CHAPITRE V
Le frère de l'Aumônier. -Les missionnaires. -Maladie.— Succès dans les études. — Succès en chaire.
— Chute -morale.— Sacrile'ges. —Remords. —Hypocrisie.— Monseigneur DéYosa — Je reçois la tonsure. — Mission apostolique. — Quêtes. — Abus de confiance.— Soustraction de passe-ports en blanc.
— La bague. — Correspondance. — L'Escompte.
— Fuite. — Le toiturier obligeant. — Tête-à-tlte.
— Un faux.
Non loin de Cazerte, sur le penchant d'un joli vallon , le voyageur remarque ce
qu'en France nous appelons un bien de campagne, mais ce que les Italiens sont convenus d'honorer du nom -poétique de
çilla.
Deux allées bordées de tilleuls conduisent à la principale porte de l'habitation.
— Voilà , dit M. l'aumônier , votre retraite.
A peine avait-il achevé ces mots, que nous nous trouvâmes dans une vaste 'cour, entourés des habitans de la maison.
On nous conduisit dans un salon, où nous fûmes accueillis par le frère de mon protecteur.
Après les complimens d'usage , M.
l'aumônier prit son frère par le bras et l'entraîna dans le jardin. Leur promenade dura près d'une heure. Pendant ce temps, on préparait le dîner.
Nous sommes à table. De temps à autre, mon hôle jetait les yeux sur moi. Je gar-
dais un morne silence, que l'ecclésiastique se décida enfin à rompre.
— Allons , Monsieur , il faut avoir du courage , vous serez bien ici.
A son tour, le maître de la maison prit la parole :
— Mes amis , dit-il à ses enfans , pour qui j'avais été jusque là le point de mire , il faudra faire en sorte de rendre le séjour de notre maison agréable à Monsieur; il doit rester avec nous.
Un signe d'adhésion respectueuse fut la réponse des marmots.
Je répondis de mon mieux à toutes ces démonstrations de civilité.
Après le dîner , on fit un tour de promenade dans le verger, et la soirée se passa d'une manière fort agréable pour moi.
Le lendemain , M. l'aumônier reprit la route de Naples, promettant de venir me voir sous peu de jours.
Six mois s'étaient écoulés depuis mon
entrée dans cette maison, pendant lesquels je fus l'objet des soins les plus assidus , des attentions les plus bienveillantes et les plus amicales. Jamais je n'oublierai l'hospitalité, vraiment romaine de mon hôle de la villa.
Enfin, le jour arriva où il fallut prendre congé de lui et de son intéressante famille.
Mon protecteur m'accompagna chez les missionnaires du couvent de Saint-Pierre a Cardinal , où je fus reçu comme novice le 5 février 1806. Trois jours après mon entrée chez ces bons religieux , je tombai malade. On me plaça à l'infirmerie dans la compagnie de quatre religieux Ma maladie étant devenue sérieuse , on m'administra les derniers sacremens ; je touchais à la tombe. J'eus le malheur de voir rétablir ma santé au bout d'un mois. Ah !
lecteur! ce fut, en effet, pour moi un grand malheur d'avoir survécu à cette maladie !
Que de souffrances, de misères, de pleurs et de remords ia mort ne maurait-elle pas épargnés en terminant une vie exempte jusqu'alors de crimesj Alors j'étais sans souillures ! Oui ! j'ose le dire : Si des circonstances malheureuses ne m'eussent pas livré aux vicissitudes d'un sort rigoureux , je me serais fait remarquer par des bienfaits , car j'étais né sensible !
Après mon rétablissement, l'abbé-supérieur, voulant s'assurer par lui-même du degré d'instruction que je possédais, me fit appeler dans son cabinet , où il m'interrogea sur quelques questions grammaticales.
Mes réponses le convainquirent du besoin où j'étais de recommencer mes études. Il fallut me remettre aux premiers élémens de la langue latine. Je travaillai avec ardeur ; chaque leçon était marquée par des progrès , et en très-peu de temps , je fus à même d'expliquer passablement les auteurs de quatrième.
II est vrai de dire que mes études étaient dirigées par un excellent maître , qu'encourageaient encore ma bonne volonté et mon appli^tion.
Le supérieur était enchanté d'avoir trouvé un novice dont les dispositions faisaient concevoir de si grandes espérances pour son ordre et pour l'Eglise : il ne me rencontrait jamais sans me dire quelques mots flatteurs pour m'encourager.
