‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ces belles semaines qui ont précédé Charleroi, vous étiez déjà des guerriers, mes camarades ! Je vous suis témoin, et je ne suis que cela.

Le hasard fait que j'écris ces lignes à Paris, le 1" janvier 1918, quatrième hiver de la guerre. Peut-être est-îl bon que Ton redise à ceux qui vivent en tout repos comment se créa la barrière humaine qui les protège. Ma division, la 7^, connut tardivement la gloire, mais, dès le 22 août 1914, la 14® brigade perdit la moitié de son effectif, le 14^ hussards et le 26® d'artillerie furent presque anéantis. De telles épreuves nous ont façonnés. Arrêtons-nous.

Un témoin. Et je n'ai pas d'orgueil. Le 10 août, on me mande à l'état-major :

— Monsieur, votre situation est inadmissible, nous ne pouvons vous nourrir, nous n'avons de ration ni pour vous, ni pour votre cheval. Officiellement nous' ne vous connaissons pas. Le général de Trentinian oublie un peu trop les règlements.

Celui qui me parle est le chef de bataillon Maeker, un Alsacien, la plus belle figure de soldat

que j'aie connue. 11 unissait les vertus du guerrier aux vertus du militaire/ Il est mort, tué à Tennemi.

Il m'offensait, me parlant de trop haut. J'ai mis des mois à me prosterner devant des qualités si simples.

— Mon commandant, renvoyez-moi ! Demandez une punition puisque j'ai commis une faute. Je ne partirai que condamné.

II hausse les épaules :

— Arrangez- vous !

Le grand mot de la campagne.

J'ai recours à Paccaud. Il me conduit au général dont il m'avait défendu l'approche : « Ne vous imaginez pas que c'est comme dans le civil! » Et le général, obsédé par ma présence, m'envoie à l'intendant, un colonial comme lui.

On exhume un vieux règlement, du temps de l'Empereur, qui permet à un divisionnaire d'engager sur la ligne de feu quiconque peut être utile à la division. Nous sommes sur la ligne de feu : le canon tonne à Mangiennes ; et mon acte d'engagement est du 11 août, contresigné par le maire de Grémilly-sur-Meuse .

Désormais, mes camarades, je suis le plus humble d'entre vous, pas même une estafette — il faudrait être sous-officier — j'appartiens à l'escorte, et je porterai les ordres, le cas échéant.

Dans l'attente, je tiens la popote de mes supérieurs, les maréchaux des logis. Ils sont fort coh-

tents de moi. J*ai une petite réserve d'or, et je la dépense sans compter. D'autre part, je suis bon cavalier, et mon cheval galope. On m'accepte.

Toute la 7* division, enfin concentrée, marche vers la Belgique. Certitude de victoire : on dit que le général Pau est entré à Mulhouse, nos hussards rapportent, au retour de chaque reconnaissance, les trophées des uhlans qu'ils ont tués. J'ai vu cela ! Sur leur cheval fourbu, nos petits gars, si roses et si frais, souriant du doux sourire de Bretagne, montrent un casque à pointe cabossé, et lèvent vers le ciel tumultueux le faisceau des lances.

J'ai vu d'autres spectacles qui nous entraînent à vaincre. Au lendemain de Mangiennes, on m'envoya contrôler les atrocités allemandes, dans un village reconquis.

Ce fut ma première mission, et, au fond, mission d'homme de lettres : j'écrivis un rapport. Je ne puis nommer ici la bourgade, mais je jure qu'il me fut rendu compte que, le 10 août, les Allemands emmenèrent à leurs avant-postes un prêtre français et des femmes, pour se protéger. Ils assasinèrent un vieillard qui protestait contre la destruction d'un puits, et laissèrent son cadavre vingtquatre heures sur un fumier. J'ai recueilli les témoignages et les larmes, et, joyeusement, ce premier soir où je fus utile, j'ai accepté d'un lieutenant du 101 le fusil qu'il m'offrait pour a|j)attre les silhouettes des bandits qu'on apercevait à la crôte voisine.

lime semble bien que je n'ai tué personne. Mauvaise vue, émotion, je lâchai le coup. Je le regrette, car j'ai rencontré, la semaine d'après, tout déchiqueté, cet alerte lieutenant qui m'avait tendu le fusil, et il me disait :

— En avant, Binet-Valmer, en avant !

