‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 25 sur 29 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Préliminaires de mon procès. — Les assises présidées par M. Lemonnier. — Réquisitoire du procureur du roi — Je refuse l'assistance d'un avocat. — Déclaration du jury. — Ma sentence.

Les huit premiers jours furent consacras à des interrogatoires que je passais quelquefois dans le préau de la prison , quelquefois au parquet en présence de

deux gendarmes. Ceux des témoins qui ne pouvaient assister aux débats en raison de leur âge ou de la distance de leur domicile, déposèrent en vertu de commissions rogatoires : de ce nombre fut 1 evêque de Nice. Enfin , le jour où je devais comparaître devant mes juges arriva. A huit heures du matin , j'étais sur la sellette , libre et sans fers , entre deux gendarmes.

Les issues de la salle étaient gardées par la force armée, et des sentinelles étaient postées ça et là dans les corridors du palais , tant la justice tenait à ne pas me donner la faculté de m'évader. A six heures , une foule avide et curieuse se pressait dans l'enceinte, et des dames brillantes de toilette, car, dans ce siècle, on aime à faire de la coquetterie , non seulement à l'église mais encore dans un tribunal , quelquefois même jusqu'au pied de l'échafaud , sans égard à la position du patient , qui contraste horriblement avec ce brillant

étalage; des dames, dis- je , occupaient des gradins préparés exprès autour de la salle.

On était accouru de dix lieues à la ronde.

J'étais le point de mire de tous les spectateurs , qui attendaient avec impatience le récit des étranges aventures d'un homme dont le nom avait malheureusement acquis une trop célèbre réputation.

Comme à l'ordinaire, le président procède à l'organisation du jury par le tirage au sort. Ce magistrat aurait pu se dispenser de remplir cette formalité de la loi , car je ne me sentais pas l'envie de récuser qui que ce soit: la conscience m'avait jugé à l'avance.

L'acte d'accusation est lu par le greffier.

La physionomie de cette réunion , où l'on avait déployé une pompe imposante, avait quelque chose de terrifiant.

Un silence profond règne autour de moi.

Me voici donc devant un Christ , au

terrible moment où les replis tortueux de mon âme vont être sondés avec l'œil scrutateur de la vérité. Les témoins sont entendus : tous déposent contre Collet ; tous, disent que Collet est un escroc insigne j mais aucun ne l'attaque sous le rapport des mœurs.

Cinq jours sont employés a l'audition des témoins : il est inutile de rapporter leurs dépositions , parcequ'elles se rattachent aux faits qui sont consignés dans ces Mémoires.

Le sixième jour, à l'audience de clôture, M. le procureur d© mi prit la parole pour son réquisitoire , dont voici à peu près la substance :

« Messieurs les jurés ,

* Vous connaissez désormais tous les sombres replis de ce tvtur hypocrite qui , dans tous les temps , ne s'ést abreuvé que de poison , et dont le crime semble Avoir été l'élément.

» Les longs débats qui ont eu lieu vous ont fait connaître aussi toutes les actions,

de sa vie. i

» Désormais , nommer dans cette enr ceinte Anthelme Collet , c'est rappelée l'escroc le plus adroit , 1* tartufe le plus consommé , et le faussaire le plus dangereux que l'enfer ait encore entante^.

(Suivent les faits. ) > Telle est, Messieurs les jurés, la longue série des escroqueries , des faux , des actes d'hypocrisie de cet homme qui déshonore l'humanité , de ce caméléon monstrueux , qui prend tour-a-tour tpules les formes , toutes Us couleurs , tou$ Jq»

masques , tous les noms, et qui jouerons les rôles pour arriver à l'exécution de ses scandaleux et criminels desseins,

» Tantôt c'est un reptile qui se »eplie en tous sens , qui cache avec soin )e poison qu'il distille avec art «4 qaîl verse avec tant de perfidie et d'adresse., a «m

» Tantôt c'est un tartufe consommé qui , sous les dehors séduisans de la vertu, sous le masque trompeur de la piété , sous le costume d'un évêque , si Ton en croit la renommée et l'accusé luimême , a l'impudeur de se présenter devant les autels, une crosse à la main , le parjure à la bouche et l'athéisme dans le cœur, marquant chaque pas qu'il fait par un sacrilège et comptant chaque jour par un vol ou par un faux.

