EN LORRAINE
Dans la caserne de la Pépinière, les fusiliers de la brigade ont leur dépôt. M. le capitaine Saillant, directeur du centre d'instruction de Billancourt, m'envoie auprès du capitaine de frégate de Ménard, chef suprême des groupes d'auto-mitrailleuses sur le front. Je pénètre dans un milieu nouveau, et, tout de suite, je fais profession d'amour : les façons d'être que je rencontre se rattachent à une qualité de politesse et d'esprit de corps que l'armée ne connaît pas.
Le commandant de Ménard me reçut avec une amitié paternelle, l'ordre du ministre me faisait membre de sa famille. En effet, au début de la campagne, alors que le secours anglais laissait inemployée notre flotte, on avait donné les automitrailleuses à la marine, afin d'utiliser quelques équipages rendus disponibles par l'inaction de nos navires. En novembre 1915, nos groupes étaient commandés par des lieutenants de vaisseau, qui avaient sous leurs ordres des enseignes et des officiers de l'armée, des matelots et des soldats. Pour
hétéroclite qu'elle fût, cette formation présentait Tavantage d'inspirer de l'orgueil à notre personnel. Tant qu'elle dura, nos hommes s'imaginèrent troupe d'élite.
Le commandant de Ménard me fit asseoir en face de lui. C'est un dés héros de la brigade, il fut grièvement blessé dans les Flandres, il a de la courtoisie, surtout de la simplicité. Après s'être informé de mon passé, il me présenta en quelques mots^ intelligents et rapides, le chef et le camarade que j'allais trouver en Lorraine :
— Le lieutenant de vaisseau Cigli, me dit-U, est un caractère. Vigoureux, et prompt dans ses emportements, il paie toujours de sa personne. Presque seul des enseignes de la réserve, il a obtenu au feu son troisième galon. Il doit au général Baratier la Légion d'honaeur et une citation qui commence en ces termes : « Officier d'une bravoure devenue légendaire dans la division. » 11 s'agit de la 8^ division de cavalerie et de l'attaque de Moncby, où le 11^ dragons... mais vous connaissez cet épisode ?
— Je le connais, commandant.
— Vous aurez un chef, reprit-il. Les matelots l'adorent, et ils sont bons juges. Prenez garde que leur discipline est particulière. Il ne faut pas les brimer. Tâchez qu'ils vous aiment. Dès qu'ils vous auront vu au combat, vous pourrez compter sur eux.
Il parlait d'une voix agréable. Vraiment il m'introduisait dans sa maison. *
LES AT3T0-MITRAILLBUSES Ua
— Quant au lieutenant Golonna,il appartient comme vous à la cavalerie, mais il eut la poitrine traversée par une balle, tandis qu'il servait avec les fantassins en novembre 1914. Son père est le générd Colonna de Giovellina, des troupes coloniales. Vous ferez bon ménage. Ce jeune bomme plein de gaîté commence une noble carrière* Ainsi que voire capitaine^ il a gagné la Légion d'honneur sur le champ de bataille.
Je baisse les yeux. Le ruban rouge que je porte me gène un instant Je F ai gagné pourtant par un dur effort Ma croix me rappelle dix volumes, La croix de mes camarades leur rappelle un moment d'héroïsme, mais le^ prestige du péril ]a vfird éMouissante.
«*^ Ainsi tous les officiera du 8* groupe seront légionnaires^ conclut le commandant de Ménard en me serrant la main.
Sur le seuil^ il ajoute :
— Si voua avea quelque ennui, écrivez-moi directement, je suis à votre disposition.
Et le train m'emporta vers la Lorraine.
De toutes les provinces où j'ai vécu pendant la guerre, elle est la plus rapprochée de mon cœur. Je Tai détestée. Son hiver obscur, ses vents qui apportent le grésil et la neige, la monotonie de ses paysages, la dureté des figures, la pauvreté des végétations, me glacèrent les premières semaines. Peu à peu, pendant les onze mois que j'ai passés sur son sol, j'ai été conquis et transformé par
Ténergie âpre, la rude poésie de ce décor. Peut-être la tendressç filiale de Maurice Barrés pour les marches de l'Est m'avait- elle préparé à les comprendre. Maintenant je puis écrire, plagiat pieux : « Moi aussi, je suis Lorrain. » Au versant de Bénamont, sous les ombrages de Parroy, dans les tranchées de Vého, j'ai monté la garde. En Lorraine, je ne suis plus spectateur, je participe à la défense du pays.
