‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 22 sur 29 · AU-DESSUS DES SENTIMENTS HUMAINS · texte numérisé non relu

AU-DESSUS DES SENTIMENTS HUMAINS

Le boyau s'enfonce dans les bois. Tout à l'heure il était à leur lisière, il venait de la plaine, oii le chaud soleil du mois de mai rendait son ombre agréable; il a gravi la colline, il se perd sous la futaie. De l'autre côté du vallon, le boyau allemand imite son dessin. Ils se rejoignent à l'abri des frondaisons, séparés seulement par les toiles métalliques, dressées contre les arbres, et dont les mailles renvoient la grenade. Au niveau de la clairière, tous deux sont reliés à des petits postes masqués par les herbes du printemps.

Le secteur est calmej; l'ennemi, ce sont des

Forêts de lorraine i69

troupes de landwehr. On serait disposé à ne point se faire de mal. Les jeunes feuilles et les oiseaux ont de la tendresse, et le cœur dés hommes n'est pas encore tellement séparé des poètes qu'il ne s'amollisse au crépuscule du soir, au chant du rossignol. Nous regardons Técureuil se balancer sur la cime des chênes, et les projectiles qu'il laisse tpmber sur la table où nous dînons, nous rapprochent de notre enfance. Comme lui, nous avons de la gentillesse. Nos gars disent :

— Oh! par ici, Fritz n'est pas méchant!

Ne croyez pas que l'on fraternise. Ce n'est point l'habitude des cavaliers. Mais on se laisse aller à oublier la guerre, on fourbit les armes pour qu'elles brillent et non pour qu'elles soient prêtes, et le coup de fusil qui déchire le silence pourrait bien .être le jeu de quelque braconnier. A des heures précises, connues, nos canons et les leurs envoient quelques obus sur les états-majors, projectiles qui n'atteignent pas ces messieurs, mais dont nous écoutons le fracas avec un sourire complice. On interrompt une seconde la partie de bridge, on nomme le village qui doit être touché, et, par esprit de discipline, l'on fait des rondes avant de s'endormir.

Près des bouleaux, à cent mètres de Tendroit où se croisent à angle aigu la lisière allemande et la française, où se confondent les réseaux barbelés des deux camps, il y avait un block-house de mitrailleuses, flanqué de deux emplacements éven-

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tuels. C'est de là que j'ai suivi le drame dont s'épouvantèrent la nature et les hommes.

Notre, quiétude ne pouvait durer. Au quartiergénéral de l'armée on répétait :

— Il ne se passe rien dans la forêt de X...

Et il fallait qu'il se passât quelque chose pour obéir aux circulaires qui ordonnaient d'avoir de l'activité.

Sous bois, impossible d'agir. Restait le vallon. On nous commanda d'y faire des patrouilles. Ce n'est pas ennuyeux. De jour, on choisit un point de repère dans la plaine : ce clocher, celte masure, cette haie; on discute jusqu'au soir le moyen de s'y rendre, et, la nuit tombée, avec des cavaliers choisis, on rampe, ne risquant guère que de s'écorcher les genoux. Une fusée éclairante monte au ciel, on se tapit. Si les Allemands tirent, nos mitrailleurs, prévenus de notre escapade, nous protègent par des rafales qui imposent silence. On revient et l'on met sur le rapport : « Été à tel endroit, rien à signaler. » Fritz fait exactement la même chose que nous. Je me rappelle l'admirable comédie du crocodile.

On nomme crocodile un tuyau de fonte, long de quatre à cinq mètres, rempli de mélinite et qui porte à ses extrémités des mèches par quoi l'on peut le faire exploser. Le crocodile sert à détruire les réseaux. Le difficile sera d'allumer la mèche. Elle s'éteint le plus souvent. Les Allemands amenèrent presque à nos lignes un de ces engins qui n'éclate pas. Nous le trouvâmes, nous remîmes les amorces,

FOKÊÎTS DE LOÎtRAlNE 171^

nouis Tavûns porté chez les Boches; il n'a pas davantage éclaté, Fritz nous le rendit deux jours après, sans aucun succès. Cela aurait pu durer des semaines, si Tétat-major ne s'était fâché.

