‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sur les plans directeurs, sur le relief en plâtre, nous nous sommes penchés ayec nos sous-officiers qui comprennent. Le lieutenant Brezous est devenu mon second ; Tadjudant Broc, les sergents Passebosc et Basse sont, les deux première chefs de char, le dernier, agent de liaison.

Brezous a Fiiitelligence du terrain, il vient de rinfanterie et a participé aux grands assauts. Broc est un chasseur à pied, croix de guerre, proposé pour la médaille militaire. Son visage, éclairé par des yeux vifs, et sa petite taille, ont quelque chose d'^agile et de nerveux. Vous connaissez Passebosc. Basse ajoute au dévouement, Tesprit d'initiative. Tous, nous répétons :

— Si la batterie arrive au bois des Acacias, la partie est gagnée.

Et je les conduis là-bas.

Nous avons vu se transformer peu à peu le secteur, se creuser les emplacements des canons lourds, s'étendre entre les boqueteaux le réseau léger des fibres camouflées, se préparer les places d'armes et les postes de commandement, des mil-

liers et des milliers de travailleurs s'acharner nuit et jour dans le silence; toute la contrée, de Vailly à Aizy et à Jouy, devenir pareille au sous-sol truqué d'un théâtre. En apparence, ce sont les mêmes vallons, les mêmes bois. Mais, si Ton s'écarte de la roule, on ne peut faire un pas sans se prendre les pieds dans une ligne téléphonique, sans se heurter à quelque pile d'obus, sans donner du nez contre la barrière qui limite un emplacement de batterie.

Me voilà en présence de cet art renouvelé qui a remplacé tous les autres. L'intelligence de cette préparation remplit d'enthousiasme non seulement le dilettante que je suis, mais le plus humble de nos soldats. Ils ont confiance, ils se passionnent, même ceux qui tiennent maintenant les tranchées et qui ne seront pas de l'assaut, car les troupes de choc ont été ramenées à l'arrière, et, dans des j>laines soigneusement choisies, coupées de gorges qui rappellent à s'y méprendre le décor de la future bataille, elles répètent, avec une inlassable patience et jusque dans les moindres détails, les mouvements qu'elles auront à effectuer le matin du grand jour.

Cependant, les régiments de travailleurs amorcent sur la prairie qui nous sépare des lignes allemandes les parallèles de départ. Les brumes et les orages ont transformé le champ fleuri en une lande dont l'apparence me donne de l'angoisse. La boue, l'éternelle boue va-t-elle remplacer ce verdoyant tapis qui me paraissait tellement solide?

J'ai rampé dans le boyau à peine profond de quelques centimètres, et, ce jour-là, j'ai entendu siffler Tobus de 88 qui accompagnait « Fantômas ». Nos hommes nommaient ainsi un avion allemand, mitrailleur de tranchées, dont la tactique imprévue les effrayait et les amusait tout à. la fois. Fantômas, profitant de la configuration du sol qui présentait du côté allemand les mêmes ravinements que chez nous, arrivait en trombe au ra» de la crête. Dès qu'il paraissait, les canons allemands couvraient nos tranchées de projectiles, tandis que Faviateur, protégé par ce rideau de fer, suivait du tir de sa mitrailleuse le dessin de nos retranchements. Je Fai vu à une centaine de mètres au-dessus de ma tête, et il m'a manqué de peu, la balle érafla ma bottine.

On rencontre maintenant des blessés nombreux, quand on suit les pistes du bois des Acacias, et les arbres souffrent, fracassés par les éclats. Les Allemands, devenus nerveux, tirent au hasard, car le barrage de nos pilotes de chasse est serré et le ciel s'anime des combats aériens. Le bombardement dévaste surtout le marécage, les bas-fonds, la route de Jouy à Vailly. Les ambulances fonctionnent, les cimetières s'agrandissent, les cadavres des chevaux se gonflent dans les fossés et dans les champs. Des coups de main sont tentés de part et d'autre. Les prisonniers nous renseignent. Nous aurons devant nous la garde impérial^.

Nous aurons avec nous les plus belles troupes

du monde, les chasseurs à pied, les zouaves, les Marocains, les immortelles divisions qui sont le joyau de notre armée. Par ordre supérieur, nous sommes entrés en liaison avec elles. Elles nous ont accueillis fraternellement, elles nous ont fait crédit de r héroïsme qui leur est naturel.

Nos chefs leur expliquent le rôle qui maintenant nous est dévolu. Il ne s'agit plus de charger comme le 16 avril. Que nous soyons les destructeurs de la mitrailleuse échappée au tir roulant, de la mitrailleuse sournoise, brusquement démasquée dans le flanc de la vague, voilà qui nous fait aimer. Ces spécialistes des offensives avaient un peu souri naguère de nos vastes ambitions, mais la tâche que nous nous assignons ne leur paraît plus audessus de nos forces. L'infanterie française accepte Fartillerie d'assaut.

