DE L YSER
Une lettre de service ordonne au générai de Trentinian de prendre le commandement de la 89* division territoriale, dans les Flandres. Comme don de joyeux avènement, il fait nommer souslieutenants Paccaud et Fauquet-Lemaître, et il demande pour moi les galons de maréchal des logis. Le dépôt du 27® dragons me les accorde. Nous traversons de nouveau Paris, en route pour Dunkerque.
C'est la fin de novembre. La bataille de ITser s'achève. Sur tout le front, la ligne s'est fixée, et le lugubre d'une campagne hivernale pèse sur les peuples de l'Europe, les rend conscients de leur malheur.
Le froid nous saisit dans le compartiment. Mes camarades^ont anxieux de l'accueil qu'on leur réserve. Le général a le droit d'emmener son portefanion. Je le suis devenu. Mais, deux sous-lieutenants de cavalerie lui forment un trop somptueux cortège. Il nous appelle : « mes trois complices ». Les trois complices ont de l'inquiétude.
Le vent glacial ravage Dunkèrque. Il pleut, il neige. On nous apprend que la 89® division territoriale tient les tranchées entre Dixmude et la maison du Passeur. Elle s'appuie à gauche sur la brigade des fusiliers marins, à droite sur le fameux 20* corps, les héro» de Nancy, Il faut ce double voisinage, et Vorgueil que nous eîi tirons, pour nous égayer un peu. Un obscur brouillard enveloppe le train. Dans cette pauvre lumière on frissonne.
— Qtiel sale pays ! déclare Paceaiid.
A vrai dire, nous ne voyons rien que des joncis, des haies, des herbages dévastés par les bourrasques.
Nous débarquons â Fumes. Un sous*officier se précipite et s^annonce comme étant le por le-fanian ; nous nous toisons; nous sommes devenus plus tard d'excellents amis, il me céda sa place sans récriminer; mais, ce matin de notre arrivée, le brave garçon ne put cacher sa stnpenr en apercevant Paccaud, Fauqnet-Lemaîfre, huit ehevaujc, deux ordonnances et un cuisinier. 11 levait les bras au ciel. Le général riait, parfaitement joyetix. Frappant sur Tépaule de Paccaud qui devenait loxtt k fait morose :
— Allons, vieux Paccaud f cela s'arrangera.
Et cela s^arrangea le mieux du monde pour notre troupe bohémienne. Le général et Pauquet- Lemaître prirent Fautomobile, Paccaud voulut faire la route à cheval, en ma société. Suivis
LA 89* DIVISION TERRITOBIALE 93
des fidèles ordonoancas guidant les petits pursang, nous uous çngageâxoes sur une chaussée inconnue, au bord d'un canaL
On s'égarerait facilement dans ce pays nu , touj ours pareil à lui-même, si les berges et les écluses ne fournissaient des points de repère. Nous allions au grand trot, transis, pénétrés parla pluie. A Test, du côté d'Ypres, le canon grondait sans relâehe. I^a campagne était déserte. Dans l'horizon limité, on n'apercevait que sa propre pensée, alourdie de tristesse,
H faut vivre ici des mois, pour comprendre et brusquemant chérir ces plaines mélancoliques, ces boues et ces marécages, que les peintres, avant nos soldats, rendirent illustres. Certains soirs, aux éclairoies du crépuscule, j'ai vu s'élargir entre d^ux brumes teintées de safran les inondations où baignaient les améthystes et les émeraudes. Un arbre solitaire que le vent d'ouest a courbé, donne la perspective, tandis que sur le ciel montent, se lèvent et desceudeut les palettes des moulins à vent. Et les chemins humides, où s'attardent les reflets du couchant, s'allongent au bord des canaux qui relient Furnes, Loo, Oostvlesteren, Westvlesteren, Elverdinghe, noms étendus dans. leur mollesse comme les vastes surfaces aqueuses qui entourent ces bourgades engourdies.
C'est h la ville de Loo que nous attendait l'étatnaajor de la division. Treniinian nous y avait précédés, et son charme avait déjà vaincu. On me fit
un accueil que je ne saurais oublier. Les officiers me permirent de prendre mes repas avec eux, comme invité du général.
Me voici de nouveau spectateur. Il est bien difficile d'échapper à sa destinée. Toute ma vie j'ai voulu agir, je n'ai fait que noter, reproduire, imaginer. Pendant mon séjour dans les Flandres, j'eus la situation militaire la plus fausse, l'existence la plus agréable, la plus passionnante. La phrase du général Félineau pendant la bataille d'Ethe me dicte ma conduite : « Regardez et souvenez-vous. » Je me rappelle ces paysans entre deux âges, robustes mais accablés par la fatigue des relèves, dévoués et braves, mais constamment grognons, soucieux de leurs armes, mais presque déguenillés dans leur tenue, nos territoriaux que j'ai découverts sur la place de Loo, mêlant leur lourde apparence à la sveltesse des fusiliers marins. Je me rappelle l'abnégation des chefs. Ils ne sont plus jeunes. Aucun d'eux n'appartient à l'active. Avocats, avoués, notaires, gros industriels, riches fermiers, ils ont conquis leurs galons dans la réserve. Ils n'ont pas une grande instruction guerrière, ils ne sont pas très sportifs, ils ont de la bonne volonté, et, surtout, la foi française. Ils nous racontent les services qu'ils ont rendus. Avec la 87* division territoriale, deux divisions de cavalerie et une division anglaise, ils ont contenu l'avance allemande sur Dunkerque et Calais. Us en gardent de la fierté, un peu de rancune pour les pertes subies. Les ter-
rîtoriaux, disent-ils, devraient par définition ne servir qu'à la défense du territoire. Pourquoi les emploie-t-on en Belgique?... Il le faut, ils s'inclinent, et, dans les rues de la petite cité, les fusiliers marins et les soldats campagnards font bon ménage, sous les yeux des Belges qui nous ouvrent leurs maisons et nous invitent aux bienfaits de leur cave.
J'étais logé chez deux vieilles demoiselles Elles avaient peur chaque soir. Loo est tout près des premières lignes, et c'est une ville que l'on bombarde. Mes hôtesses étaient riches. Elles auraient pu fuir. Oîi seraient-elles allées? Il semble que les brouillards de ce pays empêchent ses habitants de voir ailleurs. Du moins, pour eux, ailleurs n'est pas de ce monde. Bien nourris, sensuels, beaux buveurs, aimables et tendres, les Flamands ont des yeux qui rêvent vers leur ciel pâli.
