‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 21 sur 29 · FORÊTS DE LORRAINE. ABRIS DE LA SOMME · texte numérisé non relu

FORÊTS DE LORRAINE. ABRIS DE LA SOMME

Les marins nous ont quittés. Le capitaine Ggli est retourné à la brigade. Nous avons eu du chagrin... Ce départ était inévitable, nous Tattendions, il faut des matelots sur les chalands toujours plus nombreux, qui patrouillent dans la mer du Nord ; mais, privés de nos « demoiselles » et de notre chef, nous perdons confiance.

Dans cette guerre, la cavalerie et les formations qui lui sont rattachées souffrent d'angoisse morale. Inutiles, méprisés parfois, nous travaillons plus que les autres. On nous demande de rester une troupe mobile, apte à la poursuite, au service en campagne, métier délicat. On interrompt notre entraînement pour nous envoyer aux tranchées

boucher les trous. {Censuré)

Hommes et gradés font demande sur demande afin d'être employés ailleurs. Le personnel de l'aviation a été vivifié par les apports de la cavalerie, les cadres des chasseurs à pied regorgent d'anciens dragons. Ouvrez l'annuaire, l'infanterie nous dépasse à peine dans la proportion des morts.

— Il faut nous en aller, dis-je à Colonna.

L'isolement où nous a laissés la perte de Cigli nous rapproche davantage. Notre nouveau capitaine, tout chamarré de croix, est un de ces heureux qu'une grande blessure reçue au début de la campagne, a tenu depuis lors à l'écart des combats.

— Patience! répond Colonna.

Et, dans rintervalle des manœuvres, nous jouons avec nos chiens.

J'ai ramené de permission un buU-dog. Il se nommait Rostand. Je l'ai appelé Rostie par déférenc,e pour le poète. Il n'est pas très beau, mais il a des attitudes amusantes, de gros yeux qui cornprennent, des épaules larges, écrasées jar une lourde nuque et une tôte puissante. Mon ordonnance Bourdon l'adore, et je l'aime, moi aussi. Le fox-terrier Jim est son compagnon. Bien des villages de Lorraine se souviennent des deux officiers mélancoliques, éternellement suivis par Jim qui gambade, et Rostie dont la silhouette attire le regard.

Nous ne nous sentons plus une troupe d'élite. La guerre de mouvement s'éloigne, tel un paradis. Ce printemps 1916 exige de la patience. D'ime permission i l'autre, on compte les jours. Une mauvaise bronchite me jette au lit, au moment que notre groupe va cantonner à Lunéville. La 8* division est chargée de garder la forêt de Parroy .

Pendant ma maladie, j'ai le temps de réfléchir. Qu'ai-je fait depuis un an? Rien, et ce n'est pas la volonté qui me manque. Ma section, trois voitures

blindées, vaut la section de Golonna. J'ai essayé d'être un bon officier, mais quels services ai-je rendus? N'aurais-je pas^té plus utile en employant pour la France le peu de talent que j'ai et la sonorité que dix volumes ont donnée à mon nom? Question des compétences! Peut-être est^elle insoluble? Je regrette mon passé, je n'aperçois pas d'avenir. Est ce donc fini? Dans ce lit où l'on me pose des ventouses, ce n'est plus le beau visage de la mort qui m'apparaît, c'est la porte noire, l'escalier vers l'oubli. Est- il donc deux espèces de mort, l'une qui épouvante, l'autre qui attire? Sont-ils vraiment heureux, les jeunes guerriers tombés dans l'ivresse de la charge? Oui, heureux ! Ils n'ont pas donné du Tront contre l'obscurité de l'âge et ne verront jamais les années du déclin. Que ne suis-je resté au vallon d'E the ? Tout ce que j 'aime s'écroule , le monde est une caserne, j'obéis à des galons et non pas à une intelligence. Je ne me sens pas grandi par mon sacrifice, mais diminué. Allons, c'est la fièvre ! 11 faut se secouer, s'intéresser aux détails de la vie. A peine guéri, je suis monté en forêt de Parroy.

Le rôle que j'ai tenu, les fonctions d'officier mitrailleur que j'ai remplies, organisant tout le secteur de Goutelaine, l'importance que semble prendre aujourd'hui cette partie du front jadis si calme, m'interdisent de continuer pour cette époque de ma vie militaire le récit quotidien de mes aventures. Je suis resté des semaines dans la belle

forêt. Sous les ordres du commandant de Vauchier, le plus intelligent des hommes, j'ai repris en travaillant le goût de vivre, j'eus plaisir à me rendre utile, et je crois y avoir réussi. Nous avons transformé un système de défense qui était bien insuffisant quand nous arrivâmes. Le 3® corps de cavalerie nous a félicités.

Je voudrais vous donner l'atmosphère oîi nous vivions. Permettez-moi d'intercaler dans ces Mémoires quelques pages publiées au Journal en février 1918. Cette petite œuvre prend la forme d'un conte. Vous y trouverez des initiales au lieu de noms exacts, l'imagination habille parfois le fait précis, mais je n'ai pas inventé l'épisode qui donne à cette courte nouvelle son émotion.

Page 1