Le bon abbé était dans l'habitude de laire lui-même, une fois chaque semaine, «n cours d'éloquence sacrée aux novices qui étaient sur le point d'entrer dans les ordres. — Les élèves devaient apprendre quelques sermons des orateurs les plus célèbres , qu'ils récitaient ensuite en présence du supérieur.
Le but de cet exercice était de faire de bons prédicateurs ; aussi avait-on soin d'instruire les élèves sur la prononciation et sur le geste.
J'avais obtenu la permission d'assister à ce cours : je sentais un goût si prononcé pour ce genre d'étude, que je me mis aussi en devoir d'apprendre des sermons de Massillon. On verra plus tard l'usage que j'ai fait de ce travail.
Un jour que les jeunes gens étaient réunis, je demandai la permission de monter en chaire.
Ma demande excita dans l'assemblée une hilarité générale.
H était étrange, en effet, de voir un mince élève de troisième prétendre aux lionneurs de la tribune. Je sentais moi-même mon ridicule ; mais, fort de ma mémoire et de mes dispositions , j'insistai.
Figurez-vous quarante élèves théologiens se serrant autour de moi, dans l'impatience d'une curiosité maligne. J'avoue que je ne fus pas exempt d'un peu de timidité ; mais enfin je pris mon aplomb, et me tirai d'affaire avec les honneurs du triomphe.
En descendant de chaire , je reçus les complimens du père-abbé ; mais comme j'avais appris mes sermons sans son agrément , il crut devoir m'infliger une légère punition , à laquelle je me soumis avec toute l'humilité d'un parfait religieux. Le reste de mon auditoire , dont les dispositions s'étaient montrées d'abord si hostiles , me complimenta après le supérieur...
Ce succès commença ma réputation.
Mon professeur redoublait de soins ; de mon côté , je travaillais nuit et jour, remerciant Dieu, dans le secret de mon cœur , de la grâce qu'il m'avait faite de m'inspirer la pensée de me consacrer à lui.
J'étais le plus heureux des hommes.
Je croyais fermement à toutes les vérités de notre sainte religion ; mais il était écrit que l'édifice que j'élevais dans mon imagination serait renversé par le souffle funeste des passions.
La vive foi dont j'étais pénétré ne devait briller dans mon âme qu'autant que la corruption ne viendrait pas en éteindre la lumière. Oui, lecteur, j'étais heureux. Le cloître est un séjour de tristesse et d'ennui pour l'homme accoutumé aux tracas do monde; mais que de délices il offre à celui qui recherche la vertu pour la pratiquer. Oh!
que de fois ai-je repassé dans l'amertume de mon souvenir , ces journées délicieuses partagées entre la prière et l'étude ! combien de fois me suis- je rappelé ces bons cénobites qui répandaient autour d'eux la bonne odeur de leur vertu! Souvenirs amers , pensées déchirantes qui aggravez , s'il est possible, la pesanteur de mes chaînes , oh ! fuyez , fuyez loin de moi et me laissez avec mes remords ! . . .
Deux années s'étaient écoulées depuis mon entrée chez les missionnaires : j'avais essayé le joug du Seigneur et je le trouvai
plein de douceur : son fardeau ne m offrait rien que de facile et de léger : ma conduite avait été en tout conforme à celles de mes frères. Malheureux ! le génie de l'impureté conjure ma perte , et cette âme jusque-là si pure , si chaste , cette âme trop faible , non pas encore suffisamment affermie dans la vertu, un jour elle se rendit criminelle pour long-temps !...
Ici commence l'ère de mes turpitudes :
c'est en commettant effrontément un sacrilège , en profanant indignement ce que la religion a de plus sacré , que j'entrai dans la funeste carrière dont le but devait être un bagne et des fers !
Ces réflexions d'un galérien peuvent paraître étranges à quelques lecteurs.
Collet, scrupuleux en matière de religion!. . Collet, parlant du sacrilège avec toute V horreur d'un théologien ou d'un membre de r inquisition f ... Sans doute , il ne renonce encore pas a exploiter la crédulité publique,
car peut-il de bonne foi s alarmer tant pour une peccadille escamotée à son confesseur , lui gui s'est illustré par des tours de passe-passe mille fois plus graves , sans pourtant que ces réminiscences paraissent lui donner les moindres craintes sur son salut éternel.
Libre à tous de m 'interpréter comme ils l'entendent. Pour moi , je ne me sens ni assez de philosophie pour faire l espritfort , ni assez de courage pour trahir ma conviction.
