CHAPITRE VI
Maintenant, j'ai fini de raconter la beauté de la défaite. Le soldat qui résiste a plus d'orgueil que le soldat qui avance. Pendant la charge, on crie pour s'étourdir. Pendant la retraite, on serre les dents, on se dit à soi-même : « Je ne faiblirai pas ! » Le lendemain d'Ethe, 23 août 1914, nous sommes arrivés sur les collines de Villers-le-Rond, nous, 14* brigade, et nous n'étions pas vaincus. La flamme intérieure dissipait les ombres de la fatigue. Nous ne savions rien du désastre. Mais nous avons retrouvé ceux qui n'avaient pu nous secourir, et ils étaient dans l'angoisse de la déroute.
Au quartier général, il restait, de toute l'escorte, le porte-fanion et trois estafettes. A l'état-major manquaient le docteur Simonin, l'interprète Dçschars, le capitaine de Jouvencel. Les pertes desréginaents étaient immenses. Un groupe du 26® d'artillerie n'existait plus, on ignorait le sort du 14* hussards et des ambulances restées à Gommery. Il faut du temps pour s'habituer à ne pas pleurer ceux qui tombent. Aujourd'hui, les camarades apprécient d'un mot toujours singulièrement juste le servi-
teur disparu, puis reprennent la besogne. Au début, on s'émouvait. Le général de Trentinian me reçut avec des larmes. Il m'embrassa. Le bruit avait couru que j'étais mort.
Ces heures-là, se nouèrent les grandes amitiés. Je plains qui ne comprend pas la vertu de ces mots : frères d'armes. Le maréchal des logis Paccaud me soigna, les estafettes me trouvèrent un cheval pour remplacer Voltigeur. Permettez que je vous présente Lulu. Il était aussi ridicule que son nom. Son corps puissant s'équilibrait mal entre une grosse tête intelligente et une queue de rat, 11 avait une jolie robe alezan brûlé, mais vous connaissez des femmes qu'il vaudrait mieux voir mal habillées. C'était la monture d'un sous-officier de l'escorte que les mitrailleuses allemandes avaient tué au franchissement du vallon. Sans cavalier, Lulu s'était obstiné à suivre. Il était fidèle. Il me fut fidèle pendant dix mois de guerre. Il a été mon ami. Il a résisté aux pires étapes, et quand je sommeillais en selle, comme il m'ari^iva souvent, il prenait garde de ne pas buter. A l'écurie, j'ai dormi la tête sur son poitrail ; il ne bougeait pas. Il avait de l'affection pour m^i. Tout de suite, nous reconnûmes que nous étions de la même espèce et que nous irions jusqu'au bout.
Ce fut dur. Après trente heures de veille et de jeûne, à peine étais-je installé devant une omelette que Paccaud nous crie :
— A cheval! à cheval, les ^ars '
La division est débordée. L'Allemand nous presse. Le général fait les cent pas devant une maison. On lui amène un de ces petits pur sang qu'il monte avec tant d'élégance, et nous sommes cinq derrière lui, au lieu de vingt que nous étions. Je vous dirai : une escorte est méprisée d'habitude par les troupes d'une division, le mot « embusqué » sonne à ses oreilles, mais l'escorte de la 7* a payé plus que les troupes de ligne.
Allons ! allons 1 au grand trot ! 11 faut parcourir le front de retraite. Nous ferons cinquante kilomètres ce jour-là, car le général de Trentinian, malgré ses soixante-trois ans, est infatigable, et partout où l'on risque il se trouve, abrité seulement par les lorgnons noirs qui masquent ses yeux.
Je ne vous ferai pas de topographie. Entre les Ardennes et Verdun se trouve la ligne de l'Othain. A l'abri de ce ruisseiiu dont les rives sont escarpées, peut-être trouverons-nous le repos nécessaire. J'ai trouvé au village de Marville, qui couronne une véritable falaise, quatorze heures de repos. Que s'est-il passé pendant c0tte éclipse ? On me l'a raconté. Je ne l'ai pas vu. Je n'en dis rien. J'entendais dans le cauchemar les atacatacatac de la mitrailleuse, et, quand Lulu respirait fort, il me semblait qu'un obus se déchirait.
— Eh bien 1 mon vieux, vous en écrasez !
