CHAPITRE XII
Mon arrivée à Lorient. — Je tranche du grand. — Je suis chanoine de l'ordte de Saint- Augustin — Bulle d'institution. — Quête de 60,000 francs. — Retour au régiment. — Projet de mariage.
Je me rendis au dépôt du 47*» <F" était à Lorient ; j'allai rendre mes visites à l'état-major , et à la première parade je
lus reçu lieutenant à la 5 e compagnie du 5 e bataillon.
Je ne me présentai plus en conscrit , comme à ma première campagne ; mais avec ce ton d'assurance que me donnait mon expe'rience et surtout ma fortune ; car , après avois prô F air du bureau , je me trouvai le plus riche officier du corps.
Ce n'était pas étonnant ; mes nouveaux camarades n'avaient pas exploité , comme moi , la crédulité publique et la bourse des fidèles. Aussi je sus mettre à profit l'avantage que me donnait celte position ; je fis à propos quelques sacrifices pour lier connaissance avec mes compagnons d'armes ; je régalai plusieurs fois souslieutenans, lieutenant , capitaines, et même le chef de bataillon , de manière qu'en très-peu de temps , ils m'honoraient tous du titre d'ami.
Cette nouvelle position aurait du me rappeler à des senti mens plus honnêtes :
j'étais riche . rien ne me manquait ; je me voyais encore une épaulette , tout indigne que j'étais de la porter; j'apercevais devant moi une asset brillante perspective, je pouvais parvenir ; mais le génie do mal qui me poursuivait , me porta à former de nouveaux projets.
Mon ambition « était pas satisfaite ; le succès que j'avais obtenu dans toutes mes entreprises me donnait de l'audace et devait me porter au milieu d'autres aventures. Je venais de me faire des anus a coups de fourchettes ; je leur avais prodigué force dîners : quelque nouveau tour de ma façon devait payer ces dépenses.
Je formai le projet de rentrer dans le^ monde , mais sans pourtant renoncera l'état militaire, à peu près comme ces animaux amphibies qui vivent, moitié dans 1 eau , moitié sur terre.
Je savais qu'il existait en Italie des religieux de Tordre de Saint -Augustin, que
le pape envoyait dans toute la chrétienté pour faire des quêtes, le plus souvent fort productives. Je me créai une bulle d'institution de chanoine-honoraire de Saint- Augustin , avec l'autorisation de faire des quêtes pour former des établissemens religieux en France.
Pour mieux réussir dans mes nouveaux projets , je fabriquai une lettre que je prétendis venir de ma famille , par laquelle mes parens m'invitaient de me rendre chez eux pour régler des affaires d'intérêt, en disant que ma présence était indispensable.
J'allai communiquer cette lettre au commandant. Il me dit qu'il ne voyait pas d'inconvénient à me donner la permission d'aller régler des affaires urgentes. C'était bien là le but où je voulais amener mon homme.
Mes préparatifs de départ une fois terminés , je demandai et obtins une per-
mission de deux mois. Ce ne fut pourtant pas sans quelques difficultés de la part du colonel ; car on sait que sous l'empire on était très-avare de ces faveurs.
Je partis de Lorient avec l'intention de parcourir les départemens du Nord.
J'endossai encore une fois la soutane, et je me présentai devant les préfets ; je leur exhibai mes lettres-patentes , mon obédience , et l'autorisation de faire des quêtes au bénéfice des établissemens religieux que j'étais chargé d'organiser en France. .
Je me faisais signer ces différentes pièces par les principales autorités des villes où je passais. 4
Cette kirielle de signatures me rappelait les mille "et un certificats que les empiriques étalent avec tant de complaisance sur une place publique , devant la foule assemblée , pour lui donner une preuve de leur talent à extraire les dents et sou^
vent la mâchoire. Au moins Collet ne faisait du mal qu'aux bourses , lui !
J'effectuai ces quêtes le mieux du monde ; tout me réussissait à souhait : je * recevais des sommes assez considérables dans chaque département. J'exploitai le* Côtes - du - Nord , l'Ile -et- Vilaine , la Mayenne , l'Orne , le Calvados &t le Pasde-Calais. Comme je parlais un peu l'italien , j'entraînai facilement les simples dans le pîége.
