‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 16 sur 29 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Je suis inspecteur-général. — Mon départ pour le midi de la France. — Visite à M. de Monchenut. — L'Enfant trouve'. — Son adoption. — Sa nourrice.

Quelques mois s'écoulèrent à faire mes préparatifs pour paraître en inspecteur-général. Je trouvais que c'était trop peu pour moi d'être simple lieutenant dans

un régiment de ligne ; il fallait pour satisfaire mes vues un plus vaste théâtre; je ne voulais pas végéter dans la condition la plus modeste: je voulais être une sommité.

Le généralat flattait seul mon ambition.

J'espérais bien de tirer la quintessence de ce rôle élevé , pour laire des plaies énormes aux caisses publiques. Je me créai donc une commission d'inspecteur-général ; au besoin, même, je me serais donné un bâton de maréchal de France Quand le premier pas est fait , les autres ne coûtent rien.

Ma commission me conférait de pleins pouvoirs pour organiser l'armée de Catalogne. J'avais pris le nom ronflant de Charles- Alexandre comte de Borroméo.

le m'étais encore créé une autre pièce, en verUi de laquelle je m'arrogeais le droit de puiser dans l«s caisses publiques pour fournir aux besoins de cette armée idéale.

J'étais plein de confiance en moimême : l'attention du gouvernement se portait alors tout entière vers les puissances du Nord, où le chef de l'état attirait sur lui tous les regards. Les circonstances me paraissaient très-favorables. Je disposai tout en conséquence.

Je pris une seconde permission et partis pour le midi de la France. Je pris la route de Paris, où je restai seulement deux jours , et me dirigeai ensuite sur la route de Lyon. Je conservai jusqu'à Valence enDauphiné mon costume bourgeois, que j'avais pris en partant de 'Lorient.

En passant it Soint-Vallier , je fos rendre une visite à M; de Monchenut , commandant de place. Pendant que nous nous promenions ensemble dans le jardin du château , il se présenta à nous un petit enfant âgé de trois ou quatre ans , qui paraissait fort gentil et très, proprement vêtu

Il avait une letlre dans la poche de son petit tablier : nous la prîmes et nous la lûmes ensemble ; elle était à peu près conçue en ces termes:

« Monsieur , » Des circonstances malheureuses m'o- » bligentà recommander mon pauvre en- » fant à votre charité. J'ai lieu d'espérer » que sous peu de temps, mes alla ire s se » rétabliront et que je pourrai donner » du pain à cet enfant chéri. Le mal- » heur seul m'oblige à un acte qui répugne » tant à mes sentimens paternels. Mais » vous êtes père comme moi, vous appré- » cierez tout ce que mon cœur doit éprou 1 » ver de poignant dans cette occurrence.

» Je suis avec un profond respect,

« V , négociant. »

Cette lettre produisit sur moi un effet que je ne saurais dépeindre. Le sort de cette innocente créature m'affectait vivement.

Je vis que M. de Montchenut fronçait le sourcil. Je pris alors la parole.

— Eh bien, lui dis- je, qu'allez-vous faire de cet enfant ?

Je vais l'envoyer à l'hôpital des En i ans- Trouvés.

— Aux Enfans-Trouvés, répliquai-je avec vivacité , vous me faites frémir:

le sort de cet enfant m'intéresse trop pour que je souffre qu'il soit déposé à l'hôpital. Vous n'en ferez rien; je me charge de lui.

— Peste! vous êtes bien généreux.

— Oui , mais je suis encore plus humain.

Il en coûtait, en effet , à mon cœur de

voir abandonner ce joli et innocent enfant à un sort si incertain. Je le caressai , le pris avec moi et le fis conduire à Valence. Là, je fis demander une bonne femme qui pourrait se charger de lui et le soigner convenablement. On me présenta une personne telle que je la désirais : elle se nommait M me Levaloir. On me rendit

dette W témoignage le plus avanlageu* et je lui confiai mon fila adoptif.

Je ton donnai 8>Ooo fr. comptant , en présence dé M. le maire , pour L'entretien et l'éducation des huit premières années. Je m'engageai, de plus, par acte, à lui don-* ner 1000 k, par an pendant autres huit ans, pour qu'elle lui apportât tous se* soins et pour que son éducation fût aussi complète qu'on pouvait le désirer. C'était une bonne aubaine pour la nowrieé; aussi elle était enchantée de sa trouvaille

Cette affaire terminée, je m'occupai de former le personnel de ma maison : je louai deux domestiques auxquels je me donnai comme inspecteur-général. Je me mis en grande tenue pour aller rendre nne dernière visite à mon orphelin.

Quand la dame aux soins de laquelle je l'avais confié me vit sous te costume de général, je crus qu'elle ne finirait pins de m « faire des révérences. l>ieu lui-même

serait entré dans sa maison qu'elle n'aurait pas paru plus rayonnante.

— Monsieur le général , me dit-elle , nous sommes pauvres , mais votre fils ne manquera de rien. Qui sait si , un jour, il ne portera pas, comme vous, de grosses épaulettes ?

— Je le désire , ma bonne ; il ne peut que prospérer entre vos mains.

— Merci , Monsieur ; mais comment faudra-t-il l'appeler ?

— Bonaventure.

— Faudra-t-il que je vous donne souvent de ses nouvelles ?

— Aussi souvent que vous le désirerez.

— Où vous adresserai-je les lettres?

— A Paris ( Au diable l'importune! ) Elle me poussa encore quelquesdouzai-

nes de révérences ; enfin je m'esquivai ; en me promettant bien d'éviter dorénavant le babil de la bonne nourrice.

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