‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 23 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans . ma quarante-deuxième année, je suis retourné à l'école. Croyez-vous que j'en aie souffert ? Je ne montre point tant de vanité, mais je ne me doutais pas, quand j'ambitionnais d'appartenir à l'arme nouvelle, de ce qu'il me fallut endurer pour assouplir mon intelligence et mes muscles.

Par dix degrés de froid, sur un plateau des environs de Châlons, logé dans une baraque mal chauffée, j'ai appris à conduire le « Caterpillar ». C'est l'ancêtre du tank, les Américains l'emploient depuis longtemps comme tracteur agricole. Imaginez une plate-forme, sur laquelle repose un moteur, et qui est entraînée par deux bandes d'acier, sorte de tapis roulants, dont les galets se moulent aux aspérités du sol. La manœuvre parait simple : pour tourner, vous immobilisez une chenille qui forme pivot; mais les embrayages sont complexes, il faut les ménager, sans quoi ils patinent, et cela n'est point commode quand vous abordez le fossé ou le trou d'obus, quand le cater-

19i MÉMOIRES D'UN ENGAGÉ VQLONTAIRE

pillar pique du nez ou se redresse, vous arrachant de votre siège par la force de la secousse.

Ce travail en plein air ne me déplaisait pas, malgré la bise coupante. De bons camarades m'entouraient, tous volontaires, presque tous glorieux, fantassins quatre fois blessés, vétérans de Champagne et de Verdun. Il y avait de l'émulation. Nous allions dans le boqueteau, meurtrissant les branches givrées, décrivant des voltes savantes, appréciant l'espace entre deux arbres, et quels rires si la lourde machine renverse un jeune sapin !

Après l'exercice, serrés autour de l'unique poêle qui chauffait la popote, nous écoutions un profes^ seur disert. De ses doigts effilés, aux ongles polis, il maniait la craie sur le tableau noir. Ah ! le moteur à quatre temps, le graissage, la magnéto, le barbotin ! Est-ce pour acquérir cette science que j'ai quitté le front? Mais oui! et voilà une des beautés de notre époque : les guerriers écoutent le savant afin d'être plus utilôs sous la mitraille. Bien mourir est la moindre des choses, mourir en donnant le rendement maximum de soi-même, voilà le but. Il est difficile à atteindre. Nous nous y employons.

Tandis que les fantassins ne trouvent aucun ennui à ce repos forcé de l'école,^ les cavaliers ont de l'impatience. Nous sommes venus ici pour lutter contre la malchance qui nous éloigna des actions glorieuses. Voici Masséna, prince d'Esslîng, duc

LE RETOUR A L'ÊGOLB 196

de Rivoli, un jeune homme charmant, d'une Intel-, ligeôoe discrète, précieuse et fine. Il sortait du régiment quand la guerre l'y a ramené. Il a fait son devoir, à son po«te. Ce n'est pas assez pour un Masséna, puisque le destin fit le poste moins périlleux que d'autres. Et, très simple, très doux, le petit duc de Rivoli tâche h être un bon élève en attendant d'être un héros.

Nous avons passé des examens. De graves seigneurs (cemufé). .......•••*

. • nous ont reconnus aptes à nous en aller làbas.

Là-bas? à la bataille? pas encore! Dans un autre camp, vers le sud, nous avons rencontré la troupe, et aussi l'instrument de combat. Sur la plate-forme du Caterpillar^ on manœuvre à l'air libre les leviers. Dans le tank, une coque d'acier nous enveloppe, et déjà l'obscurité donne à l'ima-' ginaire la vision de ce que sera le combat.

La place est mesurée. Assis entre le moteur et le canon de 76, le bras gauche, que brûlent les cylindres, tenant la manette des gaz, la main droite devant suffire à la direction et au changement de vitesse, l'officier seul voit la route à suivre. Devant son front, un volet obstrue la fenêtre du blindage. A droite, à gauche, deux fentes étroites lui permettent de s'orienter. Audessus de sa têje, le réservoir d'eau le menace, déversant son trop-plein sur ses épaules ébouillantées. Que le moteur tourne mal, il y prête

l'oreille, il se penche vers le mécanicien accroupi de l'autre côté des cylindres. S'il veut employer son canon, il se renverse pour indiquer le but à son second qui est assis derrière lui, les genoux écartés. De même, pour déclancher le feu des mitrailleuses, il fera transmettre Tordre par le sous-officier; et les deux mitrailleurs, serrés l'un contre l'autre au centre de la voiture, plient l'échiné, quand le sixième occupant de cette cage, le pourvoyeur, passe un obus au canonnier. La chaleur est intense, l'air empesté par l'huile qui rejaillit; par l'essence qui s'évapore, par les émanations de la poudre.