A Lunéville, j'ai trouvé l'une des automobiles du -3® groupe, pilotée par un marin coquettement vêtu, coiffé de ce béret qui les fit nommer des « demoiselles ». La voiture me conduisit à Maixe, village dévasté. Le bombardement troue, l'incendie nivelle. Maixe fût bombardée et incendiée en 1914. Une dizaine de maisons restent sans blessure. Dans l'une d'elles était ma chambre, dans une autre la popote.
Le premier maître Le Doussal m'accueillit, un vieux serviteur qui avait couru le monde sur les bâtiments de la flotte, un corps desséché par la brise salée, un visage immobile et pourtant hostile à cet officier de l'armée de terre qu'il voyait en moi.
— Le capitaine n'est pas encore arrivé. Monsieur Colonna est aux tranchées. En leur absence, je commandais le groupe.
A Tarmée, Le Doussal aurait eu grade d'adjudant, mais la marine donne à ses sous-officiers un autre relief. Dans son hameau de Bretagne, on le
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nommera « maître Le Doussal », et, les jours de grande cérémonie, il portera Tépée et le bicorne. Autour de nous, fes matelots et les soldats se groupent.
— Le lieutenant Colonna est aux tranchées? J*irai le voir côt après midi.
Je Tai rencontré à Bénamont. II trouvait le moyen d'être élégant, bien que sa haute taille avelte disparût sous une combinaison couverte de boue.
Hugues Colonna, extrêmement blond, rose, les yeux bleus, maigre et alerte, s'amuse de cette guerre qui nous détruit. Je ne puis penser à lui sans évoquer les officiers d'ordonnance de l'Empereur. Je le vois, arrivant au galop sur le tertre où les peintres nous ont montré Napoléon contemplant la bataille. Il a de la gaminerie, un cœur ardent, une incroyable jeunesse.
— Demain, je visite les postes des mitrailleurs, venez avec moi.
En cinq minutes, nous sommes devenus amis.
Le soir, à Maixe, je fis l'inspection des granges où reposaient nos inutiles voitures. Tout l'Jiiver elles dormiront sous leurs bâches. Les pièces elles équipages renforcent la ligne. Nous devons fournir deux sections de mitrailleuses à la 8® division de cavalerie, et en assurer la relève, ce qui ne laisse pas d'être difficile, notre personnel étant peu nombreux. Ma tournée faite, j'ai interrogé les matelots, les soldats, j'ai pris contact avec les sous-officiers
dont le souvenir m'émeut encore aujourd'hui. J'ai choisi mon ordonnance, le fidèle Bourdon, que je regrette depuis que nous nous sommes séparés.
Bourdon semble avoir quinze ans. Petit, un peu gras, exceptionnellement robuste, il a Tâme tendre, et son âme se reflète dans ses yeux qui sont à fleur de tête. Sa famille est du Jura, et elle a payé lourdement la dette française : un fils mort, un autre estropié. Le mort a sa tombe au cimetière de Lanéville. Nous y porterons des fleurs.
Pour monter à Bénamont, je mets ma salopette et un bourgeron. Les boues de Lorraine, moins profondes que les boues de TYser, s'attachent davantage à Tuniforme. Elles rongent la couleur, laissent leur empreinte.
— Nous avons quatre pièces en ligne, me dit Le Doussal, mais monsieur Colonna commande à douze sections.
Mon camarade était chargé de toutes les mitrailleuses dans le secteur, poste d'un prodigieux intérêt, que j'ai occupé quelques semaines plus tard. L'officier mitrailleur est responsable du matériel, des abris et de l'organisation des zones de feu, qui arrêteraient Tennemi en cas d'attaque. C'est un personnage. Colonna le tenait avec une gravité puérile et délicieuse.
Cet après-midi, il fait soleil. Les herbes accablées par la pluie des jours passés se redressent, la lumière éclaircit la palette de l'automne, les
bois de Bénamont, qui coiffent la crête, sont à la fois dorés et roses.
— Laissons le boyau, me dit Colonna.