A la table du général, j'écoute. Le chef d'étatmajor, M. de Puymaigre, vient de poser la lourde serviette gonflée de paperasses. Il veut rend compte des circulaires qu'il a reçues. Le général l'interrompt : « Ne parlons pas de service pendant les repas. » On en parle tout de même et l'on gémit : une de nos brigades est détachée à un groupement voisin. Triste sort des régiments territoriaux, ils servent de renfort aux formations actives qui gardent la gloire. Et Trentinian s'énerve. On lui enlève ses troupes. Que commande-t-il? Il s'irrite. M. de Puymaigre baisse la tête. Décharné et morose, il a bon cœur, une excellente éducation, une grande
position Mcîal«, mats le général réclame éts paroles précises : M. de Puymàigre se tait.
Près de lui, le capitaine Jamoiit, fils de Tancieii généralissime, sourii, narquois et graeîeiix. Sorti Tun des px^emiers de Saint-4]lyr et de rEoole de guerre, il «i quitté Tarmée pMi de semaine avaiit la mobilisation. D'une inteUigenœ rare, ii a le métier en lioneur, et le sort qui le contraignit à reprendre Tuniforme lui fit une injure personnelie. Ses soupirs sont harmonieux aux MiUemenis de Fauquet-Lemaître. Néanmoins les rertus de boh sang le dirigent. Actif, scrupuleux, payant de sa personne, ilest Tâme de Tétat -major qui n'existerait pas «ans lui, et sans lui nos diners seraient monotones. Il oonte à ravir, il raille sans jamais blesser, il insinue, il est à la fois grare et féminin. Tirant ou mordillant sa moustache, il parle d'une rw%. lyonnaise qui appuie sur les voyelles. Sa pâleur est éliégante, et ses yeux ont de la fatigue. Que de piomeoades nous avons faites ensemble! J'insiste, uxnt seulement par amitié, mais parée que iammoit représente pour moi une catégorie d'officiers fiian* çats : ils ont été k l'armée par tradition, ils ont £ait leur devoir sans plaisir, par noblesse de caractère.
En face du général est assis le médecin pri»*cipal de la division. Il a longtemps vécu au Maroc, il fut le favori des sultans et soigna leurs femmes au harem, irconnatt les longs silences et les gestes mesurés, mais, si vous le prenez à l'écart, il ilhi-
minera de récits merveilleux ces tristes soirées où le brouillard enveloppe les lampes. Le D*^ Linarès fut mon ami, comme le D"" Simonin. J'ai toujours eu de la chance avec la Faculté, à laquelle j'ai appartenu jadis. Restent parmi les convives le capitaine Wettelé qui vient de Saumur, Le capitaine Basset, artilleur, et l'interprète qui-arrive du Midi. Au bout de table, Paccaud et Fauquet-Lemaître m'encadrent.
Près de sept mois, je me suis assis, matin et soir, à cette humble place où c'était faveur d'être accueilli. L'automne est allé vers son obscurité et le printemps vers sa lumière, rien ne changea dans nos discours. Ahl pauvreté des conversations de popote, ennui, tragique ennui, divinité accablante qui pèse sur cette guerre, petit jeu puéril qui consiste à se moquer des travers de chacun, M. de Puy maigre réclame le plat spécial que le général a commandé pour son régime, il traîne un peu de potage sur les moustaches puissantes du capitaine Basset, Jamont demande quand cela finira, et tous se réunissent pour dénigrer la conduite des opérations.
Peu de jours après notre arrivée à Loo, le général invita k déjeuner l'amiral Ronarc'h et quelques-uns de ses officiers. Nous avons entendu de leur bouche le récit de Dixmude. Comment vous en parler? Les traits les plus vifs seraient inopportuns. Quand un soldat raconte l'histoire toute fraîche d'un combat, il se mêle à sa narration de
la passion et de la colère. Je ne puis rendre publics les propos des fusiliers marins. Leur héroïsme, leur incroyable valeur n'est pas en cause, mais le dernier mot n'est point dit sur l'affaire de Dixmude, ni sur les sacrifices que Ton imposa à ces bataillons toujours prêts à mourir. C'est à propos d'eux que j'ai nommé le communiqué un minotaure. Jl réclamait un fait d'armes quotidien, et, pour le nourrir, la maison du Passeur fut dix fois attaquée, coûtant plus de vies humaines que n'en valait cette bicoque.
— Mon général, puis-je aller aux tranchées cette nuit?
Il me le permet sans enthousiasme. Les troupes directement sous ses ordres tiennent un secteur trop étroit. La responsabilité en incombe au colonel commandant la brigade. ^
— Ne vous faites pas tuer, me dit Trentinian, ce serait trop bête[
Je voudrais ne pas paraître embusqué. On ne change pas de pays, on n'abandonne pas sa carrière, son art, sa raison de vivre, pour le bénéfice de médiocres repas à une table, fût-elle d'étatmajor. Evidemment je monte beaucoup à cheval, j'accompagne mon chef dans ses visites officielles, je pourrai tout à l'heure dessiner quelques portraits, j'assiste à la remise des médailles militaires aux marins, et je les entends, 6 ironie! blâmer, unanimes, les choix que l'on a faits. J'écris des lettres, j'annote des rapports, je me rends utile,
mais ce n'est pas la tranchée, ce n'est pas le combat d'aujourd'hui, l'austère combat, où le guetteur est seul, à demi enlisé, la boue gagnant les genoux, la boue s'affaissant sous la poitrine qui s'appuie, la boue s'enfonçant sous le coude, la boue encadrant la nuque lasse. Ce n'est pas le surhumain labeur des relèves, la marche en file indienne, où l'œil guette dans la nuit la silhouette qui vous précède, redoute de ne plus la distinguer, où le pied tâte la planche qui recouvre la fondrière.
Ce soir-là, comme chaque soir, la pluie tombait, une pluie économe de sa force parce qu'elle veut durer, une petite pluie parfois éclairée des rayons d'une lune fugitive. Ne vous ai-je pas dit que j'ai une mauvaise vue? J'avance à grand'peine. Mes guides se retournent, impatients :
— Dépêchons!