Depuis ma chute , je n'étais plus qu'un loup au milieu de la bergerie. Tout mon extérieur, composé sur le modèle de mes condisciples, n'était qu'un vil plâtrage, ou plutôt , c'était îe moyen que me suggérait une infernale hypocrisie afin de me maintenir dans cette sainte maison, dont j'étais indigne de respirer l'air. On sent bien que les choses ne durent pas demeurer loug-temps en cet état.
Chaque jour plus docile à écouter me* passions , je m'y livrai sans scrupule :
le dégoût de vivre avec des moines succéda au plaisir que j'en ressentais d'abord, et bientôt une seule pensée , celle de m'arracher au cloître , m'occupait continuels lement.
Cependant l'abbé , fasciné par mes dehors trompeurs , me fait donner la tonsure cléricale , que je reçois froidement.
Quelques mois s'écoulent. Monseigneur Dérosa, évêque de la Valina, vient un jour visiter le couvent, confère les ordres mineurs à plusieurs novices, moi compris.
Je franchissais ces deux premiers degrés de la hiérarchie ecclésiastique sans éprouver cette émotion douce mais sensible , qui prend sa source dans la véritable vocation , et chaque fois je renouvelais Y acte horrible de Judas.
La maison de Saint-Joseph était chargée d'envoyer chaque année des missionnaire»
pour prêcher dans les différentes provinces du royaume. Comme on disposait des sujets pour aller faire une mission en Pouille , le supérieur des missionnaires désignés , me demanda comme aide dans l'instruction des enfans , car ces missions étaient toujours composées de quatre prêtres et de deux clercs.
Le prieur consentit à cette demande à ma grande satisfaction. On s'occupa des préparatifs du voyage, et le jour du départ arriva bientôt. J'emportai avec moi mon or , ma montre à répétition et mes deux bagues , que j'avais soigneusement conservées.
Ce fut à la ville épiscopale de la Valina que nous commençâmes nos missions.
La petite troupe des missionnaires fut accueillie par les habitans avec de grandes démonstrations de plaisir et de piété ; la foule s'attachait à nos robes , faisant retentir l'air de mille actions de grâces ,
béuissant le Dieu au nom duquel nous étions envoyés.
Ne pouvant que remplir des fonctions subalternes , attendu que je n'étais pas même sous-diacre , je fus chargé de faire des quêtes; on s'en rapportait, à cet égard, à mon zèle pour les intérêts de l'Eglise et des pauvres.
Lorsque le supérieur des missionnaires m'en fit la proposition, j'acceptai d'autant plus volontiers que je considérais cette mission comme l'unique moyen que le hasard pouvait me procurer pour ffuir de la communauté, où il m'était impossible de demeurer plus long-temps. Je possédais uniquement les modiques valeurs qui m'avaient été données par le commandant Novel. Il fallait donc trouver le moyen d'augmenter mes ressources.
Je rendis d'abord un fidèle compte de mes quêtes , me réservant toutes celles que je fis ensuite jusqu'à notre retour au
couvent; en sorte qu'à la fin de notre tournée, mon petit tre'sor se trouvait augmenté de trois mille francs; encore fut-on fort content de moi , puisqu'on voulut bien préconiser ma conduite.
Le supérieur me donna sa main à baiser, me promettant d'écrire à l'évêque pour me faire donner le sous-diaconat ; mais le prélat répondit qu'il me fallait avoir un exéat de mon évêque diocésain , et une dispense du Saint-Siège , attendu que j'avais été militaire.
J'étais d'autant plus embarrassé pour obtenir l'excorporation dont il est cas , que mon diocèse avait été supprimé lors de la révolution de 1793, et que j'appartenais actuellement à celui de Lyon. De tout cela, ce qui me chagrinait le plus , c'était ma désertion comme officier.
Dans celte occurrence , je priai l'abbé de remettre à un autre temps mon ordination , afin d'employer tout celui qui
s ecoulerait à me procurer les deux pièces indispensables qu'exigeait Monseigneur- de la Valina,
ii Mes communions indignes , le zèle et l'intelligence dont j'avais fait preuve, dans les, quêtes de la mission, me plaçaient plus avant que jamais dans la confiance des supérieurs. Il s'agissait d'instruire des enfans pour la première communion ; on ne fut pas long- temps à délibérer à quel religieux il convenait de confier cette mission qui demandait de la capacité et des vertus. Le choix tomba sur moi.
