CHAPITRE m
Le supe'ricur des capucins de Saint-Joseph. — La Pierre à enfoncer le monde. — Intrigue amoureuse. — Un avis salutaire. — Conversion. — Retour au libertinage.— Blessé, je suis étacué à l'hôpital Saint-Jacques à Naples.
Si mon oncle le curé avait négligé* mon instruction , il avait, du moins, jeté dans mon cœur quelques principes religieux dont je voulais faire ma règle de
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couduile ; mais il est bien difficile de remplir les devoirs de chrétien dans l'état militaire sans s'exposer aux railleries et aux sarcasmes de ses camarades. Je fus un exemple de cette vérité.
Pendant mon premier séjour à Brescia , j'assistai ponctuellement aux offices du couvent des capucins de Saint-Joseph, ce qui me valut la connaissance du supérieur. Je visitai ce bon religieux autant que mes occupations militaires me le permettaient.
Ces visites me valurent le surnom d' officier-capucin. Avec plus de caractère , j'eusse pu braver cette plate raillerie ; mais jetais jeuue. D'ailleurs, le sergentmajor de ma compagnie , qui était un ancien militaire , sous-oflicier depuis douze ans, était mécontent de voir une souslieutenance à un blanc-bec comme moi.
Aussi se promit-il d'en tirer vengeance, et voici comment il s'y prit.
11 m'aborde > un jour, avec respect, et me
dit: — Monsieur n'est, sans doute, pas encore au fait de son service? Je lui avouai * naïvement que non. Alors, il m'assura de son dévoûment et de son désir de m'être agréable.
Pour commencer, il me prit à part et me dit de l'air le plus sérieux : — Vous ignorez , sans doute , que c'est vous qui devez aller chez le capitaine pour lui demander la pierre à enfoncer le monde..
Le lieutenant a rempli hier cette mission, c'est votre tour aujourd'hui.
Incapable de le soupçonner de mensonge , je lui demandai l'adresse du capitaine , qu'il me donna avec beaucoup d'empressement , et je me rendis aussitôt chez M. Huart. Après les complimens d'usage , je lui exposai le message que je venais remplir auprès de lui , c'est-à-dire, que je le priai de me donner la pierre à enfoncer le monde. Voyant qu'il ne me repondait pas et qu'il me regardait
d'un air étonné , j'ajoutai que je venais de la part du sergent-major.
— Eh bien ! s'écria M. Huart , il vous a trompé. Mais, continua-t-il plus bas, de pareilles farces sont bonnes avec les recrues; on ne se joue pas d'un officier. Et il sortit sans me dire un mot de plus.
Le sergent-major alla expier sa plaisanterie dans la prison de la ville , qu'il tint pendant un mois. Mais je n'en étais pas moins couvert de ridicule.
On me montrait au doigt, et je ne pouvais plus dire un mot , qu'on ne me rappelât ma boulette chez le capitaine. Huart. Je fus, comme l'on pense , singulièiement affecté de cet événement.
Dès-lors mes visites au couvent de Saint-Joseph furent moins fréquentes :
je renonçai même à voir un ecclésiastique d'une paroisse voisine, et tout
cela pour éviter de nouvelles plaisanteries de la part de mes camarades. Désormais comment passer mon temps ? Le hasard vint à mon aide. Je fis assez singulièrement la connaissance de l'épouse d'un de nos capitaines, qui, dans ce moment, était aux bataillons de. guerre.
C'était dans une promenade. Une grosse pluie m'avait obligé d'entrer dans une petite villa , qu'en France nous nommerions guinguette. J'y rencontrai une dame qui s'y trouvait avec sa gouvernante pour le même motif. Elle était Française. Il ne fallut pas long-temps pour entrer en conversation. On parla d'abord de la guerre, et ce fot à ce propos que j'appris que le mari de cette dame faisait partie de mon régiment.
— En vérité , Monsieur l'officier , je ne sais pas ce que pense le ministre de tenir si long-temps mon mari loin de moi, dans un pays étranger surtout,
où il est difficile de faire des connaissances: aussi je sèche d'ennui; et, si la musique n'était pas là pour me consoler, je ne sais ce que je deviendrais.
— Madame est musicienne ! Je le suis aussi un peu, et comme notre position est , à quelque chose près, la même , nous pourrions en charmer l'ennui par ce moyen, si ma proposition pouvait lui sourire.
