je cueille auprès d'eux des renseignements marqués du poinçon officiel : n'est-ce pas cela ?
— Tout à fait.
— Alors, vous n'avez pas d^autres observations à m'adresser I
— Tu peux partir !
Nivert fit une fausse sortie, et revint vivement sur ses
pas.
— Ça va bien ! dit-il en clignant de l'œil, seulement vous oubliez une chose.
— Quoi donc ?
— Je ne puis cependant pas me réclamer des bureaux de bienfaisance...
— Tu as besoin d'argent ?
— Parbleu I
Le chef de la police de sûreté fit donner avec libéralité à son agent tmit ce dont il avait besoin, et ce dernier, désormais satisfait, s'éloigna en toute hâte peur &Uer faire ses préparatifs.
Le soir, ainsi qu'on Ta dû voir, il arrivait rue Montmartre, quelques minutes avant le départ, et prenait place dans la voiture qui devait le transporter à An* goulême.
Quoiqu'il eût été un moment distrait par la présence d'Albert Villeneuve, et qu'il se fût intéressé à ses agissements mystérieux, cependant il ne perdait pas de vue Tobjet principal de sa mission, et les observations auxquelles il se liv'i'ait n'étaient pas tout à fait étrangères au but qu'il poursuivait.
Il ne connaissait ni M. Boursault, ni la jeune fille que ce dernier accompagnait, encore moins le troisième voyageur qui avait pris place dans le coupé.
Mais il pensait que rien n'est à négliger dans la profession qu'il exerçait, ne fût-ce que comme sujet d'étude.
Toutefois, pendant les premières heures, aucun incident remarquable ne se produisit ; évidemment, il n'y avait point là de mystère à surprendre, ni d'induction à tirer, et après avoir franchi un bon nombre de relais, Nivert, bercé par le balancement monotone de la diligence, sentit le sommeil le gagner et finit par fermer les yeux.
Il était minuit environ.
Combien de temps s'écoula alors, jusqu'au moment où il se réveilla ?
Sept ou huit heures peut-être...
Le jour était venu...
Triste, incertain, nébuleux, comme un jour d'automne. #
On montait une côte longue et raide.... et les chevaux JUmaient à tirer Vénorme véhicule...
Au loin, la campagne commençait à sortir des brumes épaisses de la nuit, et plus loin encore, une ligne d'un rose pâle rayait l'horizon, annonçant l'aurore.
Nivert se secoua avec force, et désireux de se dégourdir les jambes, il alla rejoindre le conducteur qui montait la côte à pied.
Tout en descendant, il plongea un rapide regard dans le coupé.
Les deux voyageurs étaient descendus et marchaient en avant.
La jeune fille restait seule, et Nivert remarqua avec surprise, qu'elle tenait à la main une lettre dont la lecture paraissait lui communiquer une singulière et profonde émotion.
Nivert ne s'était pas trompé I
C'était bien une lettre que la jeune fille tenait à la main, qu'elle parcourait le regard troublé, dont la lecture communiquait à son cœur des impressions multiples qui tantôt amenaient un doux sourire sur les lèvres, tantôt mettaient une larme au bord de ses lon^s cils bruns.
Dès que M. Boursault et le troisième voyageur du coupé eurent disparu, et à peine les eut-elle aperçus montant la côte en compagnie du conducteur, que sans perdre de temps, elle l'avait tirée de sa poche, et s'était mise à la lire.
Depuis la veille, cette lettre était là, et elle n'avait osé la regarder 1
Au moment du départ, Albert s'était approché d'elle et, par ses prières, par ses supplications ardftiLviA's» il l'avait pour ainsi dire conltamVe àa \^ ^^^w^^
88 MÉMOIRES D*ÛN COMMISSAIRE DE tOLlGË
La pauvre enfant ne s'était pas senti le courage de le repousser.
D'ailleurs, elle ignorait ce que contenait cette lettre, et un impérieux désir de la lire s'était emparé d'elle.
Elle avait attendu toute la nuit sans dormir.
Enfin, quand le jour vint et qu'elle se vit seule un moment, sa main fiévreuse déchira l'enveloppe, et son regard se mit à parcourir les quelques lignes qui lui étaient adressées.
Et d'abord, aux premiers mots qu'elle lut, elle éprouva un douloureux serrement de cœur,
« Madame I »
Gomme Albert avait dû souff*rir en écrivant ce mot, et que ne devait-il pas penser de celle à laquelle il écrivait ainsi.
« Madame,
» Pardonnez-moi mon audace ; elle n'a rien qui doive vous offbnser, et songez à ce que doit souff'rir le malheureux qui vous écrit. Depuis que je vous ai revue, je ne vis plus, est-ce donc ainsi que je devais vous retrouver... tenez, il me semblait que là-bas, sur cette terre ingrate où je vous ai rencontrée, une heure avait suffi pour nous fiancer l'un et l'autre.
)) Ellen I EUen I c'est donc vrai... vous ne m'aimiez pas I
» Et pourtant I
» 11 y a des moments où je m'imagine que je suis le Jouet de la plus cruelle des illusions.
^ » Est-ce que vraiment ma pauvre EUen serait morte... Serait-il possible, d'ailleurs, qu'elle fût vivante et qu'elle ne m'eût pas reconnu ou que, me reconnaissant, elle eût passé près de moi sans me sourire...
» Madame I...
» Vous le voyez. Ceci est la lettre d'un insensé. J'aime, à en perdre la raison, une jeune fille belle comme vous Têtes, et qui est morte I On me l'a dit, du moins, mais je ne veux pas le croire. En vous voyant, j'ai cru la retrouver et je vous ai suivie, et j'ai voulu vous parler.
» Ah I si vous êtes EUen — mon Dieu I Ce serait horrible à penser — mais si vous êtes bien celle que j'ai connue, et que j'aimerai tant que mon cœur n'aura pas cessé de battre... un mot!... je vous le demande à mains jointes... Par pitié... un mot!... qui me dise que vous m'avez aimé, ne fût-ce qu'une heure, afin que ce souvenir me protège contre le désespoir et me console un peu dans mon inconsolable douleur.