Le grand vent d'ouest, si prompt dans ses gestes libérateurs, balaie la campagne, et voici toutes les étoiles. Aussitôt les fusées éclairantes les rejoignent.
— Couchez- vous !
Nous rampons d us les boyaux. L'ingéniosité humaine n'a pas encore eu raison des forces de la mer qui interpose sa lame salée dans l'opacité du sol. Il est impossible de construire ici des voies d'accès aux tranchées de première ligne. Le boyau est un sillon, parfois même il n'existe pas. On avance sur les genoux, on se dresse, on court, on s'accroupit, on attend. Les obus autrichiens,
à la trajectoire tendue, rasent les champs.
Imaginez notre marche dans cette plaine sans abri, assaillis de brusques clartés, enveloppés de brusques ombres. Soudain, Fhomme qui était devant moi fit halte. Quand je Teus rejoint, il me montra de son bras allongé une forme immobile :
— Regardez!
Sa voix avait peur. Devant nous, il y avait une haie, et, près de cette haie, il y avait un fantôme.
Je Tai vu, et j'ai eu peur moi aussi.
Il y avait un fantôme, un mort qui montait la garde, un fusilier marin qui demeurait face à la tranchée allemande, bien qu'il fût entré dans l'éternel sommeil : une balle lui avait touché le cœur au moment qu'il épaulait.
— On ne peut pas l'enterrer, me dit mon compagnon.
Tout relief devenait une cible. L'arme était restée la crosse à l'épaule et le canon dans la fourche d'un arbrisseau. Etait-ce elle qui soutenait le cadavre, était-ce le cadavre qui se raidissait dans sa dernière passion? Je vous dis qu'il y avait contre la haie un visage décharné, deux orbites creuses, des lèvres rentrées, un masque de squelette visible aux rayons humides des fusées et de la lune. Ce mort était à genoux, dans la position du tirailleur. Le soldat qui m'avait appelé tremblait.
— On ne passe plus par ici les soirs de relève. Les hommes ne veulent pas...
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Je n'invente rien. Il y avait trop de sublime dans cette sentinelle de Tau delà pour les pauvres paysans que hantait déjà Fangoisse du péril. Ils se détournaient. Ils ne savaient pas si l'esprit ne revenait point habiter le cadavre. Des semaines, ils Tout laissé dans sa faction, puis il disparut, on ignore comment. Une patrouille a rendu compte que la haie avait été touchée par les obus, et que le fantôme avait quitté sa garde. Peut-être les Allemands Font-ils tué une seconde fois.
A mon retour, le général m'interrogea. Je lui décrivis les premières lignes, les amoncellements de sacs à terre, les perpétuels éboulements, Feau qui montait dans la tranchée, les passerelles constamment détruites, la vie qui me semblait intolérable des officiers et des hommes garantis contre le froid et la pluie par la fragile toile de tente. Celte vie-là, les territoriaux de la 8V et de la 89® D. T. l'ont endurée tout un hiver et tout un printemps, mêlés à mes camarades de la cavalerie, aux fantassins des 32'' et 20® corps, aux marins illustres de la brigade. Et quand j'écoute igs railleurs parler légèrement des « pépères », je me souviens de cette visite que nous fîmes, Trentinian et moi, à la maison où les majors examinaient nos malades.
Nous avions quitté Loo pour Oostvlesteren, qui est plus au sud et plus à Fest. Une de nos brigades eut quelques jours de répit. Alors, les hommes se mirent à tousser, et, quand on approchait de cette
103 ; . MfâilOfïlE$ D'im ÊKGAGÉ VOLONTAIRE
ferme qui était Tambulance, on entendait le rauque fppei des poitrines douloureuses.
— Pixel
Ils se sont redressés. Sur les lorses nus, le poil grisonne ; la joue, creusée sous la pommetle, a des rides, des plis profonds; le regard est terni, comme embué par Thumidité éternelle. La maigreur fait saillir les muscles, le dos se voûte. Ils sont vieux. Certains ont les pieds gonflés, avec de grosses veines apparentes, des varices, même de» ulcères, les « pieds de tranchées >), comme on dira plus tard. Plus un bruit, plus une quinte. Le général est là.
— Ils ne veulent pas qu'on les évacue, dit le major avec émotion.
Peut-être quelques-uns s'y refusent-ils par crainte d'être versés dans les divisions actives, mais la plupart demeurent au poste par un sentiment du devoir, devant lequel je m'incline très bas et que je garantis réel, car, entre autres métiers, j'ai fait celui de censeur de la correspondance, pour le compte et à la place du général de Trentinian, et l(^s lettres étaient admirables de ces pères de famille qui gémissaient doucement afin qu'on les plaignit un peu, mais qui tous affirmaient leur foi dans la victoire et .la certitude qu'ils sauraient tenir jusqu'à la fin.
Décembre et ses courtes journées, mois de nostalgie, nous rapproche des fêtes. Fauquet- Lemaitre se préoccupe du repas de Noël. Le doc-
teur Linarès fera venir des truffes du Périgord. Le général voudrait des jouets pour les petites filles de la maison où il est logé. Nous allons les chercher à Dunkerque, et, les achats finis, nous nous promenons sur la plage. La marée est basse, le soleil entr'ouvre des nuages couleur d'encre, ses rayons obliques font un chemin de pourpre sur la mer que la lente houle du reflux agite à peine. Un chaland sort des jetées, la sirène pousse son cri. Un autre chaland patrouille au large. Ce sont les dragueurs de mines. Des torpilleurs soulevant Fémbrun reviennent du littoral que les Allemands occupent. Une lointaine canonnade agite Tair qui n'a pas de remous, mais qui frémit soudain du bruit des hélices : les aéroplanes apparaissent, revenant des lignes. Un hydravion pique de très haut vers le bassin du port, et, soutenu par ses ailes vibrantes, rase la surface violette des sables, cependant que des goumiers, sur leurs beaux chevaux arabes à la queue en éventail, revêtus des étoffes somptueuses dont se rehausse leur stature, s'éloignent, impassibles et graves, dédaigneux de GB décor scientifique, gardant aux traits de leur profil hautain la noblesse de TOrient et le mépris. Des officiers d'état-major galopent trop vite. Je m'arrête devant un couple de soldats anglais, blonds et imberbes, presque des enfants. Bien campés sur leurs longues jambes, le torse droit, les mains à la badine, ils regardent là-bas, ils regardent désespérément vers l'Angleterre invi-
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sible, et leurs yeux clairs ont tellement de chagrin.
