‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je possède sur les combats d'Ethe et de Virton, épisodes tragiques de la bataille de Charleroi, quelques documents précieux. 11 me serait facile d'éveiller une de ces polémiques qui salissent toujours les défaites les plus nobles. Je m'y refuse. Je crois ardemment que chacun a fait son devoir. Sans doute l'armée fut-elle surprise. C'était inévitable. La grande vague, qui venait, orgueilleuse, des profondeurs de la France, ne se doutait pas des embûches que lui ménageait, en avant de la falaise, la traîtrise des rochers. L'esprit d'ofifensive animait la race autant que les états-majors. Nous nous sommes jetés sur l'adversaire. 11 nous guettait au piège. Cette seule fois,*' l'Allemand fut bon psychologue. Mais ce sont là des problèmes qui appartiennent à l'histoire. Ecoutez simplement ce que j'aperçus et ce que j'étais. La leçon d'un homme peut être donnée par le romancier.

Donc, battue de flanc par l'artillerie et les mitrailleuses, la T division, en colonne sur la route qui traverse le gracieux vallon d'Ethe, fut scindée en deux tronçons. L'un reflua vers les bois

dont nous étions sortis, l'autre se rua vers le village où combattait déjà le 14® hussards. Et le général et son escorte, sans aucune prudence, rejoignirent cette avant-garde.

Nous dépassons un petit ruisseau, un hangar, une scierie. Nous gravissons une route et, à la lisière du village, nous tournons à gauche. Il faut bien nous arrêter dans cette rue que les balles balaient.

— Rangez-vous contre les maisons !

La manœuvre s'accomplit. Les chevaux, comme frileux, se serrent les uns contre les autres. Nous sommes une vingtaine de cavaliers, botte à botte. Et je regarde, enfin!

Où suis-je? Qu'est-il arrivé? Je me demande, tel le héros de Stendhal : « Est-ce une bataille? » L'horizon est si limité! La rue se déploie, toute droite, mais la brume et la fumée m'empêchent de distinguer le point où elle s'achève, tandis qu'à cent pas de moi un carrefour assez vaste s'ouvre sur le nord du village, que tient l'ennemi.

L'ennemi? Où n'est-il pas? Autour de nous, les murs sont criblés, la poussière se lève. Le bruit est épouvantable. Il crée la solitude.

Je èuis seul, bien que j'^ipcrçoive tant de figures familières. Détestable ou magnifique solitude, je la retrouverai au crépuscule du soir! Maintenant, je m'interroge :

« Vais-je avoir peur? »

Eh bien ! je n'ai pas eu peur à ce moment-là.

mais j'aurais tellement voulu agir! N'est-il pas vrai, camarades qui épiez, du poste d'écoute, l'horizon glacé des tranchées, n'est-il pas vrai aujourd'hui encore, que rien n'est plus atroce que l'immobile attente?

Je n'attends pas longtemps. Ayant mispiedàterre, le général s'oriente. D'où viennent les balles? Ce glorieux colonial fait la guerre de partisans. Ilflaire.

Tout à coup, un soldat qui traverse la rue à deux cents mètres devant nous, tombe, boulé comme un lapin.

Le général appelle :

— Binet- Valmer !

Est-ce qu'il me soumet encore à une épreuve?

Est-ce que les noms des cavaliers de l'escorte lui soQ,t plus étrangers que le mien? Je m'avance. Le cœur bat fort. Je salue :

— Mon général?

Il m'ordonne d'aller jusqu'au cadavre, non pour l'emporter, mais, me dit-il, pour faire lever les fusils. Et il me dévisage.

Pascaud m'a raconté que l'escorte entière pensait que je ne reviendrais pas. Pour moi, trop de vanité m'exaltait. Fini, le rôle ridicule! On m'a choisi. Je pars au galop, je dépasse un peu le soldat rigide, et, faisant tète aux balles qui m'assaillent, je vois à présent Textrémité de la rue. Contre, les façades qui la limitent s'agitent des masses grises.' Je reviens et je rends compte : l'ennemi est là.

On amène deux pièces de 75. On rameute un escadron du 14* hussards. Les canons sont au carrefour : Fun tire vers le nord, Tautre droit devant lui, et quel massacre! Puis Tescadron suit la volée des obus.

Ah! charge de cavalerie, splendeur disparue des guerres élégantes! A cet instant même, en un autre lieu du village, près de la voie ferrée, un autre escadron fait charge sur charge, et pour nous dégager, meurt le colonel commandant le 14® hussards, M. de Hautecloque, qui tombe presque sur le corps de son fils, et qui, se soulevant, crie, avant de mourir :

— Vive la France ! Mon Dieu, je vous aime! Et meurt aussi le chef d'escadrons comte François

de Brémond d'Ars qui a remplacé le colonel pour conduire l'incessante charge.

Prestigieuse grandeur, aujourd'hui dépassée.

Ils s'en allèrent en trombe, les petits hussards, sous la voûte des moulinets d'acier. Leur clameur dominait toute chose. Ils voltèrent a,p. nord, et, de nouveau, le 73 tira droit devant lui.