— Très-volontiers , Monsieur. Nous parlerons de la France , de Napoléon , de nos armées.
Le soleil avait dissipé les nuages. U était permis de retourner à la ville , où j'accompagnais madame la capitaine jusqu'à son logement, dont j'eus soin de remarquer le N° : je regagnais ma chambre. Enchanté de ma bonne fortune, impossible de dormir.... Je faisais des châteaux en Espagne...
t Le lendemain , après mon dîner , je
tne hâtai d'aller offrir mes hommage* à ma compatriote, qui me reçut avec beaucoup d'amabilité. J'y retournai tous les trois jours. Nous étions en pleine connaissance. Mes visites devinrent plus assidues. Nous faisions de la musique.
Elle savait machinalement toucher du piano , mais en revanche elle chantait à ravir. Deux mois s'écoulèrent de la même manière, sans qu'il y eût rien dans nos entretiens qui respirât le moins du monde la passion ou un sentiment tant soit peu tendre. Un soir pourtant que nous nous étions permis un peu de gaîté, elle me pria de lui chanter quelque chose de joli , de bien joli.
— Vous me mettez, Madame, dans l'embarras , lui disais- je ; je suis peu au courant des nouvelles Romances.
— Allons , ' allons, cela vous plaît à dire, mon gentil officier : un peu d'obéissance et de bonne volonté : on
gagne toujours à contenter les dames, et à moins d'encourir la perte de mon estime , vous ne persisterez pas dans votre...
— Pour vous prouver , Madame , combien j'attache de prix à votre bienveillance , je souscris à tout ce que vous exigez , à condition , pourtant , que vous ne serez pas sévère sur le choix du morceau que je vais chanter.
— D'accord.
Me voici composant mon air, mon visage, puis je commence par vous entonner le plus gravement <J U monde et sur un ton de chœur,' un Magnificat en musique capable de réjouir les saints.
^— A ravir, charmant fripon. . . pouf ! . . . C'est à mourir de rire... C'est bien là l'originalité française!... C'est égal, je suis contente de votre opéra... Je vous tiens quitte du récitatif.
Pour me prouver, sans doute, d'une
façon plus évidente sa satisfaction , l'aimable dame flatta deux fois, d'une main blanche . mignonne et potelée, mon menton en signe de caresse. Tout autre eût chanté victoire dans son corur f mais moi ! je ne voyais en tout cela que chose naturelle. Je ne m'y arrêtai pas/
A quelques jours de là, M me P.i.t voulut bien m'inviter à sa table. Nous dînâmes de fort bon appétit l'un et l'autre:
mille petits propos les plus naïfs, les plus piquans avaient égayé notre tête à tête. '
Il se faisait tard.
— Savez vous , mon ami , crue noua avons perdu la maîtresse de la maison ?
La pauvre fille ! Je la vois toutes les nuits à mes pieds, à mon chevet! Je ne crains pas d'avouer ma faiblesse , j'ai toujours eu peur des revenans...
Dieu! est-on malheureuse en l'absence d'un mari!
— Vous craignez les revenans ! Il ny a rien en cela qui m'étonne : seulement, cette maladie nous est commune.
— Vous aussi vous craignez les follets!
Charmant, en vérité! En ce cas, demeurons ensemble. Les revenans auront beau jeu s'ils viennent nous attaquer.
— Votre société, Madame, est trop douce , trop aimable , pour ne pas éprouver du regret lorsqu'il s'agit de s'en séparer; mais en demeurant plus long-temps T?ec vous, je craindrais moi-même de vous paraître indiscret; vous ne trouverez donc pas mauvais que je prenne la liberté de
vous offrir...
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— Non , non , je ne permets rien...
Vous en aller ! . . . Y pensez-vous ?. . . Un officier français abandonner une dame an moment où... Ah! j'ai meilleure opinion de votre galanterie.
— Cela me suffit , madame ; mais je ne vois rien ici qui m'annonce
rétablissement d'un lit, et cependant..,
— Là... tout près, dans ce petit cabinet... Nous attendrons ensemble les revenans.
Je demeurai confus , mais le moyen de reculer. . Minuit sonne... Tout dort à la maison... Deux personnes excepté.
Le lendemain , mon gousset se trouva orné d'une superbe montre d'or, butin remporté sur les lutins vaincus.
J'allais voir M me P...t plus souvent.