Dans la ville s'entre -croisent les services des trois armées, britannique, belge et française, et j'aperçois des visages connus, ceux que je retrouverai durant toute la campagne, à l'arrière des grandes batailles. Uniformes délicats, impeccables coiffures, petits messieurs des coulisses du combat. Les magasins sont ouverts, les clients innombrables. Dunkerque a gagné beaucoup d'argent, avant de saigner sous les obus de 380. Nous saluons des femmes élégantes, quelques-unes portant des noms sonores. Les infirmières redressent la tête, les autres daignent rougir. L'une d'elles nous conjure d'oublier que nous l'avons vue. Elle ne se cache point cependant, et je gage qu'elle racontera jusque dans sa vieillesse cette charmante fugue amoureuse. Le général lui rendit service. Son permis de séjour allait expirer, elle voulait avoir encore une ou deux nuits. Trentinian s'en fut à la Place, et notre protégée nous remercia.
Cette bonne action accomplie, nous reprimes le chemin de nos boues. L'automobile était encombrée de victuailles que Fauquet-Lemaître surveillait, Paccaud s'extasiait sur le bain que nous avions pris, le général me recommandait de ne pas trop secouer les cartons que j'avais sur les genoux, et qui contenaient les jouets pour les petites filles.. Nous retrouvâmes les gamines aux aguets, sur le seuil de la maison, cheveux flottants
l'une blonde et Tautre rousse, jambes nues, délicieuses de fraîcheur.
Le réveillon fut succulent. On ne dira jamais assez Fimportance que le soldat donne à la bonne chère. 11 a grand appétit, et peu de sujets de conversation. On s'inquiète pendant des jours de la dinde truffée, et Ton s'en souvient une semaine.
Cette semaine-là, je fus halluciné par la lucarne de la soupente où je couchais. A Oostvlesteren, j'étais moins bien logé qu'à Loo. Le général habitait chez le secrétaire de la mairie, père des deux petites filles, une confortable maison, sur la place de l'église. De l'autre côlé de la ruelle se trouvait un marchand de vin, il m'avait accueilli dans son grenier. Par rapport à mon grabat, la lucarne, mon ennemie, était dans la direction des tranchées allemandes. De mon oreiller, je voyais les lueurs des pièces; on nous bombardait sans répit, les projectiles arrivaient à une portée de pierre du village. Croyez-vous aux pressentiments? Dès le lendemain de Noël, la certitude s'imposait à mon demi-sommeil, qu'un obus entrerait par l'œil-de-bœuf , et viendrait éclater sur mon lit. L'obus a fait exactement ainsi que je l'avais prévu.
C'était le 8 janvier 191S. Vers neuf heures du soir, je commençais de me dévêtir, lorsqu'on m'appela chez le général. Je le trouvai dans son bureau, où s'attardaient Paccaud et Fauquet- Lemaitre.
— Une minute, me dit Trentinian, j'achève ce rapport, vous le copierez.
Mes camarades m'oÉfrent un verre de whisKy, j'accepte, j'en suis gourmand. Le verre en main, tandis que la plume du général écorche le^ papier, nous parlons à voix basse devant les cartes d'étatmajor, où le ventre dTpres s'arrondit, souligné au crayon rouge.
Brusquement nous demeurons immobiles tous les quatre.
— Il n'est pas tombé loin, celui-là, observe Paccaud.
Le second tombe plus près, et je n'ai que le temps de vider mon verre, le troisième se déchire — iî'est le mot juste, nous n'avons pas entendu son approche — dans ma soupente, sur mon lit, renversant la maison du marchand de vin et en projetant les murs jusque dans la pièce où nous sommes. Le souffle, formidable, ouvre d'abord notre fenêtre. Je me souviens d'une colonne' de fumée malodorante, puis les lampes s'éteignent, des cris retentissent, des voix puériles appellent, le plafond semble s'écrouler sur moi, des pierres dégringolent.
— Où ètes-vous, mon général?
Et il me répond :
— Par ici, j'ai les enfants.
Je Fai retrouvé dans le couloir. Il tenait sous chacun de ses bras une des fillettes, et nous avons gagné les champs voisins, nous mettant hors de
Taxe de tir, tandis que le secrétaire de la maixne, en manches de chemise, son chapeau haut de forme sur la tète, courait de-ci de-là, fou d'inquiétude paternelle, suivi de sa femme en camisole.
Les bombes pleuvaient sur le village, quinze chevaux furent tués dans leurs écuries, des masures s'effondraient. On apercevait à Thorizon une clarté bleue. On comptait jusqu'à quarante-cinq. A partir de trente le hurlement de Tobus élait perceptible, à quarante on avait peur, à quarante-cinq la déflagration se produisait. Dans les bras de Tréntinian les petites filles demeuraient rieuses. Le général ne voulait pas les lâcher. Paccaud, Fauquet- Lemaitre, l'interprète qui nous avait rejoints, et moi-même, nous le suppliâmes en vain de se décharger de son fardeau. 11 s'y refusa tant qu'il y eut du péril, et je n'ai rien contemplé de plus émouvant que ce vieillard si calme et ces deux petites filles joyeuses devant la mort.
De ma maison, de la soupente, de tout ce que je possédais, il ne resta que des pans de mur et mon casque dé dragon troué par les éclats. Je garde cette relique. Elle ne me rappelle aucun héroïsme, mais le sourire délicieux des gamines, qui levaient leurs petits visages vers mon maitre.
Le matin de ce jour, nous nous installâmes chez le docteur du village,' dans une villa sur la route qui va d'Oostvlesteren à Woesten. On mit une paillasse dans le vestibule, ce fut désormais mon logis. Personne ne voulait plus de moi, parce que, à Loo
108 MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAraE
déjà, la maison des vieilles demoiselles avait été détruite le lendemain de mon départ, et vous connaissez l'axiome : jamais deux sans trois. On disait :
— Binet-Valmer n'a pas de chance, garons-nous !
Beaucoup de ceux qui me raillaient sont morts à l'heure où j'écris.