Pour moi, il me semble faire connaissance avec une humanité nouvelle. La courtoisie, la bonne humeur, l'intelligence, s'allient chez ces jeunes hommes à l'orgueil des exploits accomplis et à la plus étonnante insouciance. A chaque bataille , le^ quart des officiers reste sur le carreau. Ils n'y songent même pas. Ils apprécient en artistes la besogne que l'on demande h leur talent. Tels de grands acteurs tragiques en face d'un scénario, ils critiquent le plan d'engagement. Rien ne doit y être oublié. Tout est prévu.

— Au combat, disent-ils, un homme ne réfléchit pas, il faut qu'il agisse comme un automate.

fm MÉMOIRES D'UN e;ngagé volontaire

Vingt fois on recommença ce mouvemint difficile, On s'acbftrne, on calcule ; à telle beni^» à telle minute, uow serons là, voua sere* ici, Labaur mathématique, sur lequel plane Taile fauobanta de la mort.

Des artistes!... Les fervents de cet art, le, plus vieux qui soit au monde, Tart de détruire !

Ne devrais-je pas les délester, moi qui oonsitruis des livres? Pourquoi m*entraînint-ils? L'idée de patrie est au second plan* Ce n'est pas elle qui anime ce mulâtre magnifique, ces tirailleurs disciplinés. Il faut réussir Tceuvre d'art. Il ne s'agit plus de la percée, l'objectif est limité, mais, pour TiBUvre d'art, dont le souvenir brillera sur leurs drapeauiç, composera leur fourragère, chasseurs, zouaves et Marocains, sont prêts h mourir joyw sement.

Et prêts à mourir, ces aviateurs que nous suivons dans le ciel, Je ne parle point des pilotes de chasse, que l'action d'éclat mettra d'un coup au sommet de la gloire. Ceux-là,, pareils aux cavaliers dans la guerre de mouvement, ont cette fièvre que je vous ai décrite, le goût du duel. Je parle de Tobservateur et du photographe, durs métiers. Les lourds appareils qu'ils montent méritent jbien souvent l'épitbàte de (c coucou i>. Gomn^ant aeoepter le combat, quand on est moins rapide que l>dversaire? On ne leur demande pas de combattre, on leur demande de voir -«. nous avons vu avec eux — et surtout de rapporter ces clichés quotidiens

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grâce auxquels nous suivons, au jour le jour, les d^ormatiotts de la ligne allemande.

Vues panoramiques, belles comme des tableaux, vues perpendiculaires qu'il faut apprendre à déchiffrer : ce trait noir indique l'épaisseur du parapet, la profondeur de la tranchée; cet espace un peu flou révèle que le sol est friable; ce trou d'ombre, à peine gros comme une tête d'épingle, précise rentrée d'un abri ; cette clarté arrondie fait soupçonner remplacement d'une mitrailleuse. Ah ! photographies aériennes qui servez de matériaux au rêve où je veux vivre, je vous ai lues avec plus de passion que les œuvres de mes maîtres, déserteur enthousiaste du destin pour lequel je suis né !

Pour obéir à l'ingénieuse volonté du général en chef, nous avons vécu des semaines dans l'intimité la plus étroite, officiers de l'artillerie d'assaut, cadres des régiments de choc, aviateurs, infanterie d'accompagnement.

Cette dernière porte un nom qui déroute. Elle est composée, en effet, de cavaliers appartenant aux escadrons de cuirassiers à pied. Ils habitent près de notre camp, ils manœuvrent avec nous chaque jour, ils auront dans la bataille le rôle le plus difficile et le plus ingrat.

On a dit que les tanks franchissaient n'importe quel obstacle. Absurde légende qui démonétise notre arme. Nous passerons partout, si l'on nous aide. L'infanterie d'accompagnement est là pour nous aider.

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Elle préparera le franchissement des tranchées à l'intérieur de nos lignes, elle nous suivra sur le bled, elle nous protégera, si la fâcheuse panne nous arrête. Elle a un autre devoir : malgré ses périscopes, le tank est aveugle, il faut lui indiquer sa route, et parfois les objectifs de son tir. Nous comptons sur nos cuirassiers, nous n'avons pas tort. Il n'est pas un de mes camarades qui, après la Malmaison, ne leur ait voué de la reconnaissance. Et ce n'est pas du tout leur faute si la batterie du capitaine Lévêque et la mienne... Mais je ne veux pas gâter l'ordonnance de mon récit.

Sentez-vous cette atmosphère qui n'est pas vraiment fiévreuse, puisque la lucidité de nos esprits s'accroît chaque jour, mais qui touche au surnaturel, puisque la crainte de la mort, cette épouvante commune à tous les hommes, est absente de nos appréhensions? De même que le malheur s'atténue quand la vie est ordonnée et meublée de détails, de même l'ordre indispensable et les détails innombrables effacent devant nous l'image du néant. Nous n'avons souci que de bien faire.

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