Après mon départ de Boulogne , je sentis la nécessité de changer de costume, et je fis bien ; car M. Armand , sons-préfet de cet arrondissement , sans doute moins crédule que beaucoup d'autres, avait donné l'ordre de me faire arrêter. Heureusement pour moi , j'en avais eu vent , et je m'étais précautionné.
Je changeai mon accoutrement de religieux contre l'habit brodé de commissure ordonnateur ; je voyageai à grandes jour-
nées ; je déroutai ainsi, les poursuites de ia police, et je me rendis de nouveau à Lorient, où personne ne se douta des tours que je Tenais de faire
Mon premier soin , après que je ftis à mon pofite , fat d'aller rendre visite à l'état-major et à mes camarades. Tous me témoignèrent de l'amitié ; ils parurent contens de me revoir, et je les invitai pour le lendemain à un dîner que je leur fis servir à la Lucullus.
Je pouvais bien faire ce sacrifice ; car j'avais ramassé 60,000 francs dans ma quête, en abusant de la crédulité des âmes généreuses et bienfaisantes qui croyaient rendre quelques services à l'humanité , et non satisfaire la cupidité d'un vil escroc.
Il ne se doutaient guère les braves gens , en me dénouant les cordons de leur bourse , que dans peu de jours leur argent serait employé à savourer le Champagne , le Chablis et le Madère à \ hôtel
de l'Epèe à Lorient. Mais qu'importe ! la foi sauve. Le mérite de l'aumône ne consiste pas dans l'indignité de celui qui la reçoit , mais bien dans l'intention de celui qui la fait.
Tous mes convives répondirent à l'appel.
On me félicita sur mon heureux voyage , et on loua beaucoup la somptuosité du dîner. J e répondis aux civilités de ces messieurs , et à tout ce qu'il leur plut de me dire d'agréable , le mieux que je pus.
On ne manque pas de complimens quand on donne de bons dîners. Ce refrain est venu souvent me frapper les oreilles jusqu'au bagne :
Quels dînés ! quels dînés !
Les ministres m'ont donnés !
Vers la fin du repas , je pris la parole et leur dis :
— Messieurs , vous avez bien voulu me complimenter sur mon voyage , mais je ne vous ai pas tout dit.
— Ah ! de grâce , parlez. Compteznous le reste.
— Puisque vous le voulez , soit: il, faut que vous sachiez que mes parens ont formé le projet de me faire marier , et c'était là le principal motif de mon voyage.
— Tant mieux ! si c'est un bon parti.
— Oui , le parti n'est pas mauvais. La personne qu'on veut me faire épouser est bien affligée de 10 à 12,000 livres de rente.
— C'est charmant ! voilà un marché à faire : vous êtes heureux.
— Aussi je me propose bien de le conclure , et ce sera encore une peine que je donnerai dans quelques mois au conseil d'administration pour une nouvelle permission.
— C'est égal, répondit le commandant, nous baptiserons l'enfant quand il sera né.
Après avoir pris le punch et tous les accessoires , la plus grande gaîté Tegnait parmi les convives. Les onB chantaient les exploits de la grande armée ; les autres fumaient le cigare de rigueur; ceux-ci vantaient ma délicatesse à faire les honneurs d'un dîner ; ceux-là me faisaient leurs offres de service : c'était a ne plus finir.
Cette orgie se prolongea bien avant dans la nuit ; enfin nous nous quittâmes pour aller goûter les douceurs du sommeil dont, chacun de nous avait grand besoin.
Je me retirai dans mon logement , me félicitant en secret de tant de réussite.
Cependant je me disais en moi-même :
S'ils connaissaient l'homme à qui ils ont à faire !
Ces réflexions me disaient bien que ce genre de vie ne pouvait pas toujours durer ; mais quand on est une fois
lancé , une certaine fatalité vous entraîne malgré vous. On ne peut plus résister au torrent.
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