L'incident m'atteignait dans ma bourse. Il y avait beau temps que ma réserve d'or s'était épuisée. Le générc^l me prêta un peu d'argent, et l'on demanda pour moi au dépôt du 27® dragons un manteau de cavalerie, un casque, tout un uniforme. Me voilà donc équipé aux frais de l'Etat. Je ne me sens plus un amateur, mais presque un soldat de métier. Le plus souvent que je peux, je retourne aux tranchées. J'y passe la nuit. Il faut que je sois de retour à l'aube, le général monte à cheval de grand matin et je l'accompagne. Nous rentrons vers dix heures. M. de Puymaigre apporte son inévitable serviette. Dans le bureau, j'assiste aux délibérations en qualité de secrétaire. On déjeune. L'automobile nous emmène au corps d'armée, parfois jusqu'à Gassel, plus rarement à Dunkerque. A six heures du soir je suis libre et j'ai de longues conversations avec le docteur, cependant que Paccaud fait un doigt de cour à la fille charmante de notre hôte.
Le docteur, type accusé de Flamand solide, haut de taille, large des épaules, studieux, réfléchi et honnête, a tout perdu dans la bagarre. Il possé-
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daît, avec son frère^ une grande brasserie à Reninghe. Or, Reninghe est sur la ligne des tranchées de soutien, et les Allemands se servent du clocher pour leur tir de réglage. La malheureuse bourgade est à demi évacuée. Ses quelques habitants vivent au fond des caves..Le frère du docteur, un homme âgé, souffreteux, rhumatisant, refusait de quitter sa fortune écroulée. Il n'avait plus de servante, plus de cuisine, il vivait comme une bête dans une caverne, et s'obstinait.
— Ah ! qu'ils me tuent, disait-il, ce sera fini! Et le docteur :
— Ils ne pourront jamais nous rembourser!
J'ai de la compassion. Ne suis-je pas atteint,
moi aussi, dans ma fortune? Ceux qui sont restés à Paris, mes confrères, les malades, les habiles, continuent d'écrire, prennent notre place, et quand nous reviendrons, si nous revenons, faudra- t-il, après tant de combats, recommencer l'atroce bataille du pain quotidien? Nous nous sommes habitués au danger de mourir. Son émotion n'accapare plus tout notre esprit. Aux heures de repos, tandis que je devise avec le docteur, je sais que nos hommes parlent comme nous de leur personnel avenir, des efforts de jadis, et, flairant la ruine, s'inquiètent, se désespèrent. L'un d'eux, hanté par la mélancolie {censuré). On Tenterre sans lui rendre les honneurs, lugubre spectacle.
La pluie ne s'arrête pas. Pendant les quatre jours où ils ne sont pas aux tranchées, les bataillons
cantonnent dans les granges, où fermente le foin entassé. Une allumette tombe, l'incendie se déclare. Toute la compagnie est sans abri, dans la boue, sous le vent qui fait rage. Et nous n'avons même plus la distraction du drame. Les Allemands ont cessé leurs coups de boutoir et nous n'attaquons pas. Nous montons la garde, factionnaires épuisés. On organise des séances récréatives. Le chansonnier Bolrel nous rend visite. Les hommes reprennent en chœur le refrain. Mais quelle lassitude dans les yeux, lorsqu'ils quittent Téglise où nous les avions réunis ! Près de nous, dans l'armée belge avec laquelle maintenant nous sommes en liaison, quelques soldats refusent de monter aux tranchées. On les fusille. Et les jours et les semaines passent, sans que les territoriaux français aient à rougir d'une telle lâcheté.
Ils prennent une allure épique, les épaules recouvertes de la toile de tente, le fusil en bandoulière, la lourde canne à la main. Quand ils partent pour la relève, je les accompagne quelques moments, je les regarde s'éloigner, leur démarche est pesante. On dirait qu'ils s'enfoncent peu à peu dans le marécage, ils font corps avec lui. Quand ils descendent de la relève, ils sont des blocs de boue, et leur âme elle-même semble enlizée.
Elle s'éveilla aux premiers jours du renouveau. Il est tardif dans les Flandres, mais d'une incroyable puissance sur le cœur qui échappe à la brume. Point de floraison somptueuse, des bourgeons dis-
crets, de pâles calices dans Therbe qui se redresse, et Todeur de la boao se transforme. Des parfums très doux se mêlent à la brise. La haie verdit, le boqueteau rougeoie, le crépuscule verse des pierreries . dans ,1e lit des inondations. Le raartinpêcheur se hâte sur le canal, et le rossignol commence d'appeler nos souvenirs. Alors, toute la division fut saisie par le regret d'amour. Les lettres tremblaient dans les doigts noueux, les yeux étaient pleins de larmes. Ah 1 femmes lointaines, comme nous vous avons désirées, et si tendrement! Nos paysans vont deux par deux sur la route. Ils échangent des confidences : « On était heureux! Une bonne femme, bien travailleuse, et honnête. ». En es-tu sûr? Du désir et de l'absence naissent les jalousies. Les bourgeons éclatent, les feuilles se déroulent, certains midis sont presque tièdes. La sève monte dans les hommes comme dans les plantes. La fleur va s'épanouir. Mais que font-elles là-bas, les épouses, les maîtresses, les fiancées? La méchante lettre arrive. Sous les mots choisis la calomnie se dissimule, la médisance empoisonne. Tout à coup, le récit d'un adultère donne corps aux soupçons. Il suffit d'un mari trompé, dans l'escouade, pour que tous les maris et tous les amants aient la déprimante inquiétude. Ils souffrent, tenaillés dans leur chair, l'imagination salie, plus fatigués par elle que par l'angoisse de la mort.
Et nous les contemplions, mes camarades Tha-
raud et moi, romanciers aux aguets, frémissants de pitié.
Les deux frères Tharaud, les auteurs de Dingley^ nilustre écrivain^ et d'autres grands livres que j'aime, ces lauréats du prix Concourt, remplissaient à la 89®, les emplois les plus modestes. Le cadet était vaguemestre, Faîne cycliste de l'étatmajor. Je pense que c'est la noblesse des artistes français, des hommes de lettres habitués à la puissance du verbe, cette facilité qu'ils ont eue, certains d'entre eux du moins, à rentrer dans la foule anonyme, à servir dans le rang. Les Tharaud y gardaient leur sens critique, leurs dons acérés d'observateurs. Ils sont un peu plus jeunes que moi, approchant de la quarantaine. L'aîné, que je voyais quotidiennement, devint très vite mon ami. II est de petite taille, bien fait dans sa maigreur, et son visage rasé cache dans ses plis une agréable ironie. Les yeux sont vifs, intelligents, l'esprit rapide, net, capable d'envolées. Je m'attarde à le décrire. Je vois en lui et son frère des prosateurs qui seront célèbres demain, si quelque brutal accident ne prive pas la France de cette richesse.