— Des coups de main! Des prisonniers à tout prix!

Oji organisa le coup de main. Le lieutenant Z... en fut chargé. Naturellement, ceux-là mêmes qui redoutaient d'être choisis l'envièrenl aussitôt. Le lieutenant Z... était le fils d'un général commandant une [division voisine. Il n'avait pas encore la croix de guerre* Hél qu'il aille la gagner I

Il ne la gagna point. Chez les Allemands il y avait eif relève, les Bavarois remplaçaient la landwehr. Le détachement commandé par Z.*. se heurta à une patrouille exceptionnellement mordante. Désordre, retraite précipitée, et le lendemain deux' Français ne répondirent pas à l'appel. Le compte rendu de Z... manqua de clarté, des bruits coururent. Un capitaine de l'armée arriva; il interrogea notre camarade. Après cette entrevue, Z... avait le visage raidi, les sourcils contractés, les lèvreis pftles.

Nous n'avions pas beaucoup de sympathie pour ce jeune homme. Un peu efféminé, joli garçon, avec des taches de rousseur tout autour d'un regard bleu, il marquait de la vanité et s'abstenait des plaisanteries où l'on descend si volontiers pendant la campagne. Il était musicien et nous agaçait de son violon joué en sourdine.

Il oublia de jouer ce soir-là. Il prévint mes mitrailleurs qu'il sortirait devant les lignes.

— Seul, mon lieutenant?

— Seul.

A son ordonnance, il expliqua :

— Je vais chercher les morts.

11 ne pouvait croire que ses deux hommes eussent été faits prisonniers.

— Je vous accompagne, mon lieutenant?

— Non.

Nous achevions notre bridge, quand la mitrailleuse allemande claqueta. Les nôtres répondirent. Une fusée demanda le tir de barrage. Le 75 fit son bruit. Quand il se tut, nous étions dans les postes. Nous écoutâmes le silence. Tout à coup, un faible gémissement, une voix portée par la brise :

— Au secours, à moi !

En guise de réponse, des balles viennent s'écraser contre les sacs à terre.

Le sous-officièr de Z... accourt, vite dépassé par Tordonnance. Ils s'élancent dans la chicane... Ils ne sont jamais revenus.

Les Allemands tiraillent sans trêve. Les fusées montent. Par intervalles, la mitrailleuse fauche. Aux minutes de répit, on entend la plainte :

— Au secours, à moi !

Quand l'aube naît et que la brume sort de la terre humidd, nos cavaliers se glissent dans les herbes. Un seul échappe à la fusillade, les autres sont tués. Mais celui-là nous raconte que Z...

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est dans les fils de fer allemands, et qu'il râle. Nous l'avons vu, lorsque le jour agrandi. Il avait la nuque accrochée à un piquet; le corps, mou, pendait vers le sol, et l'envergure des bras lui donnait l'apparence d'un crucifié.

— Nous irons le prendre ce soir, nous dit le chef d'escadrons qui nous commandait.

Nous essayâmes. Nous perdîmes du monde. Nous ne réussîmes pas.

— On recommencera demain, au petit jour.

Mais, pendant la longue nuit, le père de notre

camarade arriva. Le général Z... ne ressemblait à son fils que par la finesse des traits et la distance qu'il imposait à qui voulait l'approcher.

Il vint au poste de mes mitrailleuses. Son portefanion et un officier d'état-major l'accompagnaient. Notre commandant le rejoignit :

— Demain, à l'aube, mon général...

— Attendez que je me sois rendu compte.

Il posait les coudes sur les sacs à terre. Il prêtait Foreille, et, comme la nuit s'avançait, je crois bien qu'il murmura :

— Mon pauvre enfant !

Derrière nous, l'escouade qui devait sortir se préparait. Les figures étaient dures, décidées, crispées de colère froide.

