‹ Mémoires d'un condamné ou vie de ColletChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

La flétrissure — Le carcan. — Je reste en prison pendant dix mois. — Départ pour le bagne de Hrest. — Je suis transféré à Rochufort.

Mon pourvoi ayant été rejeté , je sobis l'application du fer rouge qui fut appliqué sur mon épaule par la main du bourreau.

Cette douleur fui vive mais passagère,

ma plus grande peine était de paraître pour la seconde fois lié au poteau de l'infamie ; mais il fallut bien dévorer cette ignominieuse humiliation.

Depuis le 12 septembre jusqu'au mois de juillet de l'année suivante , je restai dans les prisons du Mans , en attendant le passage de la chaîne de Paris , qui devait me conduire au bagne de Brest , avec mes autres compagnons d'infortune , dont il est inutile de rapporter ici les noms. Ces misérables étaient en partie des jeunes gens condamnés , à cinq 9 six , dix , quinze ans ; tous étaient dans l'intention de s'évader: ils tentèrent effectivement de mettre ce projet à exécution ; mais leurs efforts ne furent pas couronnés de succès.

La prison du Mans est située dans l'excouvent de la Visitation, et le tribunal se trouve au-dessus. Les cachots, au nombre de neuf, garnissent la cour ; ils peuvent

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à peine contenir huit à dix personnes. Les portes en sont ouvertes depuis le lever jusqu'au coucher du soleil et laissent aux détenus la facilité de se promener dans le préau. Mes compagnons de chaîne persuadés, peut-être, que cet avantage leur était offert par la liberté elle-même , ne remirent pas au lendemain l'exécution de leurs projets. ,

M. Serrée dont le nom semblait assez contraster avec la nature de ses fonctions de concierge , était le plus doux et le plus poli de tous les geôliers , si tant est que la sensibilité et les formes de la politesse soient le caractère distinctif de ces sortes de fonctionnaires Celui dont je parle faisait du moins exception à la règle , et je n'ai eu pour mon compte qu'à me féliciter de ses bons procédés. Aussi est-ce avec plaisir que je saisis l'occasion de rendre hommage à la vérité.

Or , M. Serrée se montrait assez facile

aux prisonniers ; à minait, il ne manquait iamais de faire la visite des cachots. Que de fois ai* je déploré la malheureuse nécessité qui forçait ce brave homme à remplira contre cœur des devoirs aussi durs et aussi pénibles. Encore , si ces geôliers avaient à faire à des hommes que la raison éclaire. Mais comment trouver de la raison dans des cœurs aigris et farouches, pour qui le crime est peu de chose et le châtiment un vain mot. Sans cesse en état d'hostilité contre tout ce qui contribue à les tenir captifs, ils ne balanceraient pas à verser le sang , à détruire tous les obstacles afin d'obtenir leur liberté.

Telles étaient les dispositions de mes compagnons d'infortune ; ils devaient s'emparer de vive force des clés de là prison , y renfermer le guichetier et se défaire du concierge.

Ce projet me fit horreur. Égorger le meilleur des hommes , lui qui si souvent

avait arrosé nos fers de ses larmes ; le ravir lâchement à son épouse et ses pauvres enfans! L'idée seule d'un pareil crime fait soulever le cœur ; en vain je fais mes efforts pour les en détourner; en vain j'emploie l'influence que j'avais su leur inspirer : leur parti est arrêté ; et, bien que les assassins ne s'attendent pas à jouir longtemps de la liberté , ils veulent tenter la fortune. A minuit donc ! et le geôlier aura cessé de respirer.

Voyons maintenant si le ciel protégera cette œuvre d'iniquité.

Celui d'entre les détenus qui devait jouer le principal rôle plaça dans son lit un fantôme afin de ne pas réveiller les soupçons, et au moment où le guichetier venait d'ouvrir an concierge la porte du cachot, il sortit de son embuscade, poussa violemment ces deux hommes dans la prison, et, après avoir tait sur en* deux tours de clé , il courut élargir tous les prison-

niers, qui aussitôt se précipitèrent en foule sur la porte d'entrée. Heureusement le sang n'avait pas coulé : l'affaire s'était passée comme par enchantement.

Cependant nos gens avaient mis l'alarme dans la prison ; les gardiens subalternes appellent la garde ; le concierge et son guichetier sont délivrés; les détenus rentrent sousJes verroux , et le calme est rétabli.

Non satisfaits de cette vaine tentative , ils essayèrent de nouveaux stratagèmes qui ne leur réussirent pas mieux. Enfin, le jour de notre départ arriva à la grande satisfaction de tous les employés de la prison.

On nous dirigea sur Alençon , où la chaîne devait nous prendre sous l'escorte de la gendarmerie et d'un détachement de dragons.

Trois jours après notre arrivée , on nous mit le collier et Ton me donua, pour

camarade , le fils d'un négociant du Hàvre nommé Richard.

Déjà on a vu ce que c'est qu'une chaîne de galériens. Tout ce que j'avais souffert la première fois s'est renouvelé de la manière la plus horrible cette seconde fois.

Nos conducteurs se conduisirent envers nous comme des bourreaux , sans raison, sans justice , sans humanité. Nous étions battus , volés, traités comme de vils animaux , par des hommes plus vils que nous autres, pauvres criminels, qui commencions notre peine, et cependant le gouvernement avait à sa solde, posr nous surveiller, un commissaire , un capitaine et un chirurgien ; mais notre sort était plus qu'indifférent à ces messieurs.

On parle, de nos jours , du régime des bagnes qui exige des améliorations , on nous vante les promesses de la philantropie.

Ah ! c'est au départ de la chaîne , pendant notre séjour au bagne , que ces prétendus

amis de l'humanité devraient assister :

c'est là que leurs cœurs généreux trouver raient des aiimens à leur sensibilité.

Des milliers de visites m'accablèrent durant la route.

La ville de Brest brûlait de voir t èvêqw.

Mon séjour au bagne de Bre$t a duré cinq ans. Je dois , à la vérité , dire que

k commissaire, M. Delorisse . s'est conduit à mon égard avec autant de délicatesse que d'humanité. Je n'ai point eu non plus à me plaindre des adjudans, chez qui j'ai rencontré beaucoup de bonté. Enfin, on paquet venu du dehors à mon adresse, causa ma translation àRochefort, quoique la chose n'eût en elle-même rien de répréhensible.

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