Parmi les jeunes enfans que je catéchisais, se trouvait le fils de M. le syndic, dont je fis bientôt la connaissance.
Un jour que j'allai voir ce magistrat, et que je me trouvai seul dans son cabinet , je fis main-basse sur quelques feuilles de passe-port en blanc , signées de lui.
Je prévoyais que je pourrai avoir besoin de ces feuilles dans la suite. On verra que
ma prévision était juste 11 m'était facile , possédant un passe-port et de l'argent, de sortir de la communauté , qui me semblait désormais un séjour affreux et dégoûtant.
Les missionnaires avaient à Naples uri banquier qui était spécialement chargé dë négocier les rentes des religieux. Ce banquier possédait à Cardinal une superbe propriété. Il venait souvent nous faire visite ; j'eus occasion de le voir et de l'entretenir plusieurs fois en présence même de l'abbé. Ces conférences m'inspirèrent l'ingénieux moyen d'arrondir mon avoir aux dépens du banquier , dont la bonne figure était celle d'un homme qui croirait faire une injure au genre humain s'il se méfiait de son semblable.
. ' Voici donc le ressort que je fis jouer pour en faire ma dupe.
Jahorde le supérieur, lui dis que j'ai une rente de dix mille francs ; qu'ayaur
déserlë du régiment , cette rente ne me vient plus , mais que je ne voyais aucun inconvénient à la négocier avec le banquier ordinaire de la maison , si toutefois sa révérence l'agrée ; que , du reste , mon intention est d'employer celte rente au bénéfice de la communauté qui m'a si charitablement accueilli. *
Le supérieur me donna main-levée pleine et entière , et le lendemain de cet entretien, à l'aube du jour, j'étais sur la grande route de Naples.
J'étais porteur d'une lettre pour le banquier et d'une petite boîte renfermant une bague montée en diamant, qui devait servir de modèle pour en acheter une pareille.
Chemin faisant , l'idée me vint de prendre connaissance de la missive dont j'étais porteur.
Autrefois, ma conscience timorée aurait rejeté bien loin cette tentation, comme itant inspirée par le démon de la curiosité;
mais alors je commençais à m'aguerrir contre toute espèce de scrupules; d'ailleurs, il importait h mes projets de connaître les propositions qu'on adressait au banquier.
Une seule difficulté m'arrêtait. Comment décacheter la lettre sans laisser de marques susceptibles de trahir mon indiscrétion?Le besoin est ingénieux. Voici comme je m'y pris :
Je fis halte à une petite auberge sur ma route. Puis, h l'aide d'un vase rempli d'eau en ébullition , je parvins à faire amollir la cire en la soumettant h l'action de la vapeur : tout cela réussit à merveille, sans que le papier en fût endommagé.
Voici , à peu de choses près , le contenu de la lettre :
« L'abbé supérieur des missionnaires de
» St-Pierre à Cardinal , » A Monsieur T. . . , banquier h Naples.
» Monsieur,
» J'ai l'honneur de vous adresser un de
» jnes religieux à qui j'ai permis de négo- » cier une rente de dix mille francs par an.
, p II y a trois ans qu'il n'a rien reçu , » d'où il résulté qu'il lui est du trente » mille francs, que vous pourrez négocier » avec lui.
» Ce jeune homme est Français <l'ori- » gine. Il est recommandable et par sa » naissance et par ses dispositions au » sacerdoce.
» Je l'ai chargé d'une bague montée en » diamant, dont je vous prie Cacheter la »> pareille , pour mon compte , chez Mon- » fiieur Horlanjo. Vous voudrez bien m'en n faire connaître le prix. : ' ; - » J'ai l'honneur, etc, »
Rendu à Naples , mon premier soin fiit de me rendre chez lç banquier.
ImpossiWe de dire toutes les civilités que me frt cet homme 4e finances.
Chaque ligne qu'il lisait é»taift régulièrement suivie d'une profonde inclination: je
tâchais de ne pas me trouver en reste ; enfin, après avoir entièrement pris connaissance de la missive , il s'informa du pied-a-terre que j'avais choisi.
— Je descends de voiture à l'instant même; — j'étais bien aise de vous saluer, Monsieur, avant de chercher un hôtel
— En ce cas , Monsiêur l'abbé , je vous retiens chez moi , si toutefois cette proposition peut vous sourire. Nous ferons en sorte de vous procurer les commodités et les soins qu'exige votre position ; du reste, vous aurez affaire à un hôte dont le cecur fera tous les frais de l'hospitalité.
