UNE ESTAFETTE A LA BATAILLE DE L'OURCQ
ordures. Il est probable que, maintenant, je coucherais dans une chambre ainsi infectée, la tranchée m'a endurci. Nous préférâmes nous étendre sur la place dubour^, en attendant le général.
Il arriva peu après, en automobile, et la bataille commença sur Betz et sur Etavigny.
Mon malaise avait augmenté.
— Reste au convoi, me dit Paccaud.
Je fus docile et passai la journée près duPlessis- Belleville, avec nos bagages et les gendarmes de la division. Ce fut d^ailleurs un des mauvais coins du champ de bataille. Quand Nanteuil fut repris par les Allemands, nous faillîmes être enlevés. Le convoi allait de-ci, de-là, et ceux qui le composaient n'ayant pas Thàbitude de combattre avaient beaucoup d'inquiétude. Le convoi est formé des malades, des secrétaires, de la maréchaussée. Ils m'ont été accueillants, ils m'ont prêté des couvertures pour dormir sur le sol. Mais je n'ai pas pu rester au milieu d'eux, et le second jour j'ai repris mon poste.
Il ne demeurait plus qu'une estafette avec Paccaud, l'autre avait perdu son cheval, épuisé, claqué. Alors Lulu fut à la besogne. VersBetz, versEtavigny, vers Nanteuil, à chaque crête où mouraient nos héros, il me porta, et nous transmîmes l'ordre de résister à tout prix. Je reviens vers Trentinian. Il est aux côtés du général de Villaret. Il veut marcher sur .Etavigny, il veut marcher sur Betz. Il piétine. Mais voilà une trombe qui nous enveloppe: un général de cavalerie et son état-major.
J'entends ce général qui répond à mon chef :
— Mais oui, tant que tu voudras !
Et il repart, il entraîne ses escadrons à la charge.
Ai-je loisir de m'émouvoir ? D'autres missions me requièrent* Lulu piétine les champs rasés, nous sommes au centre d'une tempête infernale.
Naturellement, j'ignore les péripéties du combat. On raconte que les Anglais ont fait cent mille prisonniers dans la boucle de la Marne. Le crépuscule tombe. On dit que nous sommes vaincus.
Et, comme je fais escorte au général de Trentinian qui cherche un gîte, il m'appelle, il me regarde avec une sorte de compassion, puis, ce qui ne lui était jamais arrivé, il m'explique, il me fait un petit cours de stratégie. Voyez ce triangle, ces trois villages : Sennevières, Ognes, Chèvreville :
— Je vais m'y enfermer avec mes régiments, mon pauvre Binet-Valmer. Nous y serons cernés demain. L'ordre est d'y mourir.
Ethe recommence. Allons, Paccaud ! il reste un peu d'alcool dans la gourde. Le pansage est terminé. Lulu se vautre sur le fiimier de l'étable. J'irai le rejoindre dans un moment. En attendant, soyons joyeux, puisque demain tout sera fini.
Le lendemain, ce fut un bulletin de victoire qui nous réveilla avant l'aube, ce fut la Marne, le salut de la France, le triomphe, dont la T division d'infanterie a été un des meilleurs artisans, car, écrasée,
croyant à la défaite et mourante, elle ne recula pas.
af