CHAPITRE XV
Le Préfet de Montpellier. — Je promets â ce magistrat le cordon de grand -officier de la légion-d'honneur — Revue des troupes. — Grand dîner chex le Préfet. — Mon étoile pâlit. — Mon arrestation avec mon étatmajor. — Le Préfet me fait demander pour satisfaire la curiosité de ses amis. — Je m'esquive sous l'habit de cuisinier. — Recherches.
Je m'étais tellement identifié avec le rôle d'inspecteur, que je n'avais pas besoin de me contraindre pour trahir mon secret.
Je fis mon entrée dans la ville de Mont-
pellier avec tout le sang-froid , toute la gravité d'un officier supérieur.
Ce n'était pas sans éprouver un sentiment de pitié que je voyais se grouper servilement autour de moi une multitude d'ambitieux, dont l'épine dorsale , que l'habitude avait rendue docile , se prêtait facilement à toute espèce d exigeance de leur part , car toutes les autorités s'étaient empressées de venir me visiter.
Chacun avait une demande à m adrésser , tous avaient des droits à une récompense , voire même les employés de la préfecture ; quant au préfet , je sentis sa patte de velours , je fus si sensible à son doux contact, que je lui promis, sans autres informations , le modeste cordon de grand-officier de la Lé gion-d Honneur.
Le système que j'avais embrassé me permettait d'étendre les bornes de mes promesses , aussi en usais-je largement Le préfet était aux anges tandis que
je me donnais an diable : que l'on nie permette ce jeu de mots que m'inspira ma position à celte époque.
Tandis que je me voyais encensé de la sorte par tous ces personnages de haut rang , des envies de rire inextinguibles m'assaillaient à chaque instant. C'est > donc en flattant l'ambition des hommes qu'on les fait mouvoir comme des joujoux d'enfans ! me disais- je . Oh ! s'il était possible d'ouvrir les yeux à tous ces aveugles sans être exposé à payer cher ce bienfait , qn'il y aurait plaisir à les voir rougir de leur déception ! Hélas ! le ciel me réservait cette jouissance , mais c'était pour m'arracher cjes larcaes de désespoir !
Dans toutes les administrations, la présence d'un inspecteur donne une impulsion extraordinaire à tout ce qui est soumis à sa surveillance
Un inspecteur des écoles est arrivé.
La classe est en émoi. Les élèves se conseillent, se prémunissent contre la timidité , plus souvent contre la faiblesse de leurs capacités ; c'est que l'amourpropre est là, ou bien la férule.
Dans les droits- réunis , le surnuméraire dérobe à son sommeil cinq heures de la nuit afin de mettre ses écritures , au courant. On craint une mauvaise note au registre d'ordres.
Chez le soldat , tout est en mouvement, depuis le tambour du centre jusqu'à la grosse caisse. La veille d'une revue, la caserne est sens dessus-dessous : couché sur le lit exigu , le troupier astique la giberne ou passe sur ses boutons de l'habit d'uniforme , sa brosse légèrement empreinte de vilriol , tandis que son compagnon de chambre polit le canon de son fusil , vouant à tous les diables le malencontreux général qui doit lui faire manquer une partie à la guinguette , où
il a donné rendez-vous à la fille de la blanchisseuse de la compagnie.
Que dirais-tu , pauvre soldat , si tu connaissais à iond l'homme qui traverse tes projets?
Dix heures viennent de sonner, la garnison foule l'herbe de l'esplanade du quartier.
Tout Montpellier s'est donné rendezvous sur le Champ-de-Mars. Les fourriers d'ordre voltigent comme des papillons , de lextrême-front au centre , puis reviennent sur leurs pas , se croisent et se recroisent à la manière des hirondelles, formant dans leurs courses mille dédales dont l'œil ne saurait saisir le fil. Les soldats , l'uni fixe et immobile , attendent au port d'armes l'arrivée du général. >
Le tambour-major agite habilement sa canne richement ornée. Un roulement grave et prolongé se mêle aux bruits confus de la multitude des spectateurs :
Collet s'avance. Collet , chargé d'or comme un prince de l'Orient ! La musique l'accueille par une symphonie douce et enchanteresse. Collet passe sous les moustaches de ces braves qui , sans être décorés comme l'inspecteur, sont animés d'àmes plus élevées et plus dignes des récompenses de la patrie. Braves défenseurs de la France , recevez mes excuses, vous portiez les armes a un lâche ; je le sentais et je rougissais dans mon côrur.
Après la revuè , le préfet me pria d'honorer sa table de iria présence. J'é^ tais un înspecleùr d'humeur douce et fâ'dile. Point de morgûe surtout : ôh !
pas 4 le moins du mondé!
Que l'on se figure une salle immense, raétfblée aSrec un luxe prësqu*orîen*al , ortiéé de draperies ëh guirlandes, où la bèanté du tissu jalouse l'adresse de la main qui la dispoééé èn réseaux si étroits
que les rayons du soleil ou le zéphir le plus léger ne sauraient les pénétrer.
Figurez-vous, en outre, une table d'un bois précieux , vrai fer-à-cheval , recouverte de linges blancs comme la neige , fins comme la soie , et dont l'éclat est relevé par celui des couverts du métal le plus précieux , et vous aurez le dessin de notre point de réunion.
Le préfet veut régaler F inspecteur aux revues. L'amour-propre et l'ambition ont dépisté les artistes les mieux fam& dans l'art culinaire! les bàsses-ùonré , la rivière ont fourni leur contingent à l'appel du premier magistrat ; il y a plus de mouvement à la cuisine que dans une manufacture à papier , et tout cela fera brèche au budjet des dépenses de îà maison. Mais, bagatelles ! le grànd-cordon ronge et tous les charmes qu'il inspire est bien fait sans doute polir servir de contre-poids dans la balance.