» Tantôt c'est un inspecteur-général aux revues , un commissaire des guerres , un frère des écoles chrétiennes, osant porter sur le cteur le signe de l'honneur, tandis qu'il a sur le front le sceau de l'hi^ <femfc. £f • i/'î'î • , • f ; , . v

» Tantôt il se dit possesseur d'une immense fortuné, montre partout de faux billets à l'appui de ses assertions , témoigne un dégoût invincible pour le monde , ne songe phis qu'à la retraite , veut consa-

crer à son salut te reste d'une vie agitée , destiner ses fcapitaux au soulagement de l'humanité souffrante , à la prospérité des institutions religieuses, et n'attend que de Dieu sarécompense.. . Le fourbe ! Dans ses yeux est la candeur , dans son maintien la décence , dans sa bouche impure le langage de la piété , enfin tout annonce en lui 'la quiétude de l'âme et un prédestiné, tandis que tous les crimes sont groupés dans son coeur et regorgent de toutes parts.

» C'est ainsi , Messieurs , que cet homme affreux , en suivant constamment ce même système d'hypocrisie , est parvenu à puiser dans les caisses publiques , a se faire rendre des honneurs civils , religieux et militaires , à faire dans toutes les classes de la société tant de dupes et de victimes.

» C'est ainsi qu'en empruntant le langage de la vertu , il se ménageait plus

sûrement les moyens de la sacrifier à son immoralité

» C'est ainsi qu'il a cru, en suivant toujours ce sentier tortueux et ténébreux, rencontrer le bonheur et la fortune , lan^ dis qu'il n'y a rencontré que l'opprobre et l'infamie. Toute son existence a été consacrée à spéculer sur l'ignorance , la crédulité , la faiblesse , les besoins et les passions de tous ceux qui avaient le malheur de le fréquenter. Depuis prèf de vingt ans, il n'a vécu que du fruit de se6 forfaits, et ne s'est gorgé que de crimes : il appartient tout entier à la corruption ; c'est enfin, passez-moi l'expression , comme une lèpre qui s'est étendue dans toute son odieuse personne.

* Il était arrivé à un haut degré de perfection dans l'art de tromper et de séduire ; il avait fait du cœur humain une étude si approfondie , que ses succès étaient toujours certains ; lorsqu'il n'abu-

sait pas de la crédulité des uns pour eulever tout ou partie de leur fortune à 1 aide des fausses signatures , des promesses fallacieuses ou d'un crédit imaginaire , il abusait des passions , de la faiblesse Ou de l inexpérience des autres pour les rendre complices ou victimes de sa bassesse.

» Partout le génie du mal le guide » le crime l'accompagne » le succès le couronne et le scandale le suit. A son horrible approche , 1 innocence rougit , se trouble t chancelle , là vertu tremble et pâlit , et l'immoralité triomphe ... Misérable! Tu ne savais donc pas combien il en coûte d'affetïter des vertus qu'on n'a point ? Tu ignorais donc que l'hypocrisie trouve son supplice en elle-même par l'indispensable et douloureuse nécessité où elle se trouve de toujours se contraindre ? Àh ! si au lieu de suivre le sentier du crime , tu eusses suivi celui de la vertu avec la même ardeur ,

la même persévérance et le même succès , ton nom eût été vénéré f on eût béni ta mémoire , la postérité t'eût honoré de ses regrets , l'on t'eût même élevé des autels dans le cœur des hommes , tu eusses enfin été l'orgueil de ta famille et la gloire de ta patrie , tandis qu'aujourd'hui tu en fais la honte et n'es plus à leurs yeux qu'un fléau pour la société , dont il faut se hâter de la purger. 11 est temps, en effet, Messieurs , que sa trop longue impunité ait un terme ; il est temps qu'il soit privé de cette liberté dont il a si cruellement abusé, et qui , depuis si long-temps , est devenue une calamité publique.

» Il est temps qu'il rentre dans le séjour du crime , seul lieu qui désormais ne peut refuser de le recevoir.

» Aura-t-il même , après son arrêt , la consolation d'inspirer , comme la plupart des criminels qui l'ont précédé sur ce banc , ce sentiment spontané et touchant

de la pitié , que l'on refuse rarement au malheur quand la société est vengée.

» L'humanité osera-t-elle aujourd'hui réclamer quelques droits ? n'a-t-elle pas trop à rougir et à se plaindre des offenses qu'elle a reçues , pour ne pas rester muette ?

» Trouverez-vous , Messieurs , une seule action de sa vie , une seule circonstance qui lui soit favorable ? Tout ne décèle-t-il pas en lui, au contraire , la perversité la plus réfléchie ? tout ne fait-il pas craindre que son âme flétrie soit à jamais inaccessible aux remords ? tout ne prouve-t-il pas enfin qu'il n'a d'attrait que pour le crime et d'antipathie que pour la vertu ? Enfin , Messieurs, quel est l'avocat qui , au récit de tant d'actes d'infamies , ne sentît sa langue glacée et son zèle éteint pour la défense d'un tel homme.

