CHAPITRE m
AU mois de septembre, quand virait déjà la teinte des frondaisons, nous apprîmes que le combat serait en octobre, et tout le 12' groupe frémit d'enthousiasme, il devait donner.
Nos chefs, le commandant Ghaubès, qui est à la tète du groupement, le capitaine Chevrier et son adjoint, mon ami Chalendon, sont partis en reconnaissance. Ils reviennent tout radieux. Notre action est possible sur le terrain de l'offensive. Cinquante tanks seront engagés. On se partage le secteur. La joie du 12* groupe augmente, il attaquera la Malmaison, la charnière même de la ligne allemande, qui s'infléchit vers le nord après s'être appuyée aux ruines et aux carrières de ce fort déclassé.
Déplions les cartes. Nous avons appris à lire les plans directeurs. Nous débarquerons près de Vaillysur- Aisne, h l'enlrée d'une vallée profonde qui nous conduira aux villages d'Aizy et de Jouy. Au delà s'élève le promontoire que suit le fameux chemin des Dames. Etudions les courbes de niveau. Devant Jouy se dressent deux falaises, à gauche le pla-
teau des Marraines, à droite le mont des Roches. Entre eux Ton aperçoit, à F extrémité d'un couloir et dominant des bois, les carrières de Bohéry qui sont comme un ouvrage avancé du fort de la Malmaison.
— Nous aurons des pentes rapides à gravir, observe l'un d'entre nous.
— On nous a réservé la tâche la plus difficile, répond le capitaine Chevrier, tant mieux !
Et, tout de suite, il divise le terrain entre les quatre batteries. Le lieutenant Masséna et le lieutenant Murât devront opérer sur le mont des Roches ; le capitaine Lévêque et moi, nous nous chargerons du plateau des Marraines.
J'ai omisde vous annoncer que j'avais été nommé commandant de batterie, après avoir reçu, le 15 juillet, mon deuxième galon. L'engagé volontaire, le dragon de seconde classe, est devenu lieutenant. Demain, j'irai en reconnaissance sur les lignes que j'ai abandonnées depuis six mois. Je vais retrouver le feu et son émotion. Que serai-je au passage de l'obus? Cela ne m'inquiète pas beaucoup. I>avantage me talonne la crainte de ma responsabilité. En dépit de mon travail, je suis resté plus écrivain que soldat, il faudra que je me défie de mon imagination. Un poète a beaucoup de peine à devenir un bon officier. Je compose déjà le spectacle de la bataille. Il me semble y être. Mes trois chars prennent à gauche en sortant de Jouy, ils peinent dans un marécage, ils gravissent
une pente gazonnée, ils se font un chemin dans le bois des Acacias, ils attendent à la lisière du bois des Marraines; puis, quand l'heure H sonne, ils se déploient sur le plateau, écrasent les fils de fer qui subsistent devant la tranchée de la Fourragère, réduisent ce block-house qu'une flèche indique sur le plan directeur, s'élancent vers le chemin des Dames. Comme c'est simple ! J'ai déjà la victoire.
— Je vous emmène demain avec Lévêque, me dit le capitaine Chevrier.
Je ne nommerai pas les routes que nous avons prises pour atteindre Soissons. Au sortir des faubourgs de cette ville que sa cathédrale meurtrie rend émouvante, nous retrouvons les vastes chaussées de F arrière-front. Elles sont merveilleusement entretenues. Quoi qu'il arrive, nous n'aurons pas les mécomptes du 16 avril, oîi le mauvais état des voies d'accès fut pour beaucoup dans notre échec. L'Aisne coule à notre gauche. Le capitaine Lévêque nous montre l'emplacement des lignes avant le recul des Allemands. Ils sont maintenant derrière ces collines qui ferment l'horizon.
De chaque côté de la route, les maisons déchiquetées me rendent insensiblement, par l'apparence d'un décor que je connais si bien, l'état d'âme du guerrier. L'empreinte des combats est ineffaçable. Je me sens allègre. J*ai connu des fiévreux qui, tout en le redoutant, aimaient l'accès où leurs pensées devenaient plus légères. Le soleil brille,
septembre s'amuse à tacher d'ocre les feuilles des arbres, llae brume traîne sur la berge de la rivière. On n'entend pas un coup de canon.
Allons-nous nous arrêter à Vailly avec Tautomobile? Le secteur est si calme! En vrai cavalier, le capitaine Chevrier décide que nous pousserons jusqu'à Jouy sans quitter la voiture, bien que nous ayons à traverser un col d'où l'on est aperçu des postes allemands.
— J'ai l'autorisation du corps d'armée! dit-il au factionnaire.
