RETOUR A PARIS. LES ÉCOLES DE MITRAILLEUSES
Après un séjour de quelques semaines à Chaumont, dans la région du 21* corps, le général de Trentinian fut atteint par la limite d'âge. Déjà nous nous étions séparés de Paccaud qui avait rejoint le 27® dragons. C'est ainsi : on s'égaille, et cela déchire de perdre un frère d'armes. Il s'en alla, les larmes aux yeux. Mon chev9,l Lulu me fut enlevé également. Je ne suis pas très sûr de n'avoir point pleuré. La mélancolie me rendait indifférent aux belles forêts où nous galopions, le général et moi, montés sur les petits pur-sang, promenant nos pensées nostalgiques. {Censuré)
. . . Je n'exagère pas : {Censuré)
Et la première année de la guerre
n'est pas finie !
Les habitants de Ghaumont ont râmè si haute qu'ils acceptent, et ne veulent que la victoire. Je me suis assis è. leur table, je les ai écoutés qui sanglotaient, je ne les ai jamais entendus se plaindre. Pour beaucoup cependant la douleur se double
d'anxiété. Ils ne sont pas tout à fait certains que le fils soit mort. « Disparu », quel mot est plus terrible? On a vu partir ce jeune homme rayonnant de santé, si frais, si joyeux, si clair. Au coin de la rue, il a tourné la tête, et son visage riait. Et puis... et puis.,, il est comme tombé dana un trou noir, comme absorbé par le vide, et on ne sait pas, on ignore... Pas même une tombe. Il semble que si Ton avait embrassé »on cadavre, on se serait accoutumé à Tidée. Mon, il étidt au coisi de la rue, et puis, voilà... plus rien...
Et je m'indigne quand ce petit secrétaire^ au bureau de la région, tremble d'être forcé de rejoindre le front. Acelui4à,la guerre fut aimahle. Il trouva moyen de se marier à (^aumemi^ il y pasa»e sa lune de miel ; il est fort intelligent^ il rend des services, mais, tout de même! comment peut-il» heureux daus sou ménage, ayant moins de trente ans, regarder touft ces voiles de crêpe qui flottent sur les routes, le dimanche, lugubre floraison de ce mois de mai tragique? Comment peuvent-ils? Ils sont légion.
A côté d'eux, dans les dépôts, à Langres où se trouvent les chasseurs, dans toute la province, des adolescents se préparent, s'entraînent, s'acharnent, disciplinés et patients, avec une gravité que je n'ai pas rencontrée chez les soldats de 1914. La jeune clause est d'une qualité magnifique. Ils arrivent des quatre coins de la France. Mêlés aux Lorrains, ils se transforment, et, si par hasard on
incorpore un fantassin dans un bataillon de chasseurs, en quinze jours, ayant revêtu Tuniforme sombre, il devient un homme d'élite.
J'ai subi l'atmosphère. Moi aussi, j'ai voulu m'instruire, me préparer, m'entraîner. On m'autorisa à suivre des cours de mitrailleur. Ils furent interrompus parle départ du général de Trentinian.
— - Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Binet- Valmer?
— Je ne sais trop, mon général.
Je reçus l'ordre de rentrer au dépôt de Versailles^ L'aventure tourne mal. Tant que j'ai vécu près d'un général, sous sa protection ou dans son intimité, j'ai trouvé des gens qui me connaissaient de nom, ma naturalisation leur paraissait louable, ils s'intéressaient à mon sort, ils étaient déférents. J'arrive au dépôt, vêtu en maréchal des logis; je n'ai pas même mon brevet de chef de peloton, et je ne, vais plus être Binet- Valmer, mais Binet tout court, un sous-officier quelconque, distingué seulement par ses cheveux qui grisonnent. A coup sûr, la Légion d'honneur et la croix de guerre m'éviteront certains ennuis, mais il faudra vivre au quartier, et pour combien de temps?
— Tâchez de changer d'arme, me dit le commandant du dépôt. Ici, vous attendrez des mois.