Bien entendu que je ne résistai pas à cette invitation napolitaine Tout autre en eût été plus digne. Pauvre banquier! que ne lisais-tu dans mon cœoH
Dans la soirée, nous négociâmes mes prétendues rentes, à cette condition, qu'il me serait escompté une somme de 22,000 francs avant mon retour au couvent.
Le lendemain , je sortais de l'hôtel au point du jour. La matinée se montrait belle. Il fait bon respirer l'air, a Naples, au milieu d'une allée de lilleuls fleuris, dont les parfums font de la grande Place un boudoir coquet et enchanteur.
Dix fois j'avais parcouru diagonale ment ce quinconce odoriférant. Mille projets se croisaient dans ma tête. C'en est fait, banquier , soutane , couvent , je vous fais mes adieux.
Adieu! cloîtres où deux ans de vertus pâlirent devant un moment de faiblesse!..
Un séjour aiîreux doit succéder à ton séjour de paix.
Soutane ! livrée de l'hypocrisie , manteau du vice , adieu ! tu seras vengée... Le droguct rouge te remplacera sur mon corps criminel.
Et vous, la probité même, vous, ma dupe, vous, ma victime, recevez aussi mes adieux; vous signez votre perte , mais vous signez
ma condamnation; votre excès de confiance ébrèche votre fortune , mon crime me déshonore pour jamais.
Où trouver maintenant un voiturier assez obligeant pour seconder ma fuite, et surtout assez discret pour la tenir cachée?
Un gars , aux larges épaules , à la mine rubiconde et enjouée , portant sur le coin de l'oreille l'immense bolivar de rigueur , s'avance de mon côté , comme si mon génie ou plutôt le démon l'avait inspiré.
J'entrai en marché avec lui , nous convînmes de l'heure du départ ; après quoi le phaéton me proposa une promenade au bord de la mer.
— Vous êtes des gens bien heureux, vous autres , messieurs les voituriers.
— Pourquoi , Monsieur ? je ne vois pas que le sort des hommes de prières soit à plaindre : bonne table et bon lit, et puis, pour toute besogne , chanter des Alléluia; voilà le résumé de votre vie.
C'est joste, mais aussi, en revanche, libre à vous d'aller voir les belles , mais nous !... .
— -r Quoi ! vous pensez aux belles , fi donc ! c'est bon au vulgaire de se prendre aux piégesdu sexe ; jmais un ecclésiastique... Aufait, tout gît dans T imagination'
— Je ne vous comprends pas.
— Ah ! | c est que , voyez-vous , mon frère , je n'ai pas appris à m'exprimer d'une manière conforme à ce que vous appelez la philosophie... souvent je pense mieux que je ne parle. . . Faut avoir des égards... Je voulais vous dire que l'amour pour le sexe est une flamme d'autant plus vive qu'elle s'éteint plus brièvement : c'est un rêve creux , une hallucination , comme le disent nos modernes romantiques, une exaltation du cerveau qui nous transporte, nous égare , nous entraîne a mille folies que nous détestons , désavouons lorsqu'à*rive le moment lucide où notre raison
prend le dessus et nous fait remarquer, à la lueur de sou divin flambeau , la réalité des c h uses sous leur véritable aspect.
Ce galimatias pie cocher me fit rire.
^-En sorle que vous condamnez l'amour ?
mr Vous ne m'entendez encore pas ; — que saint Francisco me soit en aide ; -r je suis loin , bien loin de mettre l'amour à l'index; je dis seulement que c'est une passion: or, disent nos directeurs, uns passion est quelque chose de violent , quelque chose qui ne saurait avoir de la durée ; ce quelque, chose est donc à mépriser, ou du moins mérite si peu notre attention, qu'il n'est pas la peine qu'un laïque sèche sur pied ou qu'un moine se damne bénévolement à cet égard.
— D'accord; — il faut aimer les femmes à cause de leurs vertus ?
^r- C'est ça. Avec moins de mots, vous trouvez juste. Tenez, c'est par expérience
que je parle de cela : à la Saint-Léon prochaine , j'aurai atteint ma vingtdeuxième année. Depuis dix-hnit ans, j'ai colporté mes hommages dans toutes les paroisses de la contrée. Eh bien ! aujourd'hui, c'est comme auparavant, ni plus ni moins , les passions s'évanouissent , l'homme reste avec ses mérites s'il en a.
