‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 17 sur 29 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Ma visite au commandant. — Sa surprise. — Je passe des remues. — Mon etat-major. — Décorations. — Promotions. — Je lais rafle daus les caisses.

Me voici rendu à mon apogée : c'est le beau côté de la médaille. Je ne crois pas qu'un mortel se soit jamais trouvé dans une passe aussi belle. Quoi ! Collet,

inspecteur-général , brillant de décorations , accompagné d'un riche étatmajor , possédant plus d'or qu'il ne pouvait en porter, comblé d'honneurs, recherché par les grands de l'empire !

Que l'on juge de mon bonheur, si j'avais pu en avoir ! Mais je redoutais le dénoûment : il devait m'être fatal! Je présumais qu'il n'était pas éloigné. Ah ! si j'avais su me borner et aller jouir tranquillement à l'étranger de ma fortune , qui eût été plus heureux ? La justice divine ne devait pas le permettre : je devais être chargé de chaînes pour servir d'exemple aux malheureux qui auraient été tentés de marcher sur mes traces.

En sortant de chez M™* Levaloir je fus directement à la citadelle de Valence.

Le commandant , qui ne s'attendait pas à ma visite , me manifesta son étonnement de ce qu'il n'avait pas été informé officiellement de mon arrivée. Je lui répondis

que dans l'état de crise où uous nous trouvions, le ministre de la guerre avaità s'occuper de choses plus sérieuses que d'une affaire dépure forme. Au surplus, je lui exhibai mes titres d' inspecteur-général , chargé de l'organisation de l'armée de Catalogne , mes ordres pour puiser dans les eaisses publiques et choisir des officiers à mon gré dans les différentes divisions que je passerais en revue.

Je laissai entrevoir à M. l'intendant une aiguillette de décorations de différend ordres que j'avais jusque là affecte de cacher en tenant la main dessus , comme par l'effet du hasard. Cette vue produisit sur lui un eflet extraordinaire : mou homme devint doux comme un mouton.

Après qu'il eut pris lecture de toutes ces pièces , qu'il ne parcourut que pour la forme , il s'inclina plusieurs fois devant moi , avec les marques du plus grand respect , et me fit même des excuses

d'avoir osé douter de l'authenticité de ma mission. Il faut dire aussi que ma contenance ne me servit pas mal dans cette occasion. Quoique je ne connaisse pas le latin , j'ai toujours entendu citer l'adage : Audaces fortuna juçat, et l'on m'a dit que cela se traduisait ainsi: La fortune seconde l'audace. J'avoue que je n'en ai jamais manqué.

Comment aurais-je réussi , en effet , dans mes entreprises, si le plus souvent je n'avais payé de front ?

M. l'intendant donna immédiatement des ordres pour qu'on me rendît les honneurs dûs à mon prétendu grade d'inspecteur-général. La garde prit les armes quand je sortis. Elle fut passablement étonnée de voir que ce n'était qu à ma sortie qu'on lui donnait de tels ordres, tandis qu'on n'avait rien fait pour moi en entrant. Mais dans des temps extraordinaires , on doit s'attendre à toutes sortes

d evénemens. On recevait alors tant d'ordre* les uns sur les autres que l'on commençait à s'y habituer.

L'état-major de la citadelle vint m' accompagner jusqu'à mon hôtel.

L'arrivée d'un inspecteur-général fit du bruit en ville. Je reçus dans quelques ins- Uns la visite des autorités civiles et militaires. Je leur fis connaître à toutes l'objet de ma mission , et je donnai des ordres pour passer le lendemain une grande revue.

Ils furent exécutés ponctuellement.

Toute la troupe qni était en garnison à Valence se trouvait le lendemain à dix heures sur les glacis de la citadelle.

Comme il convenait que je me créasse un état-major, j'observais, en passant la revue , les officiers qui paraissaient le mieux me convenir. J'aperçus un chef de bataillon qui était tout balafré. Ses cicatrices annonçaient un homme épruuvé, et que l'on appelle dans les régimens un

grognard. C'était ce qu'il me fallait : je ne voulais pas un état-major composé de conscrits , mais de ces vieilles moustaches qui inspirent plus de confiance Je m'avance vers lui :

— Depuis combien de temps servezvous , commandant ?

— Depuis vingt an».

— Quelles sont les campagnes que vous avez faites ?