Comme c'est facile 1 D'abord je suis très myope, puis mauvais marcheur ; ensuite, ma classe m'enverrait dans la territoriale, et je n'en veux pas; enfin, j'ignore le métier de fantassin et j'ai trop
fait la guerre pour ne pas comprendre qu'il ne s'apprend pas en quelques jours. Ah ! oui, que vais-je devenir? J'ai des remords. J'aurais dû négliger le pittoresque, m'engager comme tant d'autres, faire mes classes, entrer dans la famille d'un régiment. Me voilà sur le pavé de Paris, car le commandant du dépôt manifeste le vif désir de ne pas me voir au quartier, où je le gêne, et je n'ai pas le sou.
Mais littéralement pas le sou! Un écrivain n'a guère d'économies. Je vous ai déjà avoué que j'avais dilapidé ma réserve d'or, et je ne voulais pas emprunter. D'ailleurs, où étaient mes amis? L'un d'eux pourtant me tira d'affaire.
Vous rappelez-vous que le peintre René Préjelan assistait au banquet du cercle Hoche? Eh bien! comme on m'avait conseillé de poursuivre à Vincennes mes études de mitrailleur, j'aperçus, le jour que j'arrivai au fort, devant la chapelle où avaient lieu les cours, ce grand diable de Préjelan, qui m'ouvrit les bras.
Il était maréchal des logis dans Tartillerie lourde, et la destinée l'avait gardé à l'arrière. Il s'est rattrapé depuis : lieutenant aviateur, cité à Tordre, il appartient aujourd'hui à l'armée d'Orient, mais en juillet 1915 il se sentait plus artiste que guerrier, il avait encore son appartement à Paris, et il dessinait.
— Tu ne vas pas habiter ici, me dit-il.
Je faisais triste figure, j'avais posé ma cantine
à mes^ pieds, je tenais d'une main mon casque, de l'autre mon sabre. Je n'ai jamais été aussi empêtré sur un champ de bataille. Des fonctionnaires m'avaient dit : « Vous logerez au quartier des dragons. »
— N'y va pas! protesta Préjelan, il y a des punaises !
— Que veux-tu que je fasse?
— Laisse, j'arrangerai cela.
Et il arrangea toutes choses. Il connaissait les êtres et les moyens. Officiellement, j'élus domicile dans la chambre de l'adjudant Huillier, qui d'ailleurs n'y paraissait jamais. On ne m'y vit pas davantage.
— J'ai un divan dans mon atelier, tu coucheras chez moi, ordonna Préjelan.
Gentillesse des artistes. Quand ils ne se dévorent pas entre eux. ils se font les uns aux autres la vie aussi facile qu'ils le peuvent. Rien ne leur parait contraire aux conventions sociales qu'ils ne reconnaissent pas. J'ai vécu cinq semaines sur le divan de cet aimable Préjelan.
Dès Taube, je sautais dans le métro, j'arrivais à Vincennes pour l'ouverture du cours. Je travaillais ardemment, comme jadis quand je préparais l'externat des hôpitaux, et il me semblait rajeunir. La vie de bohème que je menais me rendait ma gaité. D'ailleurs le général de Trentinian ne m'oubliait pas. Il m'avait dit^:
— Voulez-vous que je demande pour vous la
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médaille militaire ou que je vous fasse nommer sous-lieutenant ?
Il appréciait trop haut mes humbles mérites. Je choisis d'être officier, à cause de mon âge et d'un projet d'avenir qui était né en moi.
Sur les marches de la chapelle-école, j'avais rencontré un sous-officier, M. de Montalembert, qui ne voyait rien de plus beau au monde que les automitrailleuses. Elles ne m'étaient pas inconnues. A Dunkerque, le duc de Mouchy me chantait leurs louanges. A bord de ces engins, il s'était couvert de gloire, en compagnie de M. de Bourbon-Chalus. Sur la route de Furnes à Elverdinghe, j'avais vu passer à toute vitesse les voitures blindées. Le romantique et la nouveauté de cette façon de combattre me séduisirent. J'étais quelque peu chauffeur. Licencié es sciences, je n'ignorais pas la mécanique.
— Voilà mon affaire, me disais-je, je pourrais me rendre utile, et même commander.
Tout était à créer dans cette arme nouvelle, mon ignorance des règlements n'y serait pas trop nuisible., et mon expérience d'estafette m'aiderait à conduire la section qui me serait doùnée si j'étais nommé sous-lieutenant.
