‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 20 sur 29 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Je remplis les fonctions de geôlier — Ou augmente le poids de mes chaînes. — Pied de nez d'un juge d'instruction — De-part de la chaîne.

Par égard aux instantes prières de ma famille , qui désirait me garder auprès d'elle , il fut convenu que je subirais ma peine dans les prisons de Grenoble ; à cet

effet aussi * j'obtins un certificat de maladie , que l'obligeant médecin se fit payer bien cher, car la conscience ne se vend pas pour des bagatelles.

J'étais chargé d'écrouer et de décrouer les prisonniers. Quatre années s'écoulèrent pendant lesquelles j'étais aussi heureux que le concierge lui-même : je jouissais d'une entière liberté ; j'avais une chambre particulière, en sorte que je ne fréquentais jamais les détenus. Moyennant six francs par jour, je mangeais à la table du geôlier.

Sur le point de terminer mon banf , on amena dans la prison un individu qui reçut la visite d'un officier qui avait été du nombre de ceux qui formaient mon cortège dans mes revues.

Ce dernier me reconnut, et ,k docile à sa haine , il n'eut rien de plus 'pressé à faire que d'aller me dénoncer aux magistrats. On me serra de plus près , de

gros fers captivèrent mes pieds , on doubla le poids des chaînes , et, remis entre les mains de la force brutale , je fus conduit à Montpellier,

Je devais tôt où tard expier mon inconduite sur le théâtre où j'avais joué le rôle le plus étrange et le plus singulier.

Le maudit concierge de la prison fit observer à l'autorité que la maison d'arrêt n'offrait pas asses de sûreté pour renfer-.

mer un détenu de mon calibre; dès-lors, on doubla les sentinelles, et je perdis tout espoir de m'esquiver.

Le lendemain, deux gendarmes vinrent me prendre pour me conduire à l'interrogatoire. Rendu dans la chambre du juge d'instruction , on me fit asseoir auprès d'un bon feu ; les gendarmes se placèrent l'un à ma droite et l'autre a ma gau~ che. Arriva le juge d'instruction assisté d'un greffier.

Le juge d'instruction commença l'in-

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terrogatoire selon les formes voulues paF la loi. Il tenait une énorme liasse de papiers qui contenait les pièces de conviction nécessaires à éclairer le jury dans le cours des nouveaux débats dont j'allais être le sujet.

Mon horizon se rembrunissait horriblement. Il était facile de prévoir une condamnation bien autrement plus grave que celle qui avait été prononcée contre moi quatre ans auparavant. J'invoquai mon génie tutélaire , qui m'inspira l'idée d'anéantir dans les flammes le fatal dossier que j'avais tant à redouter.

M'adressant en conséquence au magistrat chargé de m'interroger , je lui confessai d'un air contrit et candide que j'étais l'auteur de quelques-unes des pièces qu'il tenait, mais non de toutes ; que j'avais des complices dont je ferais connaître les noms à la justice , le priant enfin de me confier un instant mon

Diai

dossier afin d'en extraire les pièces qui étaient de mon fait et de coter les autres à la marque de leurs véritables auteurs ; au surplus, j'avais l'air d'insinuer au juge d'instruction que je comptais sur plus d'indulgence de la part de la cour en faveur de mes aveux.

— - Je serai moi-même votre défenseur , répondit le suppôt de Thémis, vous pouvez y compter. Voyons, désignez-moi, je vous prie , les pièces que vous ne reconnaissez pas.

Je tendis la main pour saisir la liasse , puis après avoir paru chercher , rappelant mon audace , je donnai aux deux gendarmes qui m'entouraient , sans s'attendre à rien , une si rude poussée , qu'ils tombèrent sur leurs* sièges renversés à mes pieds ; quant aux papiers , la flamme les avait dévorés. J'avais eu soin néanmoins de ra'armer d'une paire de pinces autant pour défendre l'approche du foyer aux

gendarmes que pour me détendre en cas d'attaque de leur part, et je fis bien, car ces deux militaires s 'étant aussitôt relevés, dégainèrent leurs sabres , mais ce fut la moutarde après dîné. Tout était consumé.

Cependant, greffier et juge étaient cloués d'étonuement sur leurs sièges. Ce coup de théâtre les avait altérés. Jamais mystification ne fut plus complète ; mais , après tout, sur qui devait éclater l'orage ?

On me saisit brusquement, et comme une bête fauve on m'enchaîne à la muraille de mou cachot ; trois mois s'écoulèrent dans cet horrible état , après lesquels je fus appelé pour suivre la chaîne qui allait partir pour Toulon.

Quel horrible spectacle que la vue de ces criminels qui semblent s'être donné rendez- vous au préau de la même prison pour contracter ce mariage monstrueux qu'effectue le bourreau , et dont les

chaînes sont l'anneau sinistre et symbolique. Ne dirait-on pas l'accouplement de tous les vices marchant devant le fouet vengeur des furies ? D'où viennent-ils ces misérables ? de la société qui les vomit.

Où vont-ils cacher leurs fronts flétris ?

dans les ténèbres d'un bagne. O lecteur, s'il vous reste un peu d'humanité , n assistez jamais au départ de la chaîne des galériens !. ..

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