LES DERNIERS JOURS DE LA GUERRE Ù AVENTURE
Le matin du triomphe devait m apporter une humiliation. Dans Tétable oîi j'avais dormi, des cuirassiers s'étaient réfugiés. Les harnachements gisaient pêle-mêle. Quand la nouvelle de la retraite allemande nous éveilla, il me fut impossible de me mettre en selle, on m'avait volé mes étrivières.
Lulu était de fort haute taille. Il avait de rudes allures. J'envisageais avec effroi la longue étape que je devrais faire, les jambes ballantes, et je me vois encore, arpentant la cour de la ferme, suivi de Paccaud, qui m'accablait de sarcasmes, réclamant à tout venant les courroies disparues. J'en aurais pleuré !
Un jeune officier de cuirassiers me secourut. J'ai oublié son nom, mais, s'il me lit, qu'il sache ma reconnaissance. Il m'aborda, gracieux et tout à fait élégant. Sa cuirasse brillait comme une parure. L'air décidé de son visage ne lui enlevait pas une certaine apparence puérile. Il nous était arrivé la veille, après avoir traversé toute la forêt de Laigle, en échappant aux patrouilles allemandes. Un joli soldai, désinvolte et gai. Il con-
naissait mon nom, mes livres, et mé prit en pitié.
D'une voix sévère, il appela ses cavaliers, qu'il nommait « mes gentilshommes », et leur intima l'ordre de trouver, dans les cinq minutes, les éJrivières qui manquaient. Puis, prenant mon bras, il me parla de littérature. Il en était friand. Nous causâmes, et de tout autre chose que de la guerre.
Tel fut, pour moi, le lendemain de la Marne.
Nous ne savions rien, sinon que Tennemi ne nous pressait plus, et quand « les gentilshommes » m'amenèrent Lulu, dont le harnachement était complet, quand je fus à cheval près de l'officier devenu mon camarade, nous discutâmes ensemble le fameux et magnifique ordre du jour par lequel le général Maunoury remerciait son armée victorieuse. Nous ne comprenions pas.
J'ignore si nos troupes, en d'autres points du champ de bataille, sentirent la grandeur de ces journées. Pour nous autres, ce matin fut simplement joyeux. Cependant nous étions en harmonie avec la France : tout comme elle, nous ressuscitions. On n'a pas oublié que nous avions reçu, la veille, la consigne de mourir.
Nous allions sur les routes qui mènent vers Crépy, dans Taimable campagne du Valois, le cœur soulagé, et les morts que l'on découvrait au bord des haies provoquaient moins notre pitié qu'ils n'avivaient l'allégresse de notre salut. Le glacial égoïsme de la guerre nous avait façonnés pendant ces trois semaines d'épreuves.