Paccaud me réveille. C'est le petit jour du 24 août. L'ordre est de résister. Je suis tout rempli
du bruit de mes rôves, et il me semble simplement que la bataille continue. Voilà pourquoi sans doute je sors tout guilleret de la maison, à Tinstant que les premières marmites démolissent le village. Je suis si joyeux qu'un secrétaire d'état-major, bètc apeurée, va jusqu'à me montrer le poing.
Ëthe recommençait. Je m'en étais tiré, je me croyais invulnérable. J'avais la fièvre des balailles. J'ai vu dans les tranchées des hommes haussés par un autre courage, mais nous parlerons gravement de ce courage-là. Il n'était en moi que fièvre, et fièvre égayée.
Marville domine le ruisseau Othainà qui la principale rue est parallèle. Dans l'intervalle des masures, on aperçoit, comme par des meurtrières, la vallée, les ponts, la route. Il y avait même un cabaret dont le balcon faisait un observatoire. Nous nous y assîmes avec Paccaud, et nous avoua bu une très bonne bouteille pendant que le reste du village devenait des ruines. L'artillerie allemande nous écrasait.
L'ordonnance du général nous appelle :
— A cheval ! à cheval !
Au-dessus de Marville est une crête. Trentinian y a installé ses batteries. Elles ont rendu^coup pour coup. Elles sont muselées. L'Allemand, selon sa coutume, tire sur nos arrières, et voici, tandis que nous quittons le cabaret, une colonne teutonne qui dévale sur la route, en formation serrée, avec des chants.
\() MÉMOIllES D UN ENGAGÉ VOLONTAIRE
Jeunes et héroïques 7S, de nouveau vous fûtes au travail ! Deux pièces embossées dans une ruelle creusent des sillons dans la masse de l'envahisseur discipliné. Succès qui nous vaut de plus formidables rafales.
— A cheval ! à cheval !
Des hussards renforcent l'escorte. Le général me fait encore Thonneur de me confier une mission : je dois rester à l'entrée du village pour maintenir Tordre, revolver au poing.
Me voilà seul, l'épaule caressée par les naseaux de Lulu. Le revolver est inutile. Il suffit de la présence de ce dragon crotté. Un homme immobile groupe autour de lui ceux qui ont peur. Où fuiraient-ils? Le bombardement s'étend au delà de notre vue .
Tout à coup arrivent, dans celte tempête qui nivelle, deux camions automobiles. C'est à Thonneur de cette arme, naguère trop mésestimée. Ils nous apportent le ravitaillement. Impossible de distribuer les vivres. On lance les pains et les rations sur la route. Les soldats se précipitent, avides. Et Ton mange.
Je suis softi de Marville quand chaque maison brûlait.
De son lourd galop, Lulu m'a emporté sur la crête. Au faubourg du sud, j'ai subi le feu des traîtres qui avaient déjà tiré sur le général. Le fait est exact. Il y a des témoins. Ces contrées étaient infestées d'espions.
Et Lulu galope dans les terres labourées, puissant et solide. Il ne vacille pas au souffle de l'obus. Il évite l'entonnoir. Nous rencontrons des fuyards. Nous fonçons sur eux. Nous les ramenons à leur capitaine, qui m'en a parlé depuis.
Harassés, nos hommes n'ont que l'énergie de rejoindre. Ils se groupent, sont dispersés, se regroupent encore. On marche, on piétine le jour entier. Les uhlans sortent des lisières, nous talonnent. Là- bas, les convois du train nous retardent. La nuit s'approche, et cette nuit, qui nous fut secourable le 22 août, menace de catastrophe la division éparpillée.
Aux contreforts de la Meuse, tout un état-major s'est réuni. Le général Boëlle demande au général de Trentinian s'il peut défendre ces pics boisés. Le général de Trentinian a le courage moral de répondre que ses troupes héroïques sont comme une bête traquée. Faire tête, ce serait offrir la gorge au couteau, préparer l'hallali. Derrière la Meuse, nos régiments rassemblés conserveront leur poids au pays, attendront l'heure propice. Oa discute. On se querelle. Trentinian a gain de cause. Nous traversons le fleuve. Et ce sont les régiments de la V, que leur général a préservés de la destruction, qui furent vainqueurs sur l'Ourcq, à la Marne.