C'était le soir d'Ethe.

Toute l'armée disait en avant.

Même ce petit hussard du 14* que j'ai entendu pleurer.

Un jour, à Grémilly, des infirmiers se précipitent. Je les suis. J'entre dans une chaumière. Sur un grabat, un gosse sanglote. Il porte l'uniforme d'azur. Il raconte, il raconte désespérément. Il faut qu'on sache pour qu'il soit vengé 1 La patrouille était cernée; il est tombé, il est resté seul; les uhlans l'ont entouré, et l'un d'eux qui gouaillait, le garrotta et lui attacha les pieds à la queue d'un cheval, puis, sautant en selle, le traîna à travers champs. Comment s'est-il délivré? Il ne le dit pas. Il n'arrive pas au bout de son récit. Il pleure.

Cette histoire, cent autres pareilles, ont leur écho dans le cœur de l'armée. Et l'armée s'en va, ivre de vengeance, vers la Belgique que nous devons secourir. A chaque engagement, nos éclaireurs sont victorieux. L'Allemand ne résiste donc pas? Où pourrons-nous l'atteindre? Faudra-t-H toujours doubler l'étape?

Nous franchissons la frontière belge. Je n'ou-

blierai jamais ce matin de brume et cette émotion. Le reste n'est pas la guerre que nous avons souhaitée, nous dont e>st le métier d'imaginer des choses, belles. Mais cette route qui tourne, ce cortège interminable de fantassins diminués par le ciel bas, ces dragons de Tescorte dans leur long manteau, et ce sergent d'infanterie qui hausse vers le petit général du Tonkin et de Madagascar le poteau frontière que les Allemands avaient arraché !

Ensuite, les cigares et l'accueil de Belgique ! Ruette, Gommery, la Malmaison. Déjà. la Malmaison 1 ce n'est pas celle où je fus blessé, mais notre langue précise et notre âme unique n'ont que peu de mots faisant image pour désigner un lieu.

Écoutez Pâme unique de la France tout enchantée par les promesses de victoire ! Soldats du 101, du d02, du 103, du 104, adolescents de Paris ou de la Sarthe, hussards du 14, artilleurs du 26®, à travers les défilés des premières Ardennes, ils vont dans la brume, insouciants, joyeux, confiants, et voici le 22 août et le crépuscule du matin.

La route monte. Elle s'engage dans les bois.

Sous les frondaisons, dans les pinèdes, il demeure encore, le lit de paille où, hier, l'Allemand s'en vint coucher. Et moi, je dépasse la colonne, je porte des ordres à celui-ci, à celui-là. Le petit fantassin s'anime, on crie :

— Voilà le Suisse !

Je suis devenu populaire dans la division.

Hélas! j'entends des paroles plus graves. Nos officiers d'état-major marmonnent. Ils n'aiment pas beaucoup que le général soit toujours avec son avant-garde. Ils trouvent que l'armée s'engage bien à l'aventure. Peut-être ont-ils raison.

Je n'en sais rien! Je porte des ordres tant que je peux, je ne cherche pas à comprendre.

Nous allons à travers bois. J'entends la sympathique rumeur qui m'accompagne, je reçois les éloges de Paccaud/je flatte Fencolure de Voltigeur, Je suis heureux, j'appartiens à la race conquérante! Derrière ces bois que nous aurons franchis dans quelques minutes, c'est l'inconnu du péril. Les bois sont franchis. Le brouillard se dissipe soudain.

Quelle charmante vallée à nos pieds !

Le village d'Ethe est sur l'autre versant. Nous n'avons pas loisir de l'admirer.

Un énorme fracas, une tempête nous bouscule.

Il semble que tout s'écroule. Tout se précipite : les bruits, les attelages et les hommes. L'arfiUerie allemande prend en écharpe la colonne qui s'engageait dans la riante vallée. Les balles sifflent, les chevaux tombent. Le général et son escorte:

foncent vers le village où, bientôt, nous seroub cernés.

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