‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les agonies de la guerre ne ressemblent aucunement aux heures critiques des maladies. Elles ont cette noblesse que vous avez aperçue dans toutes les lettres écrites par les combattants, avant Tassant. Le jour d'Ethe, dans mon fossé, j'ai accepté le sacrifice, et j'ai trouvé que c'était bien.

Autour de moi, les obus creusaient leur trou. Le fracas était inouï. Je ne distinguais plus dans ce tumulte le sifflement des balles. Des mottes de terre parfois me heurtaient les reins. Certainement j'avais peur, puisque je cachais le visage contre le '^ sol, mais mon rêve était libre, et il m'emportait. A mes côtés se tenaient les personnages de mes livres, ma famille imaginaire, mes héros préférés. Je pensais que ma fin donnerait du poids à leurs paroles. Us sont mes héritiers. Lorsque je m'en irai, mon âme se dispersera dans leur âme. Ce soir-là, ils m'ont sauvé, comme le souvenir d'une famille réelle a sauvé tant de soldats à l'heure oii l'on s'abandonne. C'est une vérité que l'amour nous protège. Il nous rend l'énergie. Celui qui est aimé sent qu'il ne peut pas mourir. Mon rêve était /

LE BEAU Vlf^AGE DE LiA MOUT :J1

si vivant qu'il apaisa l'anxiété de ma chair.

Ecartant mon casque, soulevant le visage, j'examinai la route. Le cadavre qui avait amorti ma chute était dans son repos. Devant moi, à quelques centaines de mètres, se groupaient les bâtiments de la scierie. Un officier se promenait à côté du hangar, à Tabri d'un amoncellement de fascines. IXn homme s'approcha de lui, un autre; ils s'éloignèrent en gesticulant. Là-h|is, c'était lo combat.

Que faire? Mourir ici? Allons donc! j'ai bien trop de vie en moi !

Je me dresse, et je cours, non pas vers les bois où l'escorte s'en est allée, mais vers le village où il sera du moins héroïque de mourir.

A mi-chemin, je trébuche. Le destin m'est encore favorable : sur mon corps étendu passe la faux des mitrailleuses que ma présence a déchainées. Alors j'ai peur, horriblement.

Tout est détruit, sauf l'instinct.

J'arrive en trombe dans les jambes de l'officier qui me toise. L'affront de son regard dissipe ma panique. Je me raidis en saluant :

— Mon commandant, J'appartenais à l'escorte.

Mon cheval a été tué...

Il m'interrompt :

— F... -moi la paix!-

Et je reconnais qu'il est extrêmement nerveux.

Pour moi, je suis rassuré. Quiconque a échappé

aux mitrailleuses éprouve un tel soulagement. Les

S2 MÉMOIRES D'UN KNGACiÉ VOLONTAIRE

obus s'acharnent sur la plaine, au-dessus de nous, Ethe est en flammes.

Un homme du 103" passe. Je Tinterroge :

— Où allez-vous?

Il me montre une haie. Je le suis. Une escouade tiraille vers un champ de blé. Nous causons. Personne ne doute que nous ne soyons perdus. La 13^ brigade a vainement essayé de nous secourir. Refoulée vers les bois, elle nous abandonne.

Des ordres arrivent. L'escouade se déplace. Tout emprunté de ma personne, je reviens vers le hangar. Des cavaliers assis sur le sol tiennent leurs chevaux par la bride. Ce sont les derniers survivants du 14* hussards. Les autres sont restés sur la route où l'escorte elle-même a été détruite. J'apprends que tous mes camarades sont tombés. On croit que le général est sauf. On ne sait rien, on me montre la ligne sombre formée par les débris du 3« groupe du 26® d'artillerie, anéanti au débouché de la forêt.

A vingt pas de nous, un obus éclate. Les chevaux arrachent leur bride, les cavaliers s'enfournent dans le hangar. Il est rempli de blessés. Un officier m'interpelle, un Parisien dont je connais la famille. Il voudrait me garder près de lui pour se distraire par des propos mondains. Je n'invente pas. Quelques instants, nous parlons de salons amis. Mais, chaque fois que passe une rafale d'artillerie, chaque fois que les éclats heurtent les briques, nous nous serrons l'un contre l'autre. La

peur collective est trop laide ! Je sors pour respirer.