Et nous allons, à travers campagne, sur le revers nord de la colline, en face des Allemands que notre présence n'inquiète pas, reconnaître pour mon instruction le dessin de nos tranchées et les lignes de l'adversaire.
— Asseyons-nous.
Colonna s'étale dans le pâturage. Il déplie ses cartes, il me montre, il m'explique. Ses grands gestes menacent l'horizon.
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Il désigne nos centres de résistance et les casemates de l'ennemi. Qu'il prenne fantaisie à un artilleur allemand, même à un fantassin, d'ouvrir le feu sur notre groupe, et nous serons nettoyés en une seconde, Mais à quoi bon y songer, l'air est si doux. Quelle tristesse de revenir ! Quelle surprise : au village de Bénamont nous attend le capitaine ^igli.
Peut-être tient-il son nom des anciens corsaires de la mer du Nord. Aussi blond que Colonna, plus pâle, serré dans sa taille petite et bien prise, il paraît concentrer une force toujours tenue en bride, dans son corps maigre et son visage aux maxillaires saillants. Ses yeux, qui n'aiment point à se déplacer, ont une clarté presque insoutenable. Il est froid quand on l'aborde. Ayez un mot heureux, il s'anime. Mettez-le en confiance, il a
des expansions d'adolescent. Mais, devant la troupe, M. de Ménard a raison, il devient, il est un chef. Je n*ai jamais eu tant de plaisir à être commandé que par le lieutenant de vaisseau Cigli.
Au fait, c'est la première fois que j'ai un chef direct. Le porte-fanion est si rapproché et si loin du général, que celui-ci se penche pour lui donner des ordres et, par sa bienveillance, tâche à combler la distance qui les sépare. Maintenant, je suis enrégimenté, mon travail ne consiste plus à soigner un homme, mais à préparer des hommes pour Faction. Si je commets des fautes, Cigli me reprendra. Si j'insiste, il doit me punir. Il n*en eut pas Toceasion.
J'avais beaucoup travaillé, soit à Chaumont, soit à Vincennes. Ce fut mon tour d'instruire. Nos marins connaissaient mal la mitrailleuse qu'ils maniaient. On avait doté nos voitures de cet appareil de précision qu'est la Saint- É tienne. Je l'aime, mais il faut l'aimer pour pouvoir s'en servir. Cette grande dame de la mécanique exige des soins constants, des ménagements, de la tendresse. On peut dire que la Saint^É tienne est une subtile courtisane, tandis que la Hotchkiss est une bonne fille des rues. A l'une donnez des caresses, à l'autre des claques. Encore est-il nécessaire d'apprendre \ à caresser. J'entrepris d'en infuser la science à nos matelots et à nos soldats.
Me voilà donc professeur, mais sur le front, et les élèves passent leur examen en visant l'ennemi.
LES AUTOMITBAILLEUSES 149
Cela fortifie Fattenlion. Le champ de tir où j'emmène mes élèves est à la sortie de Maixe,
Il faut que je vous montre en quelques traits le décor. A Test de Lunéville, du côté des Allemands, le sol se relève dans une vaste ondulation qui forme la crête où se défeuillent les bois de Bénamont. Plus au sud, la forêt de Parroy étend son mystère. Plus au sud encore, les hauteurs de Vého s'opposent à Leinlrey. Cette naturelle barrière met à Tabri des vues la plaine lunévilloise. Son versant français est peuplé de villages. Voici, du nord au sud, Maixe, Einville, Bénamont, Bauzemont. Cette dernière bourgade domine un canal (|ui alimente ses eaux dans un étang. La rive nord est à nous, les berges du sud appartiennent aux Boches, dont les tranchées coupent la forêt protectrice. Les ternes couleurs des champs s'unissent aux brumes qui masquent les derniers ors des frondaisons dégarnies. Un léger brouillard s'élève de la Meurthe paresseuse.
Quand souffle le vent d'est, il n'éclaircit pas les horizons de novembre, il nous apporte des nuages livides. Voici le gel et la neige. Mais vienne un beau matin, la pureté du ciel m'enchante. 11 est si pâle que son azur n'arrête pas le regard, et nos avions montent vraiment vers l'infini, dans les longues spirales qu'ils font pour atteindre un but qu'on ne devine pas.