N'est-ce pas admirable que notre patrie se soit ainsi exposée tout entière, jusque dans ses poètes, et dans une égalité déconcertante, à mourir pour ne pas être vaincue? N'est-ce pas affreux qu'elle y ait été contrainte? C'est magnifique et imbécile. La niaiserie de la guerre nous est apparue au premier printemps.
LA 89» DIVISION TERRITORIALE lia
Que des armées à la solde des rois se combattent, c'est jeux de prince et ne manque pas de splendeur, mais vers quel destin entraine les nations la démence qui les possède aujourd'hui? Il a fallu des siècles patients pour construire la maison humaine, elle n'est pas tellement solide qu'on puisse y mettre la torche et ne brûler que les meubles, les murs eux-mêmes sont ébranlés. L'ardent patriotisme des frères Tharaud et ma jeune ferveur française nous permettent encore l'enthousiasme, nous vibrons d'allégresse en évoquant les titanesques batailles aux noms de fleuves, et l'agresseur repoussé, et la patrie sauvée. Nous baissons la tête, quand nous pensons à l'avenir des hommes, quels que soient en fin de lutte les vainqueurs.
— Nous retournons à l'âge des cavernes, me dit mon ami Tharaud.
— Peu m'importe, la caverne que je défends contient le trésor de ma race.
Yoyez ces rêveurs qui s'évadent ! lis heurtent à la porte du palais des idées, et, leur prêtant l'oreille, ils n'écoutent pas le vacarme des artilleries, tandis qu'ils s'avancent côte à côte, dans la lumière du soir, sur la route de Boesinghe.
Nous allions souvent à ce village pour nous rapprocher des tranchées. C'était le quartier général et le poste de combat du colonel Bouché, qui commandait l'une de nos brigades. Il habitait un petit château dans un beau parc dévasté. La bâtisse
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avait peu souffert. A peine la façade était-elle écornée. Mais, chaque jour, un obus creusait son trou sur la berge de Tétang où se reflétait la gracieuse architecture. Un noble cygne, d'une blancheur éclatante, régnait, solitaire et farouche, sur les eaux immobiles.
Une fois de plus nous lui rendîmes visite. Dès qu'il nous aperçut, il gonfla les plumes de ses ailes, et, courroucé, ses pattes ramant avec force, arquant son cou royal, il vint pour nous combattre, gardien exaspéré de la solitude. Il méprisait les hommes.
Peut-être Tont-ils tué quelques semaines plus tard, le 22 avril 1915, quand ils empoisonnèrent la nature par Tinfecte vague de leurs premiers gaz asphyxiants.
Debout sur le perron, un grand vieillard construit en force, puissant et tassé, le colonel Bouché nous regardait sévèrement.
— Vous direz au général de Trentinian que l'ennemi travaille toujours, la nuit, devant nos lignes.
Travaux abominables! L'Allemand prépare les réservoirs et les casemates d'où partiront les fumées mortelles.
Nous avons transmis les paroles du colonel. Le général avait déjà rendu compte en haut lieu de ces bruits suspects. On n'y attacha pas grande importance. Pouvait-on imaginer ce qui devait se produire? Nous n'avions pas encore pour l'humanité le mépris que lui témoignait le beau cygne furieux.
Ah! guerriers, est-ce pour de telles ignominies que vous avez asservi le génie des hommes ? Et pourtant, parmi vous j'ai trouvé des figures ornées de vertus qui n'étaient pas seulement belliqueuses. Tel le colonel Bouché. A l'École de guerre, il fut le maître du général Foch. Des générations d'officiers lui doivent leur science. Les remous de la politique, je ne sais quel incident, lui firent quitter l'armée. A la mobilisation, il reprit l'uniforme, ayant atteint la limite d'âge. Et lui, dont les doctrines inspiraient l'esprit de nos grands chefs, il n'avait à ses ordres qu'une brigade territoriale. Souvent malade, en dépit de sa rude stature, dominant les pires douleurs, se faisant porter sur les lignes, il travaillait sans répit, comme s'il commandait à tout une armée, et ce labeur acharné n'était au service que du devoir. Quelle récompense pouvait-il attendre ? On l'a nommé général. Son âge le met au seuil de l'infini qui limite toutes les ambitions. Mais, pareil au vieil artiste qui donne à son œuvre sa dernière veillée, il aime d'un amour étemel la science à laquelle il consacre sa vie. Et cette science est aussi un art. Pour se l'assimiler, il faut la passion.
Au château d'Elverdinghe, cette passion, cette foi, avait son temple. L'état-major du XX® corps et des divisions de fer s'y était installé. Je me rappelle la grande allée qui tourne, les arbres centenaires dont les branches unies forment une voûte impénétrable aux regards des avions, les pelouses
soignées, la chapelle, les sentiers où je voyais se promener, absorbés par la pensée, les jeunes colonels des régiments de Nancy. Ont-ils pris garde au maréchal des logis qui faisait les cent pas dans la cour, ayant sous le bras les rônes des deux chevaux qui le suivaient? Des heures, j'ai attendu mon chef. Sur le sable, les automobiles glissent. Elles semblent moins bruyantes dans ce domaine du silence. Parfois, je jette les brides à un planton, je gravis les marches, je pénètre dans Tombre du vas le hall. On parle à voix basse, les gestes sont i-lapides, aucun etfort, aucune minute ne sont perdus. Hautain, sec, précis, le général Fewy sort de son bureau. Un chef de bataillon l'accompagne et médite. Le divisionnaire passe devant nos saluts. Les estafettes, échauffées par la course, se calment dès le seuil franchi. Il faut songer à une église. Le tumulte des instincts y conduit le iidèle, et le recueillement du sanctuaire le force à reprendre celte maîtrise de soi qui dissipe le brouillard des idées. Nous sommes à trois kilomètres des bat* teries allemandes, mais l'atmosphère est tellement paisible qu'elle crée la sécurité. Tous les visages ont de l'orgueil et semblent dire :
— Ici, le 20® corps!
Au fond du vestibule apparaît le général qui commande : Balfourier.