Et je m'en félicite, car je puis être utile. On vient de mettre en batterie une pièce de 75. Elle tire par-dessus le village sur la crête qui le domine. Elle tire avec acharnement, avec fureur! Le double mouvement de sa gueule la fait vivre de notre propre angoisse. Nous Taimons, mais il faut la servir. Les Allemands, qui répondent, tuent les servants. Je m'emploie. Les munitions manquent. Nous courons vers les caissons éventrés, et, sous les balles, nous rapportons les obus à un petit lieutenant qui charge et qui pointe. A mon dernier voyage, je trouve la pièce démontée et le héros sur une civière.

— Ce n'est rien, me dit-il, je crois que nous avons fait de bonne besogne.

Le lieutenant Georges L'Hôte, du 26'' d'artillerie, a tout simplement sauvé Ethe en barrant le chemin aux colonnes qui débouchaient de la crête. De nouveau, je fus désœuvré.

Mais j'étais enrichi par l'exemple. Je ne m'inquiétais plus de bien mourir, c'était tellement simple ! J'avais horreur de la scierie et de ceux qui s'y abritaient. Tête haute, allègre, je gravis la route qui conduit au village. Je n'ai jamais éprouvé, depuis lors, une pareille impression de liberté. Ailleurs, j'ai combattu à mon rang. Ici, je cherchais de Touvrage.

Près du carrefour désert, une silhouette : un

homme de haute taille, un peu voûté, marche lentement, les mains derrière le dos. Le générai Félineau m'accueille avec un sourire paisible. II connatt mon aventure. Elle lui plait. Il veut bien répondre à mes questions. Hast six heures du fioïr, Tordre nous impose de tenir jusqu'à la nuit. Nous tenons par miracle. Les Allemands n'auraient qu'à donner Tassant. Ils n'osent pas, trompés par notre feu. S'ils persistent dans leur prudence, nous essaierons de battre en retraite à la nuit«

— Que puis-je faire, mon général ?

— Regardez, et souvenez-vous.

Je me souviens.

Dans chaque maison, un soldat entouré de cadavres manie quatre ou cinq fusils. Nos trois pièces de 75 sont des alliées qui comprennent, et, toutes fumantes d'ardeur, participent à la rage qui m'envahit moi-même. Il faut tenir. Déjà le mot grandiose. Et chaque guerrier vaut cent soldats.

La nuit monte de la plaine. Ah I qu'elle vienne * vite, cette nuit brumeuse I Vite, vite, hussards et fantassins, enveloppez de paille les roues de nos canons I

La nuit est venue, avivant les incendies.

Vite, vite, formez la colonne ! Nous n'avons plus d'obus, nous n'avons plus de cartouches. Si Ton nous attaque, nous répondrons à la baïonnette. Mais encore une dernière salve!... L'AUemandlte répond pas.

Et le cortège des ombres descend dans la vallée.

Défense de fumer, défense de parler. Il n'est qu'une voix qui s'élève : le gémissement continu des blessés. Il envahit le ciel que possède la lueur des fermes qui brûlent. L'Incendie et la douleur seuls sont vivants. Ils accompagnent notre marche silencieux. A peine un détail, ici et là, donne-t-il du relief. Écoutez! au bord de la route sur laquelle gisent les artilleurs du 26®, des agonisants nous interpellent :

— Emmenez-nous I emmenez-nous !

Mais, sur Je talus, un officier pantelant :

— Vous voyez bien qu'ils font retraite et qu'ils ne peuvent pas nous emmener !

Et nous passons.

Or, rappelez- vous que, le lendemain, les Allemands, qui s'étaient éloignés d'Ethe et qui en avaient honte, ont achevé nos blessés. Ils ont massacré les civils, détruit les ambulances, assassiné Tinterprète Deschars. Sans doute est-il parmi les victimes, l'officier qui expliquait à sa troupe la nécessité militaire du surhumain sacrifice.

A travers bois, marchant toute la nuit, embourbés dans les ornières, ivres de fatigue, fraternels et coude à coude, ayant tous part à cette gloire, nous avons sauvé ce que l'on pouvait de la 14* brigade. Et le général Félineau put rendre compte, à Taube, qu'il avait gardé la consigne et que chacun, avait fait son devoir.

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