C'est au crépuscule surtout qu'ils abandonnent la terre, soutenus par les rayons obliques du soleil.
Le bruit de leur hélice et de leurs ailes est presque continu dans cette région où Lunéville attire les bombardements aériens. D'autres bruits ont la même constance : coups de canon et coups de fusil. Il y a tant d'objectifs pour l'adresse des Boches. Une semaine c'est Einville, l'autre Bauzemont, la troisième les pièces de marine de Bénamont. Néanmoins le secteur n'est pas agité. Simplement on échange des politesses, les échos retentissent du tumulte des w départs » et de l'explosion des obus adversaires. Reims était plus tragique. Ici, l'on se tâte, l'on attend. Aucune attaque n'est possible dans cette saison où le dégel succède au frimas. La pluie tombe, le parapet des tranchées s'écrouTe, les eaux envahissent nos abris, nos hommes y baignent jusqu'aux cuisses. Après quarante-huit heures ils nous envoient un messager pour demander qu'on les relève. Et Cigli me donne l'ordre de conduire là-haut des équipes nouvelles.
Dès que j'ai franchi la crête, un étrange spectacle m'apparaît. Dans l'oculaire de mes jumelles, je distingue, chassés de leurs trous que la boue a comblés, se promenant entre les tranchées. Français et Allemands qui manient des seaux pour vaincre l'inondation. Une sorte de trêve nous est imposée par la nature. Pourvu qu'un état-major ne s'avise pas de provoquer un tir! Les représailles seraient immédiates, le sang coulerait sans aucun résultat stratégique, et n'est-ce pas assez souffrir pour nos hommes que d'être privés de sommeil et
LKS AUTO-MIÏRAILLEUSES 151
de voir leurs vivres détruits par Teau envahissante?
— Si vous permettez, mon lieutenant, je resterai.
C'est un quartier-maître qui me demande cette étrange faveur. Il veut consolider Tabri, surveiller le travail, et surtout diminuer par sa présence le labeur des autres. Le froid a fait d^s victimes dans notre groupe. Nous ne pouvons fournir que trois mitrailleurs par pièce, un sous- officier par section. C'est insuffisant. Ils sont accablés de fatigue. Beaucoup souffrent de leurs blessures anciennes, et songez qu'ils ne dorment pas, que Veau gagne, que les rats pullulent, que la pluie est glacée, que la torpille menace, que le vent d'hiver va revenir.
De la mer du Nord à la frontière d'Alsace, de pareilles tortures sont endurées, de pareils dévouements se manifestent. Pensez à cela, bonnes gens que le dégel réchauffe et qui souriez en murmurant : « Quelle matinée printanière ! » Ces inattendue renouveaux qui coupent la mauvaise saison nous valurent tant de peines. Les ruisseaux débordent, les puisards ne suffisent plus. On lutte contre la froidure, on ne triomphe pas de l'humidité. Elle filtre dans le sol qui s'affaisse. Les poutres et les rondins menacent d'écraser sous leur poids ceux qu'ils' protégeaient. Les munitions sont noyées, les fusils, les mitrailleuses, sont menacés par la rouille. Allemands et Français oublient leur haine et, dans la désolation, se regardent à quelques
loi MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE
centaines de mètres, unis dann une défaite qui créa jadis la solidarité humaine.
— Restez, mon petit! C'est bien, ce que vous faites là..
Pendant quatorze jours, il n'a pas quitté le poste de première ligne, l'éperon qui permet de faucher, à droite, h gauche, l'espace qui nous sépare d'un autre éperon où j'aperçois l'horame grisMre» pour lequel j'éprouve, it cette minute d'aocable* ment et quelle que soit ma philosophie, la haine que mes mitrailleurs n'ont plus. Je viens de l'arrière, du village, je suis frais et dispos, Si je m'écoutais, je prendrais une arme et j'abattrais ces silhouettes.
— Fritz travaille comme nous, murmurent les matelots.
Et ils le plaignent, avec cette pitié qu'ils ressentent pour eux-mêmes.
Croyez-moi : la férocité de cette guerre est entretenue par ceux qui ne souffrent pas.
J'ai ramené les équipes lasses au cantonnemetit« Do grands feux brillaient dan$ les cheminées. Les femmes lorraines ont soin de nos soldats. Gigli a parlé aux mitrailleurs. Il les a remerciés. Ils sont contents.