Tous les yeux se tournent avec affection vers l'élégante silhouette. On croirait un officier du second Empire. La culotte rouge bouffe un peu sur
les longues jambes, le dolman pince la taille, la tète, petite, a de la crânerie, avec cette barbiche, cette moustache et ces cheveux blancs. Le silence, déjà si profond, augmente.
Auprès de Balfourier, Trentinian parait un nerveux. L'un et Fautre attirent Taffection des hommes qui les approchent, mais Trentinian est colonial, il a de la fantaisie, Balfourier incame l'âme des Lorrains. Quand le général Foch a quitté le 20® corps, il a choisi son successeur. Si nous ne savions que cela, nous devrioi^s nous incliner devant Théritier d'une gloire si parfaite. Pendant les dix mois que j'ai passés sur TYser, j'ai vécu dans la société des troupes qui l'adoraient. Il connaissait les mots qu'il faut dire pour s'emparer du cœur des soldats. Il les nommait « ses enfants ». Rien ne lui échappait de leur psychologie. Je l'ai entendu recommander à Trentinian de ne jamais inspecterles cantonnements de repos au lendemain de la relève :
— Tu trouverais tes hommes de méchante humeur.
Us se tutoyaient, ils étaient camarades de promotion.
— Attends qu'ils se soient lavés et qu'ils aient dormi. S'ils sont reposés et propres, ils auront plaisir à te recevoir.
Il aurait pu ajouter que « ses enfants » le voyaient en première ligue chaque jour, que son automobile était remplie de boîtes de cigares et que
sa justice, pour être impitoyable, n'était que plus exacte. J'ai beaucoup interrogé les chasseurs du 20« corps et les fantassins des régiments épiques. Ils grognaient. C'est inévitable. Parlez-leur de Balfourier, le visage s'éclaire :
— Ah! celui-là...
Il les a conduits dans l'Artois, il était h leur tête quand ils arrêtèrent l'Allemand, à Verdun, en février 1916. Il tira d'eux le maximum de rendement, il les avait magnifiquement entraînés. Dans les Flandres, je fus témoin de l'amour qui naissait.
— Viens déjeuner avec moi dimanche. Amène ton porte-fanion.
Dans le salon vitré, on mangeait par petites tables. Il y avait moins de liberté^ moins de désinvolture mondaine que chez le général Mangin. On restait moins longtemps à bavarder, et les préoccupations du service n'étaient pas absentes. La courtoisie dont je fus entouré me laissait néanmoins à ma place de maréchal des logis, tandis que chez le général Mangin j'étais avant tout un hôte et un écrivain .
Après le repas, Balfourier emmena Trentinian et moi dans un autre salon où nous fumâmes les précieux cigares. D'une voix douce, insinuante, sans avoir l'air un instant de donner un ordre, le général Balfourier indiqua au général de Trentinian ce qu'il attendait de la 89® division territoriale. Trentinian comprend vite, trop vite. Balfourier reprend, corrige. Je suis avide de les entendre.
Les deux races militaires sont en présence. Voici l'inspiration et voici la méthode.
La semaine qui suivit, je fus en face de leur maître à tous deux, Thomme qui échappera à la critique parce qu'il eut de la présence : Jofifre.
On devait remettre au général Balfourier la cravate de commandeur, à d'autres généraux des craix. Ils étaient quatorze, rangés sur une seule ligne dans la rue de ce village où nous étions convoqués. Les journaux illustrés ont reproduit la scène. Il y avait là toute la gloire des armées de Belgique.
Une automobile s'engouffra dans la ruelle.
Ouvrant la portière, un homme agile et saccadé, sauta sur le sol : Foch.
Les généraux mirent sabre au clair ; et, pesamment, déplaçant une jambe, puis l'autre, appuyant fort sur le marchepied, le général Joffre, en tunique bleu horizon, ce qui augmentait sa corpulence, avec la culotte et le képi rouges, les épaisses jambières, descendit de voiture. Il s'arrêta. Les généraux demeuraientimmobiles.il les regarda.
II n'y avait plus que lui devant nous.
Baissant les paupières, il tourna la tête vers son officier d'ordonnance qui tenait une feuille de papier et des coffrets. Puis il s'avança vers le général Balfourier. A deux pas, il s'arrêta de nouveau, et de nouveau regarda longuement devant lui, comme s'il ne connaissait pas le commandant du 20" corps, ou comme s'il voulait mieux le con-
Ui) MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE
naître. Je ne crois pas qu'il ait prononcé les mots sacramentels. Pourtant j'étais à quelques mètres. Il a tendu lourdement la main au général. Il s'est approché davantage, il a épingle la cravate, iladonné l'accolade. 11 fit ainsi avec tous ceux qu'il décorait. Il fut simple et comme endormi dans sa puissance. Et je me répétais l'ordre du journapoléonien qui a précédé la Marne, je me rappelais la confidence de cet officier du Grand Quartier Général : « Pendant la retraite, le général JofFre a toujours bien dormi. » Je me disais en moi-même : la volonté de cet homme décide des offensives, suscite les massacres, est maîtresse de nos existences et des larmes de ceux qui nous aiment, et il est bien qu'il ait cette apparence de bloc solide. Il porte le fardeau et il ne se voûte pas. A-t-il du génie? Qui appréciera? Le destin nous a donné, à nous, nation impressionnable et nerveuse, un chef qui savait ne montrer que des gestes calmes et graves, un regard voilé et qui appuie, une ample poitrine, de la pesanteur, et, soyons juste, de la majesté.
La cérémonie terminée, Joffre entra dans une maison. Il y reçut les généraux, l'un après l'autre. Entrevues secrètes. Je contemple la façade. De quoi parlent-ils ?...
L'armée, elle, ne parle que de la G. 0. P., la grande offensive du printemps. Nous savons que le 20* corps va quitter Elverdinghe pour aller au repos, avant de combattre en Artois où les troupes se concentrent. Un nouvel espoir nous
anime. Ce mois d'avril 1915, on commence de prédire la fin de la gi^erre pour une date rapprochée. Trentinian, Paccaud et moi, nous nous désolons d'appartenir à une division qui ne sera pas employée dans un assaut que nous pensons suprême. Nous avons quitté Oostvlesleren pour Woesten qui est plus à Test, et cela aussi nous fait de la peine : nous nous étions attachés à nos hôtes. J'avais pris du goût pour mes discussions avec le docteur. Pessimiste, il ùe croyait pas à notre triomphe, il me montrait nos bataillons harassés, et il me disait :
— Us n'en peuvent plus !