— On ne l'entend pas, dit le général.

Des balles folles crépitaient. J'osai répondre :

— On ne l'entend plus depuis hier soir.

Il se tourna vers moi.

— Vous étiez son ami ?

Je fis l'éloge du mort. L'aube touchait le faîte des collines.

— Regardez, on le voit.

Et le père prit les jumelles pour reconnaître son fils.

Le cadavre était à l'endroit où je vous ai dit que les lisières s'unissent à angle aigu. Sa tête balancée dominait les hautes herbes à cinquante mètres de la ligne rugueuse des tranchées allemandes. Le brouillard blanc cachait à demi le torse et les bras.

— Aller le chercher là-bas, ce n'est pas possible, fit le général à demi-voix.

— En rampant, on pourrait essayer. Cependant, hier...

— Combien avet-vous perdu de monde?

Nous lui dîmes un chiffre bien inférieur à la réalité. Il nous regardait droit, et il se frottait continuellement la nuque, là où le cadavre devait avoir mal.

Silencieux, il reprit les jumelles. Nous étions respectueux et glacés.

— Faites rentrer vos hommes, commandant. Le jLieutenant est mort. Je défends que Ton risque la vie de ces braves pour mon enfant.

Et, d'un brusque mouvement, franchissant les sacs à terre, debout, en pleine vue des lignes allemandes, il salua haut son fils crucifié ; puis, sans ajouter une parole, il s'en alla.

La grandeur est une chose simple à la guerre.

Ce geste surhumain ne nous étonna pas, pas plus que ne nous surprit la désobéissance de nos dragons qui, la même nuit, décrochèrent le corps et le rendirent à sa famille.

Et la forêt, un instant héroïque, est redevenue douce à nos méditations.

Je rarppelle douce, cette forêt où mon activité me rendait joyeux. Sur d'autres points du front, je les ai vues déchiquetées, ces grandes dames de la nature. Pourquoi les Allemands ont-ils ménagé mon amie ? Est-elle trop touffue, trop serrée? Les obus qui la pénètrent disparaissent dans ses branchages, et la végétation recouvre leur trace.

L'ennemi ignore où sont les Centres de résistance et les postes de commandement. Voilà pourquoi je suis tellement discret quand je parle de mon séjour dans son ombre, un très long séjour, le plus long que j'aie fait aux tranchées, tout le printemps 1916. Que ne puis-je vous raconter! Ma mémoire fourmille d'anecdotes. Les plus familières mettraient en scène le fidèle Bourdon, mon ordonnaûCe, et Rostie, mon buU-dog. Ce dernier avait une étrange manie, le goût d'aller à l'aventure au delà des couverts, et, sa large gueule s'ouvrant Vers le ciel, d'aboyer férocement après le sillage des projectiles.

Jamais on ne vit chien moins peureux. Non seulement les plus gros rats ne lui faisaient pas peur,

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mais le sifflement des balles et Téclatement d'une bombe le mettaient dans une sorte d'état héroïque où ses yeux lui sortaient de la tête, jetaient des flammes, et son poil se hérissait, tandis que ses oreilles dressées, les innombrables rides de son visage, lui donnaient l'apparence d'une bête de l'Apocalypse.

Il eut l'occasion de ce courroux le soir que les Allemands firent exploser la terrible mine de Vého. Si vous vous rappelez mon esquisse du pays lorrain, vous vous souvenez que Vého se situe au sud de la forêt. 11 est séparé^ d'elle par le vallonnement où se trouve Emberménil. Notre poste de commandement n'était pas loin de la lisière. Quand se produisit la catastrophe qui engloutit à jamais deux sections d'infanterie et une section de mitrailleuses, nous pûmes croire que le sol s'entr'ouvrait sous nos tranchées.