Rien n'est plus beaul Le chef dit : « Je vous remercie. » El tout le malheur est oublié. Cet amour'là est plus noble que l'autre, plus difficile à mériler, plus absolu, puisqu'il offre pour preuve la volonté de mourir. Nos marins me racontent : « A
Monchy, le capitaine Cigli était debout sur le blindage des voitures, lui seul exposé, et, quand nous avons fait retraite, il est resté sur la route jusqu'à ce qu'il fût blessé. Quand il tomba, nous Tavons cru mort. Il est revenu, nous avons pleuré. » Et tous connaissent la phrase du général Baratier : <c Officier dont la bravoure est devenue légendaire dans la division. :«> Ahl il n*a pas besoin de les punir, il pose la main sur leur épaule, il les secoue , il dit : « Si tu recommences, je te casserai la figure. » D'un autre, ils n'accepteraient pas cela, ils réclameraient. Ils sont fiers de cette familiarité. Ils aiment.
Et Cigli les aime également. Hier soir, les chasseurs cyclistes sont venus à Màixe pour courtiser deux femmes de mœurs agréables. Nos matelots se sont fâchés. Il y eut rixe. Cigli s'étonne :
— Comment leur avez-vous permis?
Il met des factionnaires aux deux entrées du village. Défense aux chasseurs de passer! Cigli s'intitule « roi de Maixe ». Plaisanterie, mais de pareils mouvements donnent de l'allégresse à la dévotion des marins, créent Tesprit de corps, et l'esprit de corps est indispensable dans une cam- ^ pagne si longue, pour maintenir et renouveler Thé- . roïsme au cœur d'une armée qui critique trop les
actes du gouvernement, {censuré)
qui ne comprend
plus très bien les raisons de la guerre et se bat pour l'honneur de son propre drapeau.
Je me rapproche de la troupe, je vis avec elle, j'étudie ces âmes simples, j'aperçois la puissance de Tuniforme, des traditions qu'il symbolise. Jamais un matelot ne sortira le dimanche si sa tenue n'est pas impeccable. Ce souci le rend méticuleux, le marin a plus de dignité et nettoie mieux sa voiture que nos soldats qui viennent de toutes les armes. Les cavaliers sont naïfs et bons, les fantassins de l'active gardent l'orgueil des combats auxquels ils ont échappé. Quelques-uns, des bourgeois, vont loin dans la vantardise. Défiezvous! Au feu, ceux-là ne tiendront que si on les regarde, et l'on ne trouve guère de spectateurs aujourd'hui.
Nous avons encore des mécaniciens, ouvriers d'usine, ajusteurs, metteurs au point. Détestables caractères au cantonnement, ils seront parfaits dans une mission difficile qui exigera le talent que généreusement ils s'accordent. INos sous-officiers ont des qualités nombreuses, un seul défaut, et qui paraît à peine, mais qui grandira vite, le désir exagéré de l'avancement. Comment s'en étonner? Dans l'infanterie, beaucoup qui sont partis seconde classe, sont déjà capitaines en novembre 1915. La fin de la campagne s'éloigne, et, quand on parle d'avenir dans les longues soirées, c'est un avenir militaire que l'on envisage. L'armée nationale prend les qualités et les défauts de l'armée de métier : esprit de corps, amour du galon.
Pour tempérer cette fermentation^ il est heureux
qu'on nous envoie en congé. L'homme rentre dans un milieu différent. Le respect que Ton accorde à son courage et à sa patience lui fait oublier quelques jours le régiment, ses rivalités et ses aigreurs. A ce point de vue, le mot « détente » appliqué aux permissions est parfaitement exact. Quelques jours après mon arrivée, le lieutenant Colonna alla se détendre à Paris.
Le soir où il nous quitta, nous fûmes priés à dîner, le capitaine Cigli et moi, par le général Baratier qui commandait notre division de cavalerie, la 8®.
Il m'avait déjà reçu au lendemain de mon arrivée en Lorraine, et il m'avait accueilli en confrère, cet écrivain dont l'œuvre sensible et le lyrisme tout vibrantd'une tendresse qui s'épanche, ne m'auraient jamais laissé croire qu'il fût aussi un officier général silencieux, distant par l'ironie, le visage comme fasciné par un rêve guerrier.