Je l'ai entendue souvent, cette phrase, je l'ai prononcée souvent, tout bas, pour moi-même; puis, les jours ont pass^, et j'ai pu.
Mais vraiment, nos territoriaux sont las. Une seule brigade tient les tranchées, l'autre s*instruit. Déjà le métier se transforme. Les dracken s'élèvent dans le ciel. Le bleu horizon a remplacé l'ancienne tenue. Le mortier de tranchée lance son projectile qui zigzague, le canon de 37 envoie vingt obus par minute, il faut jeter loin la grenade, le tiers de l'effectif doit connaître la mitrailleuse, et l'étude fatigue ces hommes qui sortent à peine des boues de l'hiver.
Allons! encore un peu de patience, la G. 0. P. va réussir; au mois d'août, nous serons sur le Rhin, à Noël dans nos foyers.
La fièvre s'empare des états-majors. L'activité augmente. Les avions se multiplient. Fauquet-
Lemaître les reconnaît et les nomme, il bâille moins. M. de Puymaigre porte une serviette plus volumineuse. Le capitaine Jamont est certain d'avoir gagné le pari qu'il fit avec moi : la guerre ne durera pas trois années. Le docteur Linarès semble tout guilleret. A Westvlesteren, les troupes d'Afrique viennent cantonner. A Poperinghe, les Anglais fourmillent. Sur notre droite, le 20*^ corps cède la place aux divisions britanniques. La 87* division territoriale, notre sœur bretonne, se retire aux environs de Bergues. Depuis que Jofifre a passé, larmée est plus vivante. Seuls, nos paysans . . . {censuré), . .Cette agitation leur fait détester le pays où ils stagnent. Je vous les ai dépeints, souffrant de jalousie. Elle s'est apaisée, matée par la discipline qui envahit même le cœur; un autre sentiment les possède : on est injuste avec eux. S'ils ont désiré leurs femmes, elles les ont désirés également. Ils ont reçu des épîtres pleines d'angoisse et de reproches, on leur a parlé des embusqués dont la province est pleine, des territoriaux de l'intérieur, on leur a dit :
— Pourquoi êtes-vous là-bas, tandis qu'ils sont ici?
Les mauvaises têtes, les intrigants, s'adressent à leurs députés qui essaient d'intervenir. Ils ne réussissent pas, mais ils promettent. On se montre les billets qu'ils eurent le tort d'écrire . . {censuré)
Oui, il est bien que Joffre soit un homme massif. Tous les mécontents doivent Tassaillir. On peut le presser, il est trop pesant, il ne bougera pas.
Néanmoins (censuré)
quand nous arrive Tordre de reJève; la
87* division monte en ligne, nous nous rendons à Esquelbecq, entre Bergues et Cassel.
Quelle joie ! En un moment ils oublient. Adieu moulins à vent déchiquetés, plaines tragiques, canaux pestilentiels, marécages oti Ton pensait mourir. Ils n'entendront plus siffler la balle, s'écraser la torpille, se déchirer l'obus ; ils dormiront, ils auront des lits. Pour eux, la campagne semble finie, et des rumeurs se propagent : la tâche est terminée, le devoir accompli, nous irons à Marseille, à moins que cène soit en Algérie ou sur le littoral du Maroc. Les plus faibles {censuré)
Et certaines lettres que j'ouvre au cabinet noir officiel, si elles vantent les exploits passés, déclarent que maintenant .... [censuré) .... Ils sont
rentrés en France, (censuré) .......
Ressaisis par l'amour du sol et des végé-^
tations, ils s'intéressent aux travaux des champs; ils recommandent à leur épouse de bien soigner la vache et' les porcs.
— Je vais revenir.
Pauvres gens!
Esquelbecq est un joli village, son église a de la
124 MÉMOIRES D'UN ENaAGÉ VOLONTAIRE
beauté, son château date du xvi' siècle. Dans le jardin à la française, mon ami Tharaud et moi nous philosophons tout le jour. Que sera l'avenir? Après tant d'épreuves notre race pourra-t-elle
reprendre son équilibre ? [censuré) ....
Pourront-ils résister, ces
esprits frustes, aux émotions qu'on leur impose? Si nous ne perçons pas en Artois, tout sera à recommencer. La vache et le porc auront le temps de mourir avant que le paysan ne soit revenu. La femme se lassera d'attendre, l'homme oubliera sa tendresse, et le foyer que la vie commune avait construit aura des lézardes, s'il ne s'écroule pas. Mais ce lucide Tharaud me montre les allées :
— Voyez ce jardin! Sa belle ordonnance a résisté à toutes les invasions. Il en sera ainsi de la famille française.
Dieu veuille!
J'ai quitté la 89® division territoriale au mois de mai 1918, pour suivre le général de Trentinian. Nous étions partis des Flandres la veille du jour où les gaz asphyxiants anéantirent nos camarades bretons. Dans le Soissonnais, Trentinian reçut la nouvelle qu'il était affecté à la 21* région. Je l'accompagnai ainsi que Paccaud. Fauquet-Lemaître resta à Tétat-major qu'il laissa bientôt pour un régiment de cuirassiers à pied, ensuite pour l'aviation.
Avant.de fermer la page sur mes souvenirs de l'Yser, je cherche une émotion qui résume» Sans
doute n'avons-nous pas accompli d'actes exceptionnels au pays des boues,, des brouillards et des rares couleurs. Notre souffrance n'eut pas de relief. Mais, là-bas, je me suis mêlé à la nation plus intimement que durant mes séjours dans l'armée active. Au milieu des jeunes soldats de France, j'ai subi l'atmosphère des combats, j'ai changé de catégorie sociale, j'ai cru devenir uniquement un guerrier. Au milieu de nos territoriaux, coude à coude avec ces gardiens de frontière, dans les longues heures de la faction sans gloire, j'ai senti pénétrer eu moi le sang de la patrie retrouvée, et j'ai écrit à Maurice Barrés cette phrase qui me paraissait toute simple, mais qu'il a trouvée émouvante et qu'il a généreusement reproduite dans son œuvre :
« Nos soldats sont admirables, nous nous aimons tous. »
"Wm