L'emploi des mines dépasse en ignominie toutes les abjections utilisées par les stratèges modernes. Ce genre de guerre n'entraîne ni la victoire, ni même de grands succès, tout au plus peut-on dire qu'il use le moral de l'ennemi. Vous entendez travailler sous terre, des bruits sourds se rapprochent chaque nuit, et c'est en vain que nos sapeurs travaillent eux aussi. Arriveront-ils les premiers? Quel jour se produira le cataclysme, à quelle heure? La boue elle-même, ce refuge, n'est plus secourable.

On prétend qua les Allemands ont préparé pen-

daiit des moi^ la galerie longue de plusieurs centaines de mitres qui leur a permis d'accomplir leur méfait de Vého, Us ensevelirent des hommes» ils occupèrent quelques instants les lèvres de Ténorme entonnoir, ils en furent chassés. Donc, à quoi bon? A nous infliger une torture nouvelle? Après vingt heures de terrassement, on retira un soldat qui vivait encore. Il ne put dire un mot. Il regardait la lumière. Et nous avons lu dans ses yeux une terreur que l'au-delà seul peut créer. Puis il mourut. Pensez que le même effroi demeure dans les yeux de ses camarades qui ne revirent pas le soleil.

Ah l Rostie peut aboyer après la voûte des obus qui passent au-dessus de nous, cette nuit où tout le secteur s'incendie ; il joue, et notre guerre de Parroy est un jeu d'enfants, à côté de celle que me décrivent les fantassins avec lesquels nous sommes en liaison. Ils arrivent de Verdun, de la cote 304, et, si les yeux de l'enseveli reflétaient u^e terreur inconnue, leur visage à eux est comme derrière un voile, leur rêve se souvient avec une incroyable intensité) leur rêve les enveloppe.

Ils disent :

**- Chaque fois que nous montions, nous savions que nous ne redescendrions pas avant d'avoir perdu le quart de notre effectif, et l'on comptait les morts,

et {censuré) pour

redescendre plus vite.

Ils sont très jeunes, presque des enfants. Ils ont

m MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VOLONTAIRE

des figures puériles, jolies mais quelle gravité dans Texpression des traits, dans le son de la voix, dans TafiFection qu'ils se témoignent les uns aux autres ! Ils ont de la pitié pour eux-mêmes. Il leur faut du repos, et, quand Vého saute, quand la ligne s'embrase, ils murmurent :

— Voilà que ça recommence!

Et ils voûtent les épaules, ils plient la nuque, c'est trop !

Aimables ombrages, oserai-je à présent me vanter du labeur accompli dans le parfum de vos feuilles humides et la tiédeur de l'été. Le hasard m'a fait voir beaucoup de choses, je raconte, mais, ayons de l'humilité, qui n'a pas porté le sac sur les croupes de Verdun sera toujours au second rang parmi les acteurs de la tragédie.

Elle nous a coûté si cher que l'on songe à combler les vides. A peine la 8* division de cavalerie a-t-elle quitté le secteur que le bruit court de sa dissolution prochaine, et le jour arrive des adieux du général Baratier. Je m'étais rapproché de lui en forêt de Parroy, mais la tristesse de le quitter était doublée par l'inquiétude de la vie errante que j'allais reprendre. Une division noblement commandée ressemblée une famille. Que va-t-on faire de notre groupe? Temporairement nous sommes aflFectés à la 6* division de cavalerie. Elle est au repos, nous l'y suivons, et le travail recommence, l'éternelle promenade de village en village, de cantonnement en cantonnement.

— Entraînez-vous pour la grande offensive de la Somme. Cette fois ce sera la percée. On masse la cavalerie dans les environs de Beauvais.

Irons-nous? Serons-nous encore tenus à Técart? Alerte ! on réclame deux sections de mitrailleuses pour boucher un trou aux tranchées de Vého. C'est mon tour de les y conduire. J'emmène Bourdon et Rostie.