Maintenant je l'observe à sa table, entouré de sett état-major. Voilà Tun des héros de Fachoda, le frère de Marchand, le poète de deux livres que j'aime pour leur surprenant mirage. Hé! je me trompais tout à l'heure. Ce rêve où s'attardent les beaux yeux de Baratier, cette maigreur d'apôtre qui augmente la finesse des traits, qui creuse les joues sous la barbe noire un peu frisée, ce front clair, cette imperceptible amertume au coin des lèvres, cette profonde tristesse que ne me cachent pas des plaisanteries parfois grivoises, car le général aime
le mot crû, cette rigidité presque orientale dans la tenue, toute cette apparence, j'aurais pu la deviner en lisant les récits du voyageur, elle fut façonnée par la honte où aboutit Tépique chevauchée, par la douleur d'avoir trouvé pliant les genoux devant son ennemi, la France pour laquelle il avait souffert deux ans dans la torture des sables \ hostiles.
Chez Marchand, comme chez Baratier, j'ai vu ridée de patrie atteindre au mysticisme. Le regard passe au-dessus de votre tête, exalté, religieux. Il voit dans le lointain la revanche, il prie le dieu des armées de nous l'accorder. Déroulède, lui aussi, avilit ce regard.
Je dis vrai : ce n'est pas le soleil et la fièvre qui ont détruit Baratier, c'est la vieille douleur de Fachoda. Elle tenait le cœur. Ne parlez point de nos alliés anglais à cet homme d une intelligence pourtant si rare, il s'irrite aussitôt, et, pour peu que votre uniforme ressemble à la vareuse des officiers britanniques, il vous atteindi^ dans votre vanité par une de ces phrases cinglantes dont il a le secret. Vous ne le comprendrez pas si vous oubliez cette rancune. Elle est née le jour que le sirdar âfait remettre à Marchand les journaux de l'affaire Dreyfus. Pour vaincre ce chagrin presque mortel, Marchand se prêta à l'activité politique, Baratier s'enfonça dans un songe où il devait trouver son œuvre littéraire et les impeccables vertus de sa vie de soldat.
Pendant ces quatre années, j 'ai rencontré des hommes que j'ai nommés en moi-même « les saints delà guerre ». Baratier est monté plus haut que tous dans cet empyrée où Tidée du devoir et du sacrifice est seule lumineuse. Il a tout donné à son pays, sa jeunesse vécue dans les explorations solitaires, son talent qui ferait chérir l'armée par le pacifiste le plus podagre, sa santé perdue. Et il n'a pas été récompensé pour cet exemple et ce mérite. Il aurait pu commander à une armée. Il est mori, le 17 octobre 1917, à la tête d'une division d'infanterie, et je crois bien qu'il n'avait pas encore reçu la troisième étoile. Commandeur de la Légion d'honneur, il n'était que « brigadier » quand je servais sous ses ordres. En éprouvait-il une déception? Je l'ignore, je ne le crois pas. Certains de ses officiers le disaient ambitieux. Peut-être simplement avait-il été dur pour leurs fautes.
Il était très dur dans le service, mais dur pour lui-même d'abord. Tout le monde ne l'aimait pas, les vrais rêveurs ne sont jamais populaires. Le commun murmure : « Il se tait. A quoi pense-il ? Il m'échappe. » Et l'horreur de ne pas comprendre provoqua l'antipathie. D'ailleurs, l'humeur inégale de Baratier avait de brusques à-cotips, il passait de la farce un peu lourde à des silences un peu méprisants. Travailleur acharné, il inspectait chaque détail du secteur, et il était sans indulgence, si ce n'est pour le capitaine Cigli et nos
marins. 11 les avait admirés au teu, il leur passait mille peccadilles, il les nommait : "
— Mes pirates!
Je compris la valeur de ce surnom quand notre groupe quitta Maixe pour aller cantonner à Bauzemont. On ne sortit pas que les hautes voitures blindées des granges où elles dormaient, on vit apparaître dans les rues le bagage le plus hétéroclite : des tables, des lits pliants, même un piano, et une dizaine de chiens qui appartenaient à nos hommes. Tout cela fut chargé tant bien que mal dans les automobiles et les camions. Ggli fermait les yeux sur ce désordre, vous verrez dans (quelques moments pourquoi il n'avait pas tort.