- Vous me faites l'effet d'un bon enfant , et tout en approuvant la moralité de vos raisonnemens , je me sens le plus vif désir d'en goûter mieux la sagesse en faisant l'apprentissage de votre expérience.
Etcs-vous homme à me seconder? Vous m'entendez bien. Il s'agit uniquement de me mettre sur cette voie où tous avez tant acquis pour le bonheur de vos jours à venir; ne craignez point vos peines, mon amitié d'abord, puis de l'or à pleines mains, tout cela est à vous , répondez.
— Par Notre-Dame de Lorette, signor^ vous serez satisfait, répond le rusé gaillard.
séduit à la vue d'une bourse que je faisais briller à ses yeux.
Je glissai deux louis dans la main du cocher , le priant de m'accompagner chez un marchand tailleur , où je fis emplette d'un riche costume bourgeois.
— Prenez ces effets, dis-je à mon homme , occupez-vous sur le champ de me procurer une connaissance de votre choix. Demain matin à onze heures, vous viendrez me prendre à l'hôtel du banquier Torlona , comme si vous deviez me con-
duire au couvent, et après, vous pouvez compter sur quatre cents francs de récompense.
Je retournai chez M. Torlona. Je reçus vingt-deux mille francs en pièces d'or , plus trois bagues , celle qui m'avait été donnée pour modèle non comprise.
Après ce coup de commerce, opéré non dans l'intérêt rdu banquier ni dans celui du lapidaire qui ayaitvconfié les trois ba-
gues , rtotfs' flous mîmes à table. Le lendemain, le voilurier se rendit à l'heure dite.
Le bananier eut? soin de prendre le numéro de la plaque de la voiture, et nous prîmes congé de Naples, chargés de vœu*.
Nous suivions la route de Versa au Heu de celle de Cardinal ; je changeai de costume , et bientôt nous fumes dans la cour d'un hôtel magnifique.
En descendant de voiture , je me trouve en présence de la plus belle personne du monde; Le cocher avait bien choisi. On ne fut pas long-temps à faire connaissance. Nous dînons dans une vaste salle richement ornée , le champagne coule à longs flotfs, les convives pétillent desprit? et de- gahé} c'est que, voyez-vous, là se trouvait le nerf de nos saillies, le mobile de notre enthousiasme délirant; je brûlais d'amour , tandis que mon cicérone , que / expérience avait refroidi , brûlait decupidité , pensant aux quatre cents francs promis.
■ Des raisons exigées par certaine? bienséance ne pur me liaient pas à la nymphe ie l'hôtel de Florence de recevoir mes hommages sous le toit paternel.
— L'amour est un tyran , drt le gars , î avec un ai*j sententieux. Oui veut servir sous ses enseignes , doit , avant tout , se dépouiller de sa volonté. Dans l'état des choses , vous devez vous conformer àf la politique de la* signora ; plus tard , vous aurez votre revanche^ •
Comment résister à- un tel argument ?
Notre landaw brûle le pavé , des nuages de poussière nous dérobent aux regards des pauvres piétons qm nous croisent sur la route. Le soleil allait éclairer l'autre hémisphère lorsque nous arrivâmes & Versa , hôtel Sa int-Gaoriel.
La. présence du garçon de fiacre m'était importune ; il (allait le congédier , mais comment faire ?
Je le prends à part.
— Mon ami , comme il ne m'arrive pas souvent de faire des parties avec les dames , je désire passér huit jours avec celle qu'un heureux hasard et votre soin m'ont fait rencontrer : vous voici deux cents francs; repartez demain, et vous reviendrez me chercher dans huit jours.
Il sourit et promit de se conformer à mes ordres.
Il est inutile de dire que je fis pleine connaissance avec la jeune maîtresse de l'auberge de Florence ; je goûtai beaucoup de plaisir dans sa compagnie. Cependant, soit inconstance de caractère , soit qu'en effet l'amour ne demande qu'à être effleuré pour être bien senti, je me trouvai dans l'impossibilité de persévérer dans mes assiduités auprès de la belle Italienne : je l'eusse déjà voulue loin de moi. Deux pièces d'or et des promesses nous séparèrent enfin. Alors, je remplis une des feuilles de passe-port que je m'étais appropriées , me
qualifiant de nom de marquis Dada. Je fis amples achats d'effets , puis je me dirigeai sur Capoue.