Le poste où nous sommes a une certaine valeur stratégique, augmentée par le petit nombre de ses défenseurs. Les nuits sont pénibles, les grenades éclatent dans les fils de fer, les hommes ne peuvent quitter la crosse de la mitrailleuse, et Hoètie, en ma société, chasse le rat jusqu'à l'aube. A nôtre droite s'ouvre le cratère de la mine. Quelques soldats croient entendre le bruit d'une sape. Nos chefs sont inquiets, je ne dors guère, et Bourdon veille. Il écrit d'interminables lettres à la bien-aimée du moment. Bourdon est un amant très apprécié.

Notez qu'il est d'une bravoure parfaite, cité à l'ordre pour action d'éclat, mais il a de la sentimentalité, et pourquoi n'en aurait-il pas ?

Au fond, nous étions heureux, Bourdon, Rostie et moi, dans le péril de Vého, quand un ordre qui nous enchante nous ramène à l'arrière : le troisième groupe d'auto-mitrailleuses part pour la Somme.

Le mois d'août 1916 trouve l'armée (censura)

que ce magnifique septembre 1915,

date de l'offensive de Champagne, mais la supé-

riorité que noua avons montrée sur les Allemands, notre esprit de méthode égalant le leur, la fermeté de nos alliés d'Angleterre, augmentent nos raisons d'espérer la victoire, bien que eelle^-ci ne nous paraisse plus rapprochée et que nous ne soyons plus éblouis par son éclat imaginé. Pour nous rendre de Lorraine dans la Somme, noua n'avons pas exécuté une folle randonnée, pareille à celles que dirigeait Cigli. Notre nouveau capitaine calcula avec soin les étapes, imposa une forte disoi* pline, organisa tout en détail, et d'ailleurs les choses n'en allèrent pas mieux, au contraire, . .

(censuré)

Ils ne discutent pas entre eux la victoire française, mais la reprise de la guerre de mouvement, problème aujourd'hui encore sans solution évî* dente.

— Nous ne servirons à rien, grognent-ils, les roules seront coupées, et nos voitures resteront au premier fossé.

Plusieurs d*entre elles brisent leur pont arrière avant d'arriver sur la Somme.

— Il faut nous en aller, ai-je répété à Colonna, quand nous avons appris, près de Beau vais, que nous étions affectés à la 2* division de cavalerie, et que nous allions recommencer l'entraînement, la promenade de cantonnement en cantonnement, le nom des villages ayant seul changé, et aussi le décor.

Où ètes-vous, Lorraine à la beauté secrète? Je

pourrais vivre cent ans entre Amiens et Beauvais, et n'y trouver aucun agrément. Les cathédrales ont de la splendeur, il en faut pour que Ton pardonne à ce ciel d'être constamment malpropre et d'écraser des bicoques ^ussi sales que lui. Les plaines de l'Yser ont de la coquetterie dans leur tragique. Ici, l'obstinée laideur d'une femme revèche. Ah ! je lui en veux à ce pays, où la déception pour moi se renouvelle ! Est-ce ma faute si je n'ai pas été en Artois, en Champagne, ni h Verdun, ni aux formidables assauts de la Somme?

L'ardeur s'épuise à la longue, et n'avoir plus que le plaisir de vivre, donne envie de vivre, de vivre mieux, de rentrer chea sol. Je prétends que l'officier de cavalerie qui a fait toute la campagne dans son arme et ne s'est jamais relâché dans ses devoirs, qui a conservé sa bonne humeur et son cran, est admirable, soit par sa résignation au destin, soit par sa valeur morale .

L'offensive de septembre n'a pas réussi. Notre division ne sera pas employée. En voilà assez!

— Je m'en vais, dis-je ii Côlonna.

Et je fais ma demande pour passer dans l'artillerie d'assaut. Les tanks anglais^ à peine sortis de l'usine, ont façonné leur légende. Notre chef, le capitaine Bouloe, nous entretient des « caterpillars » qu'il a conduits l'année précédente à Billancourt, et j'aperçois marevanche, je me vois déjà, cavalier d'un monstre, franchissant réseaux et tranchées, enfonçant les lignes teutonnes, allant au corps à corps,

comme dans un de ces duels où jadis je me plaisais.

