CHAPITRE XVI
Ma retraite chet un maçon. — Le préfet garde le s arrêts. — Correspondance. — Le nommé Chauve t est ma dupe. — Je trompe un commis négociant. — J'arrive à Lorient. — Mauvaise rencontre. — Mandat d'arrêt. — Condamnation à cinq ans de travaux forcés.
Le lecteur me croit peut-être sur le point de franchir les dernières limites de la France ; car , après iëchauffourée de Montpellier , il ne m'est pas permis de
respirer librement à la barbe des Athéniens : erreur ; loin de vouloir m'çloigner de la ville , j'y restai , logé précisément chez un entrepreneur en maçonnerie , vis-à-vis l'hôtel de la préfecture. C'était donner le change aux limiers de la police qui battaient campagne depuis deux jours, désespérés de ne pouvoir rencontrer le gibier.
Sur ces entrefaites , le ministre ayant été informé de mon évasion et des facilités qui y avaient donné lieu , intima l'ordre au préfet de garder les arrêts forcés pendant un mois, pour le payer de la peine de ni'avoir tait extraire de prison dans le but unique de repaître de ma présence les yeux de quelques amis.
. Tous les jours, je jouissais du précieux avantage de voir le magistrat consigné $e faisant la toilette et sa barbe, car 51 est boo de savoir que ma croisée correspondait directement a la sienne.
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La position de l'un et de l'autre eût pu être le sujet du plus piquant vaudeville, si, à l'époque dont je parle, les écrivains à la journée eussent pullulé comme des essaims de fourmis , ainsi que nous le voyons de nos jours.
Sans être obligé par l'autorité supérieure à garder les arrêts, je devais néanmoins garder la clôture : il eût été imprudent de sortir alors que l'orage était dans toute sa force.
Les choses en étaient là. Je pensais à me conserver une ressource au 47 m * »
car il faut avoir plus de prévoyance que le proconsul de Montpellier , soit dit sans intention de lui pousser une pointe.
Après donc que les journaux eurent bien retenti de mon nom et de mes exploits, je mandai aux officiers du régiment, qu'étant indisposé , je croyais devoir séjourner à Montpellier jusqu'à mon pariaii rétablissement.
Je n'oubliai pas surtout de leur parler longuement de l'arrestation du faux inspecteur-général , et de son évasion de la préfecture.
Ces messieurs me répondirent peu de jours après , et je jugeai d'après leur lettre que je pouvais me permettre de les rejoindre à Lorient , bien que je fusse le criminel recherché si soigneusement.
Je respirais l'air de la liberté, moi , tandis que les infortunés qui m'avaient suivi gémissaient au fond des cachots , malgré leur innocence. Chose déplorable!
ils demeurèrent dans cette position pendant trois mois , tant la justice se donne du temps afin de ne pas se tromper quand elle doit frapper la tête d'un homme.
L'honnête maçon qui m'avait loué un appartement dans sa maison figurait sur les registres de 1 etat-oivil de la ville de Montpellier, sous le nom de Chauvet, brave homme qui ne pouvait soupçonner
celui qui respirait sous son toit ; il m'instruisait des rumeurs de la ville, et pour récompenser ses soins, j'en fis ma dupe comme des autres. Toute mine était bonne à exploiter.
Je traversai rapidement les Cévennes et vins faire un séjour à Tulle. J'aurais pu me procurer de l'argent dans cette ville, en employant le même moyen qu'autrefois , c'est-à-dire , en vendant quelques pièces précieuses , mais le génie du mal qui me poussait sans cesse en disposa bien autrement.
Logé sous le même toit qu'un commisnégociant de la maison Durand de Grenoble , je trouvai le moyen de le mettre au nombre de mes victimes; je lui négociai une lettre de change de 12,000 francs, reçus 5,000 francs en escompte , et partis pour Lorient , où mes camarades m'accueillirent fraternellement.
Aucun d'entre eux ne me soupçonnait d'être l'homme qui avait passé tant de revues et que ia justice s'efforçait de poursuivre ; je jouis donc de la plus entière sécurité pendant quelques mois
Mes intentions étaient de donner ma démission et de me retirer dans un village de mon pays pour y vivre en honnête homme.
Mais le cœur pervers peut-il se promettre des jours heureux , et cette tranquillité d'àme qu'il n'appartient qu'à la seule vertu de goûter ? Etait-il permis au ciel de laisser tant de crimes impunis ?
La main de la justice , poussée par la vengeance publique , n'était-ellc pas là , prête à me plonger dans le séjour de l'opprobre et de l'infamie ?
C'est précisément dans un moment d'usé espèce de quiétude, alors que je me forgeais des félicités t que , reconnu par le commis que j avais trompe à Tulle, et
dénoncé au procureur du roi , je lus saisi et traîné dans les prisons de la ville.
Il fallait avoir le coeur gâté pour renoncer à la vertu , car, malgré les peines morales que j'éprouvais, je me sentais toujours un penchant invincible au mal.
Pourquoi la mort m'épargnait-elle ? oh !
j'étais destiné à me voir dans un état d'abaissement plus grand encore. L'heure d'expier mes turpitudes n'avait pas encore sonné.
Un mois après mon arrestation , je fus conduit de brigade en brigade a Grenoble , où je fus condamné a cinq ans de travaux forcés comme faussaire en écritures de commerce.
Les démarches de mes infortunés parens et leurs sollicitations auprès des juges avaient atténué l'action de la justice, car cinq années de fer étaient une peine bien peu proportionnée à l'énormité de mes crimes.
Je fus mis au carcan pendant une heure.
O honte ! s'il en restait dans l'âme d'un criminel ; lié au vil poteau , forcé de subir les regards indignés de ses concitoyens : n'y -a-t-il pas là une vrai agonie ? ne de vais- je pas tomber sur\le pavé, anéanti par le désespoir ? Ah ! si du moins mon cœur s'était ouvert au repentir , s'il se fut promis de suivre la bonne voie , une résignation parfaite à mon sort eût été un commencement d'expiation , et j'aurais eu des droits à la pitié de mes semblables ; mais, je le répète , le diable me possédait sans réserve.