Nous fûmes très mal installés à Bauzemont.
L'espace ne manquait pas, mais nous étions à quinze cents mètres des tranchées allemandes et nous avions la constante inquiétude d'un obus tombant sur nos réserves d'essence. Quel incendie cela aurait provoqué ! Cigli refusa d'indiquer ce péril à l'état-major.
— Attendons, me dit-il, dans quelques semaines j en parlerai au général, il ne faut pas paraître avoir peur.
Et, pour nous distraire, entre deux séjours aux tranchées, nous avons demandé et obtenu l'autorisation de bombarder Parroy. Ce village est situé sur la rive sud de l'étang qui alimente le canal. Une chaussée praticable conduit jusqu'à la digue, où se trouvent nos abris de première ligne. Un soir.
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j'ai mené trois voitures auto-canons le plus près possible de la tranchée, et nous avons envoyé quatre cents petits obus sur les masures où les Allemands devaient faire leur soupe. Tir d'exercice plutôt que tir de guerre. Nos hommes étaient ravis, les cavaliers de la digue beaucoup moins joyeux. Le canon de 37 est la bête noire du gardien des tranchées. Le Boche déteste cette arme à tir rapide. Dès qu'elle le meurtrit, il se fâche. Je ne sais pas si nous avons tué quelqu'un dans les rues de Parroy, mais notre intervention provoqua un tir de représailles. Il se déclancha quand nous étions partis.
Autre distraction : il existait entre les bois de Bénamont et Bauzemont une pièce de marine à longue portée, qui distribuait assez fréquemment de gros projectiles sur les villes allemandes de r arrière-front. Les avions ennemis finirent par la repérer et l'artillerie commença un tir indirect. Elle mit trois semaines à toucher le but. Patients et toujours méthodiques, les Boches ouvraient le feu vers midi. On se réunissait près de l'église de Bauzemont pour voir éclater les obus. Ils fouillèrent, morceau par morceau, le vallon oîi la casemate était installée. On suivait par la pensée le travail de l'officier allemand penché sur la carte et délimitant la zone qui restait à battre. Peu à peu elle dimiAua. « Ce sera pour demain ! » nous dit le lieutenant de vaisseau commandant la pièce. Il fit enlever les munitions et emmena ses hommes. A midi, le lendemain, un lourd obus écrasait l'abri.
Voilà nos plaisirs, tout au moins nos plaisirs de la journée, car k soir, quand ce n'est pas notre tour d'aller aux tranchées, nous faisons une esca* pade à Lunéville.
Nous y avons des amis, une famille charmante que les bombes aériennes n'effraient pas, et nous y sommes encore attirés par la chasse à la lampe électrique, sport à la fois galant et grossier, qui consiste à faire briller soudain, sur le visage d'une promeneuse attardée dans les rues obscures, l'ampoule éblouissante de nos lampes portatives. La dame, effrayée, redresse la tête, un visage apparaît. Est-elle jolie? Est*elle jeune? Elles paraissent toutes jeunes et jolies à de pauvres diables privés d'amour.
L'atmosphère de Lunéville est étrange. Chaque nuit, de profondes ténèbres l'enveloppent, l'aile des avions frôle ses toits. La bombe dégringole en sifflant. On entend des rires, la population s* est habituée et se moque. Les victimes sont rares. Au début, elles étaient trop nombreuses. On apprend vite k se défendre contre la visite des bombardiers. Dès que le tocsin sonne, on rentre, et l'on plaisante et l'on compte fleurette sous les voûtes indestructibles. Le jour, la cité est pleine de grâce, avec son canal, sa rivière, son château et son beau parc. Ici fut la cour de Stanislas, romanesques souvenirs. Je m'attarde dans les allées, je contemple nos avions de chasse grimper au plafond du ciel. Des fem-' mes passent, figures lorraines, aux yeux bleus^ aux
fortes pommettes, au menton décidé. Les cheveux blonds, si pesants qu^ils soient, ne font pas plier la nuque solide, la démarche est robuste. Nos Lorraines sont bien à l'image de leur pays, leur aspect est sévère, leur beauté demande un effort pour être comprise.