— Depuis celle d'Egypte jusqu'à ce jour, je n'en ai manqué qu'une pour cause de maladie grave.

— Avez-vous des infirmités ?

— J'ai plusieurs blessures , comme vous pouvez vous en apercevoir, général; mais elles ne m'incommodent pas.

— Dans ce cas, vous allez me suivre : je vous fais lieutenant-colonel, et je vous nomme officier de la légion -d'honneur.

— Je suis à vos ordres, général; comptez sur mon dévoûment à vous servir.

Ce brave militaire fut si satisfait de cette double faveur qu'il en était tout ému.

Cet avancement fil du bruit dans les rangs : chaque officier aurait déjà voulu , à de telles conditions, faire partie de mon état-raaj<«. Je recrutai de mime deux capitaines et un, lieutenant ; je leur donnai à tous trois la décoration qu'ils n'avaient pas encore , avec ordre de venir dîner avec mol, et que là je leur ferais connaître les nouvelles fonctions qu'ils auraient à remplir auprès de moi.

J'allai ensuite faire la visite de la caisse, et j'emportai aa,ooo fr. C'était un petit commencement; mais je me promettais bien de ne pas m'en tenir là Pendant le cttner , j'assignai au noyau de mon étatmajor les attributs de chacun, et je les prévins qu'il fallait se mettre en route le lendemain pour Avignon. Les autorités civiles furent prévenues que , vu l'état pressé où je me trouvais , il m'était impos-

sible de leur rendre ma visite, et je les fis prier d'agréer mes excuses.

Nous partîmes le lendemain pour Avignon , et pour ne pas éprouver le même inconvénient qu'à Valence , j'avais fait prévenir de mon arrivée prochaine l'autorité militaire. M. l'intendant avait bien voulu dépêcher un courrier pour m'annonce r à son confrère. Il ne faisait plus alors le récalcitrant; il m'avait, au contraire, demandé ma protection pour lui faire obtenir du ministre de la guerre un changement de résidence qu'il sollicitait depuis long-temps. Je le lui promis , et il me combla de politesses.

A mon arrivée à Avignon , je ne perdis pas de temps : il ne fallait pas laisser éventer la mèche. Vider les coffres et partir , tel était mon but.

Pendant mon court séjour dans cette ville , mon état-major se grossit de trois officiers ; u5,ooo fr. passent de la

caisse dans mes poches ; puis, après ce nouvel exploit , je gagne Marseille , toujours accompagné de mon état-major* Le soleil de la Provence fait briller aux yeux de la foule rassemblée l'éclat de mes décorations : deux mille soldats défilent devant moi sur la Place d'Armes ; j'encourage les uns , je promets aux autres. Neuf officiers se joignent à ma suite, comptant tenir déjà l'épaulette à graines d'épinards ou la croix-d'honneur.

Tout est mis à contribution pour fêter dignement le général ; c'est pour moi que les tambours improvisent de bruyans rigodons ; c'est pour moi que les clairons font entendre de joyeuses fanfares ; c'est pour moi que la musique joue sur tous les tons. Oui , c'est pour Collet ! qui , sensible à la symphonie , ne dédaigne pas néanmoins de prêter une oreille obligeante au son des écus qui se pressent raisonnant dans sa main, jusqu'à ce qu'en-

fin la dernière pièce l'avertisse que le trésor est vide de 200,000 francs qu'il contenait il y a vingt minutes.

Lecteur 9 vos yeux s'arrêtent ; l'étonnement se manifeste sur vos traits ; vous ne sauriez poursuivre votre lecture , tant l'indignation gonfle votre cœur î Poursuivez, je vous en conjure, et me suivez à Nîmes.

Là , cinq officiers s'attachent à mon char ; — quel cortège de dupes! — là , comme un fléau , je tombe sur toutes les caisses que je ravage d'une main rapace, et mon lot d'argent se grossit de 3oo,ooo f.

Je me voyais au dernier degré de l'échelle des honneurs et des richesses ; mais là m'attendait un mauvais génie destiné à me précipiter dans la fange d'où je m'étais élevé , guidé par l'ambition, soutenu par l'audace la plus étonnante et la plus heureuse. Montpellier devait servir de théâtre au dénouaient de cette

comédie dont le sacrilège forme le premier acle , les honneurs le second , et les galères le troisième.

Page 1