» L'heure trop tardive de la justice va sonner : quoique sa marche soit lente et

mesurée , son œil pénétrant et toujours ouvert sait le crime en quelque endroit qu'il puisse se cacher ; son flambeau qui toujours l'éclairé et le précède , perce l'obscurité des plus sombres repaires des criminels , dissipe les plus épaisses ténèbres sous lesquelles ils peuvent s'envelopper , et le glaive dont elle est armée , et qui brille sans cesse à leurs yeux, les glace d'effroi et les atteint tôt on tard.

»> Cet homme , que la société repousse, qui , dans son cœur , a entassé crime sur crime , va bientôt subir le juste châtiment qu'il a tant de fois et depuis si long-temps mérité. Mais il est un autre arrêt plus terrible encore , auquel les illustres scélérats ne peuvent échapper, celui de la redoutable et incorruptible postérité : elle gravera les noms et les crimes d' Anthelme Collet , en caractères ineffaçables , pour les faire passer d'âge en âge , avec l'horreur qu'ils inspirent.

» Natteuds donc plus de clémence des hommes. Tu as toi-même dicté ton arrêt:

il est déjà prononcé dans le ccrur de ceux qui m'entendent : ouvre ton cœur aux remords ; appelle à ton secours la religion, cette dernière consolatrice du malheur et du crime : elle oubliera tes outrages ; elle te fera d'abord arroser tes chaînes de tes larmes ; elle brisera ton àme de douleur et de désespoir , en la plaçant entre l'infamie et l'éternité ; mais si tu n'es pas insensible à sa voix touchante , elle finira par alléger le poids de tes fers , par te réconcilier avec toi-même , par diminuer à tes yeux le souvenir du passé , l'horreur du présent , et l'effroi de l'avenir. »

Ce réquisitoire produisit une vive sensation dans l'assemblée ; moi seul parus le moins sensible : c'est que je m'attendais bien à ce qui devait m'arriver. La cour voulut me donner , selon l'usage , un avocat d'office ; mais je la remerciai ,

déclarant que je prétendais me défendre moi-même.

Voici le commencement et la fin seulement de mon discours , qui fut entièrement improvisé :

« Messieurs ,

a Tout ce que vous a dit le ministère public est de la plus exacte vérité : j'ai mérité tous les reproches sanglans qu'il m'a adressés. Oui , je suis à mes propres yeux un tissu de bassesse et de forfaits.

Ce n'est point une défense que vous allez entendre , c'est une confession humble et sincère de mes fautes et de mes sottises.

Je ne cherche point à éviter ma trop juste condamnation : je suis coupable des deux faux que l'on m'impute , et je dois être puni. Déjà je vois le fer brûlant du carnifex qui doit me marquer de l'empreinte des criminels et me dévouer à l'infamie.

» Pourtant , Messieurs , j'étais né pour la vertu , dont mes parens m'avaient

donné l'exemple ; j'aimais et j'aime encore cette vertu, dont j'ai déserté la route pour me livrer à des fautes dont je me repens et dont je rougis.

» Puisse la jeunesse nombreuse qui m'entend , trouver dans mon affreuse situation , un exemple pour ne lui faire jamais abandonner le chemin de la vertu!

» Puisse-t-elle se bien convaincre qu'une première faute en entraîne toujours une seconde plus grave , et que jamais le coupable n'échappe à l'action lente, mais sûre, de la justice ! Non, je n'étais pas né pour le crime ; sans doute je serais vertueux encore , si une salutaire correction eût réprimé mes premiers écarts , et si une fatale impunité ne m'eût enhardi à de nouvelles fautes. »

Dans un résumé court, mais plein de lucidité , M. le président Lemonnier a exposé à MM. les jurés les diverses questions sur lesquelles ils étaient appelés à ré-

pondre. Après deux heures de délibération, le jury , étant entré dans la salle d'andience , me déclara à l'unanimité, par l'organe de son chef, coupable sur tous les points.

Aussitôt M. le procureur du roi 1 requit la peine, et la cour, après une courte délibération, me condamna en vingt ans de travaux forcés , à une heure d'exposition et à la marque.

1 Le procureur du roi e'tait M. Gérard , aujourd'hui conseiller à la cour royale de Poitiers.

Le pre'sident des assises était M. Lemonnier, conseiller à la cour royale d'Angers.

( Noie de l'éditeur. )

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