Aussi le dîner sera splendide et recherché :
l'ortolan de la plaine et la grive des montagnes baigneront dans leur jus; le nectar ruissellera dans des vases du plus pur cristal ; enfin , tout dira qu'à la table sont assis, comme rois du festin, un proconsul affamé d'honneurs et un inspecteur-général que la soif de l'or étrangle. Lequel des deux rira le dernier ?
Sous le vestibule , les musiciens de la garnison faisaient des frais immenses en dièzes et en bémols tandis que des toasts m'étaient portés par tous les convives.
Cependant les événemens marchaient à pas redoublés. Nous touchions au fatal dénoûraent de cette pièce brillante dans laquelle j'avais joué mon rôle à la plus grande satisfaction des spectateurs.
Au milieu du dessert, l'hôtel de la préfecture est investi par plusieurs brigades de gendarmerie.
Le chef-d'escadron Grasse entre dans
la salle , et , sans respect pour les droits de l'hospitalité , me somme au nom de la loi de le suivre.
On devine aisément que le bruit des revues que j'avais passées à Valence , à Avignon , à Marseille et à Nîmes , avaient réveillé des soupçons, et qu'en outre , le minisire, ayant eu.connaissance des versemens que je m'étais fait faire sans aucune mission à cet effet, avait ordonné mon arrestation.
La foudre tombant en éclats au milieu des convives n'aurait pas produit sur eux plus d'effet que l'ordre de l'officier de gendarmerie.
Tous se regardaient avec un étonnement mêlé de stupidité ; le visage du préfet surtout me parut allongé d'une aune : il en était pour ses frais de représentations, réduit a s'appliquer quant à ses espérances , ce refrain si connu : V a-t-en voir s'ils tiennent , Jean.
Je jouais moi-même un rôle fort piteux : déjà je voyais à l'horizon le bourreau , un fer brûlant au poing , et dans le coin de cette triste et déchirante perspective, les galères ! Les galères !!! oh! mon Dieu, quand j'y pense !...
Mais , ô douleur ! que vous lûtes vive dans mon cœur , quand je vis ces braves officiers que mes promesses fallacieuses avaient attachés à ma suite , quand je les vis , dîs-je , entre les mains des gendarmes conduits en prison , eux qui n'avaient qu'une seule chose à se reprocher : leur bonne foi J'aurais voulu pouvoir rompre leurs chaînes , au prix même de mon sang; mais la justice devait avoir son cours. L'innocence peut gémir quelque temps dans l'oppression et dans la misère: tôt ou fard elle paraît plus pure et plus recommandable.
Les portes d'une noire prison s'ouvrent à moi , et se referment lourdement sur
leurs gonds : séjour d'horreur et de ténèbres ! à peine un faible rayon du jour éclaire la botte de paille où doivent reposer mrs membres que des chaînes réclament.
C'est la que , seul avec ma conscience bourrelée de remords , je devais attendre ma condamnation : chaque jour je subissais un interrogatoire ainsi que les autres prisonniers, mes aides-de-camp ; ;mais eux ne se coupaient jamais : la vérité était dans leur bouche comme dans leur cceur.
Vingt jours s'étaient écoulés depuis mon arrestation , lorsqu'un matin le préfet me fit mander, par deux gendarmes . pour satisfaire la curiosité de quelques personnes qu'il avait à sa table. Rendu à la prélecture , je fus déposé dans un office en attendant le moment d'être présenté aux curieux.
J'ignore si le préfet est encore du monde; dans tous les cas , je ne veux
pas laisser échapper l'occasion de lui faire observer en passant qu'il ne fut jamais dans le devoir d'un magistrat d'abuser en quelque sorte des droits que lui donne sa position pour donner en spectacle à ses amis un malheureux prisonnier, quel qu'il soit , car il est assez pénible de se voir sous le coup de la loi, sans avoir l'humiliante corvée de subir les regards dédaigneux d'hommes qui pourraient se passer d'une telle récréation , si leur imagination était susceptible de s'occuper plus sérieusement.
J'aurais pu, M. le préfet, me roidir contre votre ordre, et ce fut ma première réflexion; mais, mieux inspiré, j'imaginai de vous jouer un tour de ma façon ; vous savez comment je m'y pris et ce qui en résulta pour vous ; n'en perdez pas le souvenir : il est juste d'en instruire ceux qui sont moins avancés que vous sur ce point.
Les gendarmes ont ordre de garder la
— importe , la seule issue qui existât dans l'office où l'on me croyait , au reste , en sûreté.
Me voici seul , loin des Argus , laissant mon habit pour me vêtir d'un gilet rond et d'un tablier ; je couvre mon chef d'un bonnet de coton blanc, équipage de cuistre que j'avais rencontré dans cette chambre ; puis je prends deux plats de crème', et à l'aide d'un rude coup de pied contre la porte , elle s'ouvre , et je passe devant les deux sentinelles sans être reconnu Inutile de dire que je m'étais bien gardé de chercher leurs regards
Le bruit de mon évasion circule dans tous les quartiers de la ville ; on en parle dans tous les établissemens publics. Agens de police , gendarmes , espions , tous sont en campagne : ma téte est mise à prix ; 10,000 francs sont promis à celui qui me rendra au préfet. Le pauvre homme ! il ignorait que j'avais plus d'une quille dans
mon sac, et qu'un préfet, réputé, pour l'ordinaire , l'œil du gouvernement , est quelquefois aveugle en certaine matière :
celui de Montpellier est un exemple à citer.