L'automobile gravit la côte, monte vers le ciel, oti nos avions, gardiens nonchalants, décrivent de longues spirales,
La route est camouflée. Tous les cinquante mètres s'élèvent des perches qui retiennent les fils de fer où pendent des banderoles de toile. Elles coupent la perspective et empochent de repérer le trafic. Du sommet du col, nous découvrons le futur champ de bataille, les premières ruines d'Aizy, les contreforts du mont des Roches. A gauche, à droite, les champs sont comme labourés par les trous d'obus.
— Ce n'est guère prudent, ce que nous faisons là ! dit le capitaine Lévêque.
Il montre au loin les drackens allemands.
L'automobile ralentit par crainte de la poussière. Aizy traversé, nous atteignons Jouy, les deux bourgades se confondant presque. La voiture est remisée dans la cour d'une infirmerie.
— Oh ! ils sont tranquilles, nous dit un soldat, ils ont tiré ce matin, ils tireront ce soir. On a eu quelques tués, mais, jusqu'au crépuscule, ils nous ficheront la paix.
Je n'ai jamais entendu secteur plus silencieux. 11 en est souvent ainsi avant les grandes attaques, les ordres imposent de ne pas créer d'incident, le travail commence en sourdine. C'est à peine si nos batteries répondent aux rares obus qui passent. Plus de six semaines nous séparent de l'offensive, rien ne doit troubler l'énorme labeur qu'elle nécessitera.
Encadré par les hautes collines que commande le fort de la Malmaison, Jouy est situé au point de croisement de quatre ravins profonds qui dessinent une patte d'oie : au sud, la vallée que nous avons suivie; à l'est, la gorge qui mène au mont Sans-Pain; au nord, le couloir séparant le mont des Roches du plateau des Marraines ; à l'ouest, la déclivité où aboutissent les falaises que le capitaine Lévêque et moi regardons avec un peu d'inquiétude.
Combien de fois les ai-je mesurées du regard avant la nuit de noire combat? Pour les atteindre, il faut quitter la grande route, prendre à gauche, suivre une piste qui traverse le marécage.
Baissons la tête, courbons-nous pour nous mettre à l'abri de ce talus, nous sommes exactement en vue des carrières de Bohéry, dont les masses jau-
nâtres se profilent sur le ciel, à moins de huit cents mètres.
La piste oblique violemment à l'ouest, pour se défiler derrière les falaises. Tenter l'escalade ici serait folie, mais, face au mont des Roches, la pente est moins abrupte, un petit verger conduit aux premiers buissons du bois des Acacias, et celui-ci, couvrant les bords sud du plateau, paraît praticable.
— Là, vous pourrez peut-être, nous indique le capitaine Chevrier.
Et nous faisons la première reconnaissance de terrain.
Taillés dans le roc, les boyaux nous mènent au sommet. Il offre d'épais couverts encore intacts, on peut sortir de la tranchée sans péril. Nous arpentons en tous sens le bois où nous cherchons notre itinéraire; nous le trouvons sans peine, et nous tombons d'accord que le cheminement sera facile, si nos batteries atteignent la lisière sud. Nos premières lignes sont à la lisière nord. Au delà, jusqu'à la position allemande, c'est une douce prairie tout émaillée de fleurs champêtres.
Le capitaine Chevrier dessine à grands traits le plan de l'attaque, son programme nous enchante. Si l'herbe pouvait rester aussi fleurie, le sol aussi égal, nous serions certains du triomphe.
— Nous ferons de bonne besogne, mon capitaine, pourvu que nos chars arrivent ici.
Oui,- mais arriveront-ils?
Entre le bois des Acacias et le bas-fond du marécage se trouve Tendroit crilique. Nous l'examinons de haut, tapis dans les broussailles. Voici, au-dessus du marais, le verger limité par une haie.
— On passera jusqu'à la haie.
Et après? Il faudra suivre un sentier en corniche, trop étroit.
— On l'élargira.
SoitI cependant, entre lui et nous, il doit y avoir
un sursaut de terrain que Ton distingue mal et qui est en pleine vue des carrières, à cinq cents mètres. *
— Allez le reconnaître, me dit le capitaine Lévèque/
J'obéis en courant. La côte est très rude. Je reviens, j'hésite. Peut-être aurais-je dû donner tout de suite mon impression nettement défavorable. Mais l'imaginaire est déjà en face du combat qui se livre, et je dis :
— Je croîs...
Le capitaine Lévèque se risque à son tour.
Il revient, il dit !
— Je suis sût.
— Rentrons, ordonne le capitaine Chevrier, Après cette reconnaissance, j'en ai fait beaucoup
d'autres, pris de scrupuleiS, halluciné par le spectacle de nos chars embouteillés sur le sentier en corniche, ne pouvant ni reculer, ni avancer sur ces escarpements, brûlant leurs embrayages par
l'effort des chenilles; mais ce qui est arrivé le 23 octobre eut son origine dans les trois réponses que je viens de noter. Il fut admis que la batterie Lévêque et la batterie Binet-Valmer seraient engagées sur le plateau des Marraines, pour attaquer la Malmai^on.