Il me faut choisir, n'est-ce pas? La plupart de mes confrères sont rentrés. Maison de la Presse, censure ou simple sursis d'appel, ils ont repris le métier d'écrire. On le leur a permis, on me le permettrait. Vais-je donc regagner le logis sans avoir participé, j'entends comme acteur de premier plan, à une de ces prestigieuses batailles où se hausse la guerre de siège, moi qui fus de Charleroi, de la retraite et de la Marne !

Ma première demande pour les tanks fut refusée. J'étais un peu vieux... On ûe me trouva pas trop âgé, cependant, pour conduire en première ligne, non loin de Chaulnes, deux sections de mitrailleuses, ces deux sections que Ton réclamait sans répit à notre groupe, afin qu'il ne parût pas complètement inutile.

— C'est paré? En route !

Les camions démarrent. Nous- devons parcourir quarante kilomètres avant d'arriver au quartier général de la division que je renforce. Nous croisons des convois innombrables. A l'arrière d'une offensive, la circulation est plus intense que le jour du Grand Prix sur l'avenue -du Bois. Les conducteurs s'interpellent. Dans les véhicules cahotés, les troupes qui descendent commencent de dormir, celles qui montent se préparent à l'héroïsme par des chants. Un avion aux ailes brisées est remorqué vers rhôpital. Les munitions, les explosifs, les grenades, les obus, sont secoués par les ornières,

et les souples voitures d'ambulance s'insinuent dans le double cortège.

Plus on se rapproche, plus augmente la densité de la foule que semble animer le bruit croissant des artilleries, puis, tout à coup, la route est libre, nous entrons dans la zone battue.

Au seuil de son bureau, le chef d'état-major m'accueille :

— ^^ La relève aura lieu ce soir. Vous trouverez à la sortie est du village de X... un agent de liaison qui vous conduira à votre poste.

— Mon commandant, j'ai vingt-quatre mille cartouches, quatre mitrailleuses et seulement quinze hommes pour le transport.

— Laissez vos cartouches ici, vous emploierez celles qui sont aux tranchées. Pour le reste, arrangez-vous. D'ailleurs vos camions pourront peutêtre aller jusqu'aavillage de X..., si les Allemands ne le bombardent pas.

Je m'incline, mais je n'ai jamais mis les pieds dans le secteur et je n'ai pas le temps de me renseigner : la nuit est tombée. Nous partons, les phares éteints, à travers ce sombre pays que nous ne connaissons pas.

Une heure, nous roulons sans péril. La lampe électrique, allumée par intermittences sur la carte, permet de suivre l'itinéraire, et, quand les nuages s'espacent autour du croissant de la lune, je distingue le profil de ces plateaux ondulés où s'ouvrent, sur la contre-pente, les repaires de nos

artilleurs. Voici une bourgade dont chaque maison est détruite. Dans les rues, de rares soldats se blottissent contre les pans de mur.

Un factionnaire nous arrête :

— Halte! on ne va pas plus loin.

Je lui crie le nom du village où j'ai reçu Tordre

de me rendre. Deux kilomètres nous en séparent.

— Vous ne passerez pas, la route est balayée. Que faire? J'ai quinze hommes pour transporter

quatre pièces, quatre trépieds, les sacs et les vivres... Nous passerons, allons-y! De nouveau, on démarre. Cent mètres d'intervalle séparent les camions qui marchent à petite allure, éclairés par les lointaines fusées. A Touest, du côté de Chaulnes, le duel d'artillerie s'exaspère; à Test, devant nous, c'est le silence. Nous avançons dans un désert.

A l'instant où nous atteignons les premières maisons de X..., une rafale d*obus s'y écrase. Peut-être les Allemands nous ont-ils repérés. Une ferme s'écroule. Des gerbes d'étincelles montent jusqu'au ciel. Une seconde rafale se précipite. On ne l'a pas entendue venir, tellement la trajectoire est tendue, et chaque seconde amène le fracas : déchirement de l'explosion, éboulement des murailles. La clarté des flammes rend visible, contre l'horiion obscur, la silhouette des camions. Je les renvoie. Dieu veuille qu'ils rentrent intacts i Ils s'éloignent. Mes hommes ont découvert une sape et s'y entassent. Il ne faut pas songer à traverser I

le village pour rejoindre l'agent de liaison. Les rues sont des fournaises, et pas \m être humain n'apparaît dans cet incendie.