Les notes du général et mes états de service séduisirent le directeur de la cavalerie, la gloire de Trentinian rejaillit sur moi, ma promotion parut h V Officiel à la fin de juillet, et, le 8 août, j'étais affecté aux auto -mitrailleuses. Nous arrosâmes avec Préjelan cette double joie.
Il m'apparaît soudain que je néglige les événements politiques de Ift guerre. Une fois de plus, je répète que le métier d'historien est atrdessus de mes forces. Je suis né romancier. C'est un chapitre de mon roman personnel que je vous donne. Voilà comment vécut un écrivain pendant les années de la folie des hommes ! Il croyait, comme toute la France et toute l'armée, que la O. 0. A., la grande offensive d'automne, réussirait, puisque la G. O. P. n'avait pas réussi, et il avait souci « d'en être » puisqu'il n'avait pas été en Artois.
Quel singulier mirage la bataille impose-t-elle à mes yeux? Toute ma mlson proteste, les divertissements des guerriers sont idiots, tout mon instinct me poussé vers ces lieux oii l'on meurt parce que le hasard a dirigé l'obus ou la balle. Et cette honte que j'ai déjà notée, la honte de l'arrière, me rend insupportable mon séjour à Paris. Pourtant la fortune a changé, j'ai de Targent, j'ai quitté le divan de Préjelan pour une chambre confortable, les éditeurs sont revenus sonner à ma porte, j'ai retrouvé mes amis qui flattent ma vanité par leurs louanges, et Billancourt, siège de l'école des automitrailleuses, n'est pas si loin de la ville que cela me fatigue de m'y rendre chaque jour. Pourquoi suis-je malheureux?
ïl est malheureux, le lieutenant Maton, mon camarade, cavalier blessé au début de la guerre, chevalier de la Légion d'honneur pour faits d'armes, et qui veut repartir à tout prix, bien que ses jambes
ia« MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE
traversées par une balle, lui rendent la marche, pénible. C'est un beau garçon. On l'aime. II est jeune et franc. Il est mort en héros, Tannée 1917, capitaine aviateur, ayant cinq palmes à sa croix de guerre, cité au communiqué de France.
Je crois bien toucher ici le fond même de notre sombre inconscient. Ce n'est pas que le devoir qui pousse les hommes à la frontière. Le goût de se battre demeure. Est-ce barbarie? Quand lun de nous Ta perdu, il est ou un vieillard ou un pauvre individu si vil et si abject, si bas dans toute sa nature, que les femmes, ces tentatrices de lâcheté, se détournent, alors même que par désœuvrement elles se seraient données à sa triste caresse. Deux races sont en présence : celle des combattants et celle des embusqués. La noblesse des batailles est prouvée par les vertus de l'une. Faut-il admettre que l'ignominie de l'autre prouve la laideur des civilisations pacifiques? Eh ! je ne sais pas, maïs en vérité j'ai noté toute l'ignominie des jeunes gens à sophismes, des beaux petits jeunes gens qui sont bien trop intelligents pour tomber au champ d'honneur.
A Billancourt, l'embusqué domine, comme dans toutes les écoles. J'indique ce moyen à ceux que cela tente : être professeur, ou bien encore élève, à condition de changer souvent d'étude. On va de camp d'instruction en camp d'instruction. Mais il vaut mieux professer. Avec un peu d'habileté, on se rend indispensable. Il y a beaucoup d'in-
dispensables dans la banlieue de Paris. Il y en a également dans le centre et le midi de la France. Je les- regarde et me souviens d'une phrase ironique de mon vieux Paccaud :
— Ne sois donc pas si pressé ! A la fin de la guerre seront des héros ceux qui passeront sous TArc de Triomphe.
Et je me rappelle encore la parole destructrice du poète Laforgue :
— Les morts vont vite !
J'essaie tant bien que mal de montrer notre état , d'âme et ses raisons. Nous étions quatre bons amis à l'école des auto-mitrailleuses, qui n'avions qu'un désir : retourner là-bas. J'ai nommé Maton, le plus brillant, mais le plus admirable était le lieutenant Langlamet.