On réclame d'un officier de tank des vertus innombrables. Il lui faut être mécanicien accompli pour éviter de s'en remettre à l'expérience d'un spécialiste, son subordonné, qui pourrait perdre la tête au combat. Il apprécie les millièmes, l'écart probable entre le but et le point de chute, comme disent les artilleurs. Aucun enrayage de la mitrailleuse ne lui est incertain. En quelques secondes, il doit y parer. Mais encore on lui enseigne la tactique de l'infanterie: témoin des vagues d'assaut, il rendra compte de leur engagement. Pour cela, une bonne vue, une vue perçante, lui est indispensable. Il connaîtra les codes de la télégraphie sans fil, il saura attacher une dépêche à l'aile d'un pigeon voyageur, et, tant pis pour lui s'il a le vertige, un avion l'emportera reconnaître au delà des petites fumées du shrapnell, le territoire de

ses futurs exploits. Dès que le char manœuvre, son chef devient vraiment le cerveau de cette matière à la fois brutale et sensible. Et Fintensité des bruits, les heurts et les cahots créent, même à l'exercice, une atmosphère si chargée de tumulte, que la voix humaine ne s'y entend pas. Nous ne pouvons plus commander. Il faut que l'équipage ait mieux que de la confiance. Notre âme doit lui être familière, Fidéal serait d'établir entre nous une harmonie telle, que les hommes pussent exécuter notre pensée, sans qu'il nous fût besoin de la formuler.

Il est donc sage de nous avoir réunis à nos équipages dans ce camp où nous restâmes un mois.

Nous appartenons au 12® groupe. Un officier de cavalerie, qui a été blessé jadis au Maroc et qui n'a pas trouvé l'occasion de se distinguer depuis lors, le capitaine Chevrier, nous commande avec habileté. Sous ses ordres, quatre capitaines ont une autorité provisoire sur les batteries. Ils font leur stage. Trois d'entre eux nous quitteront avant la bataille; le dernier, le capitaine Lévêque, sera blessé près de moi à la Malmaison.

Ce sont de très jeunes gens, un peu ivres de leur gloire. Un chasseur, un fantassin, un colonial, un zouave. Ils ont déjà payé leur dette, et durement, l'uniforme cache des cicatrices cruelles. Le capitaine Perret boite si bas qu'il pourrait être réformé s'il en avait le désir. Ils ont de l'entrain, de la gaieté. Je les envie : leur carrière n'a pas été

brisée par le cataclysme. Soldats de métier, ils font la besogne qu'ils ont choisie. Cette besogne est noble, mais enfin elle sert leur ambition, et ils sont ambitieux. N'est-ce pas naturel? le plus âgé de ces capitaines a yingt<^cinq ans^

Dans chaque batterie se trouve un officier en second. Je voua ai parlé de Masséna; le prince Charles Murât, son neveu. Ta rejoint. A propos du général Baratier, ne vous ai-je pas dit que j'avais nommé en moi-même certains soldats les a saints de la guerre » ? Le lieutenant Charles Murât, si jeune qu'il i§oit, appartient à cette compagnie. Ne me croyez pas ironique : l'amour fanatique du métier impose à ce garçon admirable un mysticisme presque pareil à celui que créa ohe? Baratier un patriotisme douloureux. Charles Murât a été blessé au Maroc, avant celte guerre. 11 a été blessé aux Dardanelles. Sous-officier avant la catnpagne, il a gagné les deux galons d'argent sous le feu. Il porte à sa poitrine la médaille militaire, la Légion d'honneur, et je ne me souviens plus de combien de palmes et d'étoiles s'orne sa croix de guerre. Mais ceci est peu de chose, la chance y tient son rôle ; ce qui est frappant en lui, c'est le sentiment du devoir poussé aussi loin que chez quelque cagot de ma ville d'origine, mais qui laisse intactes la passion et la joie de vivre. J'ai vécu huit mois auprès de lui, dans un milieu oîi la longue attente aigrissait les tempéraments, avivait les rivalités. Je n'ai jamais entendu Murât

se plaindre ou médire. Un tel caractère ajoute à la gloire d'un tel nom.

Des autres, je vous entretiendrai quand il en sera besoin. Ils avaient plus de qualités que de défauts, un même désir : se battre.

Comme dans les auto-mitrailleuses, les hommes venaient de toutes les armes. A cette date, je commandais seulement un char, et je n'avais que cinq soldais sous mes ordres. Commandement infime, dites-vous. Le plus difficile des commandements. Mon mécanicien se croit supérieur h moi, il est ajusteur dans une grande usine ;*mon sous officier est sergent d'infanterie, et je suis cavalier ; il me faudra plaire à Passebosc pour qu'iJ m'adopte. J'ai la fatuité de penser que je lui ai plu. Pour un peu, mes mitrailleurs, un chasseur, un hussard, me poseraient des colles. La discipline ordinaire n'a pas de prise sur des individus tellement spécialisés. On l'emploie, mais il y faut ajouter l'affection. Je n'ose affirmer que j'aie réussi avec tous, mais je sais que mes camarades réussirent, et que notre groupe partit pour le troisième camp, repaire des chars d'assaut, avec des équipes homogènes, prêtes à sentir la volonté du chef.

Page 1