Nous avons attendu des heures, puis nous nous sommes risqués, marchant en file indienne, rasant les maisons, ployant sous le poids des mitrailleuses, des trépieds et des sacs.

A la sortie est du village, l'agent de liaison fait défaut. Sans doute a-t-il dû gagner un abri, mais où sont les abris, où sont les tranchées? Le lacis des boyaux nous entoure. On s'y perd. Des reconnaissances reviennent sans avoir trouvé personne. Et le bombardement recommence. Il laboure les champs déjà retournés, tir d'interdiction qui défend de vivre ici, et ne cherche pas de victimes.

Mes hommes se réfugient dans une autre sape.

Leur bravoure ne s'inquiète point de la tempête. Ils ne sont pas responsables, eux, mais moi je suis responsable, et je songe aux camarades, qui, làbas, attendent d'être relevés.

A l'entrée du souterrain, je guette. Personne. Et pas une lumière, pas un écriteau, pas une pancarte qui m'indiquerait mon chemin. Tout est détruit. Il semble que la vie humaine ait disparu et que n'existent plus que les forces secrètes de la tertre, le métal qui vient des profondeurs de lamine où il dormait si lourdement, le métal qui veut vivre à son tour, qui s'élance dans l'espace, trouve une Voix dans le hurlement de Tobus, et sa splendeur dans les éclatements lumineux. Oui, c'est le

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règne du fer qui commence. Etes- vous bien certain que les hommes ne soient pas devenus les esclaves des métaux qui veulent ressusciter? Farouche poésie de cette nuit où la guerre ne me paraît plus née de la haine des peuples, mais venue des entrailles mêmes de la planète ! Je suis seul sur la roule. Il faut que je trouve à tout prix le moyen de me relier avec mes semblables. Cette solitude ne peut durer. Voyons! je rêve, Tarmée existe. Une pensée dirige ces masses obscures qui traversent le ciel. Ce désert est peuplé. Il y a des hommes ici. Où sont-ils?

Et je cours à l'aventure , en quête d'une lumière qui me révélera leur présence. Rien. Les hommes ont disparu du monde. Suis-je le dernier qui pense? Ce n'est pas la peur de mourir qui me glace, mais un effroi surnaturel. Dans ces on^jDres inconnues, je fonce au hasard. Je tombe dans les trous fraîchement creusés, je m'aplatis dans la boue, j'embrasse le sol. Moi aussi, vais-je disparaître ? Il n'est plus sur la surface du globe que le déchaînement de la matière dont je ne puis comprendre l'âme et que je supplie de m'épargner, me prosternant, humble et défait.

Soudain, j'aperçois à ras de terre une raie bril lante ; je me précipite, et, tout haletant, je descends sur les marches polissantes d'un escalier, je pousse une porte, une lumière humaine éveille mes yeux : la bougie brûle sur la table de l'abri, et, tranquille, levant vers moi un visage sans

émotion, pensif et doux, un homme, oui, un homme, me demande n'apercevant pas mes galons :

— Qui êtes-vous ?

Je me nomme, j'explique ma présence. Le sergent s'est levé.

— Vous voulez téléphoner, mon lieutenant?

Nous ne sommes pas reliés avec Pétat-major, mais par le poste de la batterie nous pourrons communiquer avec lui.

Agile et calme, il manie les fiches du téléphone. Je me suis assis. Ne pouvant raconter le cauchemar d'oii j'échappe, je lui appartiens encore, et il faut que j'entende toute proche la voix du commandant qui m'a envoyé et qui me parle à l'autre bout de la ligne, pour cjue je reprenne confiance et sois bien certain que la tempête des obus est l'efifet d'une volonté précise, semblable à la mienne, et non pas la bataille mystérieuse oii j'ai cru perdre la raison.