Agrégé de mathématiques, normalien, souslieutenant mitrailleur au début de la campagne, il a été laissé pour mort au coin d'un bois. Sorti de son évanouissement, il a vu s'approcher les Boches ; comme il bougeait un peu, ils l'ont fusillé à bout portant. Par miracle il a vécu, et il veut retourner. 11 est de faible santé, malingre; son esprit clair, vif, ardent, habile aux spéculations les plus hautes, est mal servi par les muscles. Il boite, il se fatigue vite. Qu'importe ! il veut retourner. Un jour, il reçoit une dépêche : son frère vient d'être tué à l'ennemi. Je pense que sa mère le suppliera d'accepter qu'on le verse dans l'auxiliaire ou qu'on le réforme. Quand il revient, il me dit :
— Non, ma mère est française.
Et lui, plus que jamais, veut retourner vers ces lignes qui nous attirent comme Taimant les mé» taux sans alliage.
Le quatrième d'entre nous a fait toute sa carrière dans l'infanterie de marine. Il lui manque un doigt, et son pied gauche appuie mal sur le sol, le tendon d'Achille étant coupé. En 1916, il fut fait chevalier de la Légion d'honneur pour belle conduite dans un groupe d'auto-mitrailleuses.
Il m'est impossible, quelles que soient mes rancunes, de dépeindre la foule grouillante et laide qui nous entoura pendant les mois de septembre et d'octobre 1915; ils disent, ces intelligents :
— Pourquoi diable voulez-vous repartir?
Les bois de Meudon, vêtus des richesses automnales, nous proposent leurs clairières où les feuilles qui tombent meurent en beauté. L'automobile nous emporte. Derrière nous, les voitures blindées vont cahin-caha. Un petit exercice fait h la hâte sera tout le travail de la matinée, puis nous irons à la lisière, rêver à nos après-midi, où la poésie des frondaisons se changera en très réelle volupté. Qu'est-ce donc qui nous dégoûte? Après l'offensive d'automne. Maton écrit au ministre pour être versé dans l'aviation, je demande en vain à passer dans l'infanterie. Ne sont-elles pas charmantes, nos amies? Pourquoi ces nuits traversées de cauchemars, pourquoi ce front barré le matin quand on se rencontre? Nous sommes devenus des
virtuoses du volant. Est-ce que cela ne nous amuse [pas de conduire, comme dans un steeplechase, èi travers valions et fossés, la vieille guimbarde dont les tôles d'acier se déboulonnent? Peulétre que nous sommes écœurés par ce matériel qui ne vaut rien ?
C'est en septembre 4914 que notre état-major, instruit par l'exemple allemand, décida d'employer l'automobile comme arme de combat. Les premiers groupes d'auto-mitrailleuses ont rendu des services pendant la course à la mer, témoin ce 3* groupe auquel je vais bientôt appartenir, et qui a soutenu, par le feu de ses canons de 37, la charge incroyable des dragons de la 8® division de cavalerie, lesquels, pied à terre, maniant la lance comme une baïonnetto, se sont emparés du village de Monchy. Depuis lors, la guerre de mouvement ayant cessé, on aurait en le loisir de perfectionner l'agencement des voitures. On a dépensé beaucoup d'argent,on a mis à l'abri beaucoup d'hommes tït un grand nombre d'officiers, on n'a rien fait. Montées sur des châssis de tourisme, dont les ponts arrière se brisent au moindre cahot, écrasées parle poids de la superstructure, nos automobiles ont valeur de ferraille. Il est bien entendu que je parle de 1915, je veux croire que tout est changé. Au reste, je ne saurais d'aucune façon critiquer le présent, je m'abstiendrai même de décrire nos forteresses roulantes, il faut avoir des précautions devant l'ennemi. Mais les défauts du matériel
n'expliquent pas mon besoin de partir, puisque je suis ivre de joie, lorsque m'atteint Tordre de rejoindre, en Lorraine, ce 3* groupe dont je viens de vous parler.
Ah ! pauvre humanité qui croyait s'être évadée des vertus ancestrales. Pas plus que le philosophe n'a trouvé la pierre qui change en or le métal, tu n'as trouvé quoi que ce soit dans ton formidable labeur. Nous ne revenons pas à l'âge des cavernes, nous ne l'avons jamais quitté. Il n'est qu'une vertu, de celle-là dépendent toutes les autres : le courage. Il n'est qu'un plaisir digne d'une âme vertueuse : le péril. C'était ainsi au printemps du monde.