Un nouveau Noël ^ passé. Nous Favons fêté à Bauzemont aussi joyeusement que nous avons pu, après avoir porté aux tranchées des cadeaux pour les hommes. J'ai entendu monter des lignes allemandes un chant grave auquel répondait la gaieté de nos troupes. A minuit, un cavalier qui a une jolie voix de ténor, s'est hissé sur le parapet, et il entonne un cantique. Ainsi la brute déchaînée des deux côtés de la flrontière se souvient, avec une nostalgie qu'elle n'avoue pas, de l'enfant Jésus, vainqueur des divinités sanguinaires.
A la mi-janvier, nos deux sections furent relevées. La neige couvrait le sol, la lune apparaissait entre les nuages glacés. J'étais avec le capitaine de Vogué, le lieutenant de vaisseau commandant le groupe qui nous remplaçait, et, tout en faisant notre métier de chefs, nous étions sensibles à la splendeur de ces solitudes argentées. Les artilleries s'étaient tues. Pas un bruit. La file indienne des porteurs trace une ligne noire, là-bas s'épanouit une fusée. On parle à voix laisse. L'ange de la Mort est seulement endormi. N'éveillons pas son auguste sommeil étendu dans ces longues plaines.
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lCy^ MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE
Il s'éveilla au mois de février, quand retentit le canon de Verdun.
Toute la 8^ division de cavalerie était à Farrière. Elle fut alertée le 24, à trois heures du q^atin.
Le bruit court que les Allemands ont enfoncé nos lignes. Cigli réunit les équipages :
— On va se battre! Je ne veux rien qui soit inutile dans les voitures, ni dans les camions.
Il n'eut pas à le répéter. En quelques minutes, les tables, les lits pliants, le piano, furent sacrifiés, les mille objets qui composaient la fortune de nos soldats jonchèrent le sol.
— C'est paré, commandant ! annonça maître Le Doussal.
Etnos automobiles, qui ont pris vratmentraspect do machines ardentes, nettes et redoutables, foncent sur la grand'route à une allure endiablée. Le conducteur se penche sur le volant, le sous officier s'assure que le bouclier tourne à l'aise sur son pivot, le mitrailleur et le canonnier vérifient leurs pièces. Cette fois, ça y est, le capitaine Ta dit: on va se battre ! Si les Allemands ont percé, nous tomberons sur leur fi me. On va se battre au grand air, dans la campagne ouverte, on pourra manœuvrer, il y aura la surprise, l'embuscade. Ùonnezdes gaz au moteur! Tant pis s'il chauffe un peu.
Hâtons-nous ! en quatrième sur la route gelée. La voiture dérape, le Conducteur la redresse. On rit, on ne sent pas la bise qui coupe la figure :
— Qu'est-ce qu'ils vont prendre !
Dans les villages, les paysannes applaudissent les auto-mitrailleuses qui passent en trombe. Le capitaine Gigli, dans sa voiture de liaison, est à la tète de cette charge enthousiaste. Colonnaet moi, nous suivons la dernière automobile de combat, prêts à intervenir si quelque accident ou quelque panne survient. Mais il n'y a jamais d'accident ou de panne, quand les auto-mitrailleuses vont à la bataille. La poussière neigeuse nous enveloppe. Jim, le fox-terrief de Colonna, se cache dans les fourrures-
— Ah! je suis content, vieux! me dit mon camarade.
Je suis content, tout comme lui.
Mentalité particulière des armes spéciales. La France est dans l'angoisse, nous ne voyons qu'une chose : enfin, on va nous employer! Depuis trois mois, nous avons fait le métier de mitrailleurs de position, nous qui sommes plus ra^es, plus maniables que la cavalerie. Considérez l'esprit de corps, nous pensons au fanion de notre groupe, nous voulons pour lui la croix de guerre, nous oublions un peu le drapeau français, en péril.
Ce fut ainsi, la joie brillait dans nos yeux pendant que se déroulait sur les collines de Verdun la sombre épopée.
Nous n'y ayons pas pris part. On n'eut pas besoin de nous. Quatre jours, nous restâmes à la disposition du Grand Quartier Général. Nos marins et nos sol-
dats pleuraient d'impatience. Puis on nous renvoya, nous sommes retournés à Lunéville, à Maixe, à Bénamont, et nous sommes remontés aux tranchées, humiliés et ternes.