A cette minute, une automobile surgit. C'est le capitaine de La Chavignerie, agent de liaison du général Boëlle, commandant le 4"^ corps d'armée. Des nouvelles se propagent dans l'escorte. Nous sommes cernés au nord, à Test et à l'ouest par l'ennemi, au sud par son feu qui rend le vallon infranchissable.

— Pied à terre !

On ressangle les chevaux.

Je reçois un nouvel ordre : surveiller le tir des fantassins qui, dans les maisons, luttent à cinquante mètres contre les tirailleurs allemands.

La tête aux embrasures, j*ai vu s'effondrer rhomme grisâtre. Tout ce temps-là, je fus une brute heureuse. Quand je redescendis, j'assistai au départ du capitaine de La Chavignerie. Il eut la folle audace et le succès inouï de traverser en automobile Finfranchissable vallon.

Le soleil brille, et je regarde pour la première fois s'effriter le clocher d'une église sous la mitraille. Elle forme, au-dessus de nous, ce dôme sonore auquel je me suis accoutumé. Heures étranges : parfois tout est immobile. Que dit-on dans le groupe de nos chefs? Deux estafettes sont envoyées en mission à l'arrière. Le docteur Simonin et l'interprète Deschars s'entretiennent dans une conversation joviale. Le capitaine de Jouvencel, le capitaine JuUien, le capitaine Laporle partent à franc étrier chercher du renfort. Mais quel est ce tumulte pittoresque parmi la sourde laideur des bruits?

Débouchant du carrefour, un cheval arrive en carrière. Il s'abat, il traîne le cadavre d'un hussard. Leê débris de l'escadron le suivent, cavaliers penchés sur leur selle, sabreurs qui menaôent encore, et quelles glissades sûr le pavé de la rue! Cette fantasia reprend de l'ordre à l'abri de nos deux 75, tandis qu'apparaît le général Félineau, le com-

mandant de cette malheureuse 14® brigade dont les derniers éléments se réfugient dans le village d'Ethe, inviolable.

C'est un homme âgé, lent, calme, précis. Il écoute avec déférence le général de Trentinian :

— Félineau, je vous confie Ethe. Vous ne le quitterez pas avant la nuit. Mon deVoîr est de rejoindre le gros de la division.

Puis, se tournant vers nous :

— En route, messieurs!

Nous revenons sur nos pas, nous atteignons la scierie, nous traversons le petit ruisseau, nous faisons halte dans un chemin creux. Paccaud enlève la flamme de sa lance : il ne faut pas que les Allemands reconnaissent un divisionnaire. Devant nous s'étend la route balayée, mortelle h qui veut la suivre. Elle est assez large pour que trois cavaliers s'y engagent de front.

Le premier groupe sera composé du général, du chef d'état-major et du porte-fanion.

Ils partent, au trot d^abord, au galop de charge ensuite. Ils passent, ils disparaissent. A cent mètres derrière eux s'élancent le docteur Simonin, l'interprète Deschars et un cavalier. Le docteur et l'interprète tombent... C'est mon tour. Le dragon Chevallier est à ma droite, le brigadier-fourrier Renard à ma gauche. Ah ! je me souviens d'avoir monté en course au début de ma quinzième année. Je chausse l'étrier, je me soulève sur la selle, et Voltigeur, bête de sang, se replie, se détend, se replie

encore. La belle chevauchée ! Je dépasse mes camarades. Voltigeur va trop vite, il ne tiendra pas. Il bourre. J'essaie de Fapaiser. Je vous dis que c'est une course et que la mort est absente. Non, je ne l'attendais pas quand elle frappa mon cheval. 11 boula comme le soldat dans la rue. Une chute à se rompre les os !

Je me rappelle que Renard et Chevallier sautèrent par-dessus moi, pour tomber plus loin, d'ailleurs. Je me rappelle avoir senti quelque chose de mou sous mon épaule, le cadavre d'un fantassin, pauvre cadavre qui m'a sauvé! Si je m'étais cassé le bras ou la jambe, j'étais perdu. Pas une fracture ! Et je rampe vers le fossé de la route où je me tapis. Les balles de mitrailleuses rasent le sol, fouillent chaque espace du terrain.

A celte époque, j'étais assez corpulent, et je dus me mouler à ce fossé trop étroit. Quand j'eus pris position, les bras en avant, le front sur les coudes, je me mis à songer. Il ne me semblait pas qu'il y eût une chance de salut, et l'heure d'avant la mort commença.

Ecrivains légers qui prêtez à vos personnages des paroles inventées au hasard, prenez garde que le destin ne vous place en situation de les dire vousmêmes. En chacun de mes livres j'ai parlé de l'heure d'avant la mort. En elle se résume toute la vie. Et ne vaut rien qui ne vit pas pour elle. Ah ! beau visage aux yeux clairs, comme je fus heureux de vous avoir poursuivi, moi, toute la vie!

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