Mes visites ne manquèrent pas d'être remarquées des commères du quartier, qui en jasèrent avec leurs maris ; ceux-ci en firent part à leurs barbiers , et bientôt la ville entière fut au courant de mon histoire.
Un jour, je suis accosté par un officier. C'était, je crois , au spectacle,
— Jeune homme, me dit-il, écoutezmoi , et surtout remarquez bien ce que je vais vous dire ;
« Vos assiduités auprès de M me P...t sont connues. Prenez garde que cela n'aille aux oreilles du capitaine ; il y va pour vous de la vie. »
Mon homme disparaît aussitôt comme un éclair.
Est-ce un jaloux ? est-ce un véritable ami? Je ne savais que penser. Quel parti prendre? être amoureux, aimer la vie, et cependant se voir obligé de faire un choix. Bah ! dussé-je passer pour un lâche , je me décidai à vivre et, soit dit sans déplaire au sexe, le sentiment de l'existence l'emporta sur celui de l'amonr. Dailleurs, mes bons parens m'avaient recommandé d'être sage, et je commençais à me repentir d'avoir oublié leur conseil. C'en est donc fait, je ne reverrai plus madame la capitaine :
c'est bien fort , oh ! bien fort ; mais aussi un coup de pistolet....
La fête de Pâques approchait , et
comme j'avais formé le projet d'une sincère conversion t j'allai trouver le supérieur des Capucins et lui fis l'aveu de mes fautes Le bon père m'accueillit comme l'enfant prodigue , me donna de salutaires conseils, et me fit promettre de rompre les liens criminels qui m'avaient attaché à une maîtresse. Je promis, ou plutôt je commis un parjure. Cette maîtresse de mon jeune cœur, je la trouvai par hasard à la promenade; elle m'accoste : j'entends sa voix de Syrène ; ses accens vibrent délicieusement dans mon cœur. Malheureux !
Qui t'avait poussé aux pieds d'un prêtre ?
qu'est devenue cette terreur de la mort qu'en vain tu cherchais à combattre il y a quelques jours?... Oh! ces craintes n'avaient été que l'effet d'une impression passagère;... la raison avait repris son empire;... ce mari, réputé si redoutable, est peut-être l'homme du monde le
— Siplus pacifique;... et puis, au fait, alors même qu'il me fallût descendre en champ clos, est-il e'crit que j'y perdrai la tête ? que le sort sera de fer pour moi ?
Réflexions faites, arrive que pourra...
quant aux avis de mes parens , c'est maintenant une surabondance de sollicitude maternelle. Sous la protection de cette philosophie, je continuai comme par le passé.
Bientôt le dépôt eut ordre de se rendre à Bologne. M"" 5 P...t demeura à Brescia.
Il y eut beaucoup de larmes à mon départ.
A Bologne, je fis la connaissance d'une jeune demoiselle qui ne repoussa pas mes hommages. Nos amours furent de courte durée : un détachement fut désigné pour les bataillons de guerre , j'en fis partie.
Avant mon départ, je revis M Bft P...t Elle était arrivée de la veille.
Ayant reçu l'ordre d'aller rejoindre son mari , et informée qne je devais partir avec le détachement, elle fut trouver, à mon insu , le commandant, pour lui demander la permission de l'accompagner dans son voyage, elle lui promit de se trouver chaque soir à l'étape avec lui. Cette permission obtenue , nous fîmes nos dispositions de voyage et nous nous mîmes en route le lendemain. Nous marchâmes à la suite du détachement les deux premiers jours ;
mais bientôt fatigués de cette manière de voyager, nous prîmes l'avance. On s'arrêta plusieurs jours à Cannes , à Lorette , à Rome, etc. Enfin, nous arrivâmes à Torazini , où M P. ..t commandait la place.
Le capitaine fut enchanté de la santé de son épouse. Il me remercia poliment des soins que je lui avais rendus durant le voyage.
Le régiment arriva cinq jours après, et M. P...t fut dési gné pour aller commander la place de Fondi ( petite ville des états napolitains. )
Pendant notre séjour à Fondi , je fis la connaissance de plusieurs officiers: M me P...t tomba malade et mourut.
Son mari fut inconsolable. Il partit peu de jours après pour Gaëte , où il fut tué d'un éclat d'obus. Le lendemain, je fus blessé moi-même au côté droit, et porté à l'ambulance, d'où je fus évacué à l'hôpital Saint- Jacques, à Naples, pour y être traité.