L'état-major m'ordonne d'attendre, là où je suis, un nouvel agent de liaison que l'on m'envoie.

— Reposez-vous, mon lieutenant.

Je regarde autour de moi. Ces abris sont tous pareils ; couchettes superposée's, poutres apparentes, terre qui suinte, et toujours la bougie va s'éteindre.

— Vous permettez ? me demande le sergent.

Je me suis étendu, et il souffle la bougie. La

nuit paisible nou8 enveloppe. Nous sommes à huit mètres sous terre, et c'est à peine si les pltis gros éclatements ébranlent un peu le sol. Dieu fasse que là-haut mes mitrailleurs soient en sécurité ! Je me rassure : leur sape est profonde. D'ailleurs, que puis-je pour eux? L'ordre est formel, je dois attendre ici. Si je remontais, Ta^nt de liaison me trouverait-il? Pourtant j'ai de l'angoisse, et je ne me repose pas.

Comme je me retourne dans les couvertures qu'on a jetées sur moi, une voix jeune, qui n'est pas celle du sergent, m'interroge :

— Mon lieutenant, est-ce vous qui écriviez des contes au Journal f

J'avoue, sans orgueil. Tout à l'heure je me suis senti si petit, si faible, si fragile. Mais le sergent •

— Eh bien ! vrai, voilà une rencontre!

Et la jeune voix qui est devenue joyeuse :

— Nous parlions de vos livres, mon lieutenant, quand vous êtes entré. Nous lisions les Métèques et nous discutions tgus les deux.

J'écoute, surpris, car cela ne m'est jamais arrivé encore, du moins jamais aux tranchées, sous la terre, que l'on évoque devant moi mes héros inventés. Ce jeune soldat et ce sous-offlcier eonnaissaient presque toute mon œuvre. Us ont de l'affection pour elle, pour mes personnages, et ils m'interrogent sur François Vigier, sur Batchano, sur Périclès Avrinos. Brusquement, elle àô met à vivre autour de moi, ma famille imaginaire, ma

seule famille, gqs amis près desquels je me réfugie toujours. Dans l'ombre que pointillé la lueur des cigarettes que U0U9 avons allumées, mes camarades prêtent aux fils de ma rêverie la puissance de leur vie concentrée.

— Nous les aimons, me disent^Is. Autrefois nous ne les connaissions pas. Ils nous tiennent compagnie.

Pourtant, ces soldats ne sont pas des lettrés, mais on lit beaucoup, et on lit bien, en face de la mort.

J'ai quitté l'abri quand l'agent de liaison est venu. Nous avon& fait des plat-ventres dans la boue, l'éclat rapide ululait, la solitude était immense; mais, dans la grisaille de l'aube, il n'était plus pour moi ni péril, ni solitude, ni cauchemar, puisque s'opposait, au déchaînement du métal libéré, cette autre puissance, cette puissance humaine de l'esprit qui anime les créatures nées du travail des poètes. Je venais de comprendre que, sous la laideur des champs jaunâtres, vivent d'autres invisibles que les soldats terrés. Les héros de tous nos livres accompagnent et soutiennent les héros combattants. L'armée des personnages que nous avons façonnés garde elle aussi la tranchée.

Peu importe la fin de cette relève. Je n'ai perdu aucun mitrailleur. Tout a bien marché. De cette nuit sur les coteaux de la Somme, je garde mieux qu'un souvenir. Je me suis enrichi. Jamais plus je ne me dirai inutile, et, quand je remonterai

là-haut, ce sera moins pour combattre que pour donner par ma présence du relief à mon œuvre. Elle m'est devenue clière, depuis que je sais que des soldats la connaissent, et qu'ils Faiment.

Ma seconde demande pour les tanks fut acceptée. J'en reçus la nouvelle le 8 janvier 1917 et je partis pour les camps d'instruction.

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