‹ Mémoires d'un engagé volontaireChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Quand le drame est fini, l'épreuve achevée, on souffre. Rien ne fait plus mal qu'une exaltation qui tombe. Les deux jours où nous nous sommes reformés derrière la Meuse, cette semaine qui a suivi, je suis devenu Français vraiment, parce que j'ai été tout pareil à mes camarades, dans le désespoir.

Où est-elle, notre belle division? On aperçoit les vides, on constate le désordre. Il y a même de la mauvaise humeur, on rejette la faute sur les chefs, on leur attribue cette misère qui nous dévaste, on les tient pour responsables des sanglots que l'on entend sur les routes, au passage des convois. Fuyant la région envahie, le peuple de la Meuse se met, lui aussi, à l'abri de son fleuve. Nous baissons la tête quand la fille en cheveux, haut juchée sur les meubles entassés dans la charrette, nous regarde droit, avec des yeux sauvages, le menton hostile, opposant son énergie à notre fatigue. Cette population a de la rancune contre l'armée. Nous n'avons pas su défendre ses foyers. Et pourtant, j'ai senti, tout à coup, moi, l'invité, que j'avais un foyer, le leur, justement parce que

nous n'avions pas su le défendre. Les soldats souffraient, d'une âme pareille à la mienne. Peut-être le miracle de la Marne s'est-il préparé dans ces contemplations. Chacun de nous a surajouté à l'image de sa petite patrie la grande image de la patrie qui saignait.

Mais le canon gronde sans répit, et la vague sonore, qui heurte le pic de Montfaucon, nous revient en échos allongés.

— Alerte!

Le corps colonial ne peut plus défendre le passage. Il faut marcher sur Beauclair, contre-attaquer. L'ennemi a passé le fleuve.

Nous arrivons dans un charnier. L'odeur de cadavre est telle que Teslafette Fauquet-Lemaitre tombe de dysenterie et de fail;)lesse. Nous ne sommes plus que trois derrière le général, et toute la division connaît ces trois dragons survivants. Les officiers d'état-major nous sont fraternels. Ah ! quel groupe amical nous formons le jour du combat de Tailly.

Nos avant-gardes tiennent Beauclair. Elles sont attaquées. Elles faiblissent. Le poste de commandement du général se trouve à quinze cents mètres, dans le défilé profond où les obus vont bientôt s'acharner. A droite, à gauche, des collines. Sur leur flanc, des batteries. Devant nous, des batteries encore. Des bois coiffent les sommets. De leur lisière descendent à chaque instant des soldats affolés qui lèvent les bras au ciel. A chaque instant,

une des trois estafettes part au galop pour ranimer le courage.

Ceux qui s'en allaient retournent, mais ils disent tous :

— Ndus n'en pouvons plus !

Il dit : « Je n'en puis plus! » ce commandant d'artillerie qui saule de son cheval à deux pas de nous, s'avance vers Trentinian et lui rend compte que les pièces n'ont plus d'obus, que les servants sont morts, qu'il a donné l'ordre de la retraite et s'en tient presque pour déshonoré. C'est un homme solide, de figure sèche, brûlée. Je l'ai vu pivoter et s'abattre et pleurer devant Tétat-major qui l'admirait. J'ai su qu'il était bon et noble, car son ordonnance, tout dégouttant de sang, le prit dans ses bras, le consola comme un enfant et l'emporta; couple splendide.

Nous étions harcelés par les éclats d'obus: Ce furent soudain les balles qui sifflèrent, et tout aussitôt ce cri que je n'ai entendu qu'une fois, mais dont l'épouvante ne s'oublie pas :

— Aux pièces !

Les batteries devant nous sont désappro visionnées, et l'infanterie allemande avance à la charge.

Alors, le commandant Macker, chef d'état-major de la 7® division, s'empare d'un fusil, appelle avec de grands éclats de voix la compagnie de réserve et l'entraîne dans un tel élan d'enthousiasme i[\ie j'ai voulu le suivre, oubliant mon devoir. La forte main du maréchal des logis Paccaud me saisit à

LA VILLE ^klEXACÉE ^»'>

l'épaule. Nous n'étions que trois gardes du corps, et, comme notre lieutenant nous l'avait dit à Vacherauville, nous étions responsables, sur noire vie, de la sûreté du général.

Il n'est pas d'infanterie allemande pour supporter, en rase campagne, le choc français. Les troupes ne s'abordèrent même pas. Le commandant Macker revint quand Tordre de retraite était donné une fois de plus, et nous avons quitté nos morts.

Au» delà de Tailly, sur un plateau tragique, la nuit venue, nous avons cantonné en pleins champs, officiers et soldats confondus, bivouac de défaite.

Toutes les humiliations. Fuir et s'entendre dire que l'on fuit. Une automobile du corps d'armée s'arrête à côté de notre désordre. Un jeune lieutenant, frais et rose, sort de la voiture, et, ne reconnaissant pas le général, s'écrie :

— Vous reculez donc toujours !

Je n'ai pas entendu ce qu'on lui répondit. Il s'en alla où l'appelait sa consigne, et j'ai fait de mauvais rêves, cette nuit-là.

Avons-nous regardé les splendeurs de TArgonne? La forêt protectrice n'était pas encore dévastée. J'ai habité d'autres forêts, ces années de guerre. Forêt de Parroy et forêt de Compiègne, je vous ai tant aimées! Je me suis passionné pour le jeu de vos couleurs, le secret de vos dessous de bois. Je fus votre hôte, celui qui partage la vie familiale. Mais l'Argonne, l'ai-je vue en sa beauté?

Nos colonnes filtraient dans ces défilés illustres.

Les chevaux tombaient, exténués. Lulu ne buta pas une seule fois. Il avait le poil hirsute^ l'appa* rence d'un solide mulet des moçtagnes^ et il btr-^ çait ma somnolence découragée... Nous ignorions presque tout des grands événements qui mettaient en péril notre patrie, mais Tàme collective savait que notre chevauchée était Tépilogue d*un désastre. En vain, les frondaisons étaient charmantes, les sources agréables, les clairières joyeuses.

Vienne-la- Ville, Vienne-le-Château, Sainte- Menehould! Ici, nous embarquons à la hftte, mais sans être inquiétés par les obus.

Dans les fourgons, on se demande :

— Où allons-nous?

L'ignorance qui pèse sur le soldat Taccable Deux jours et trois nuits, nous avons supplié que Ton nous dise où nous conduisait ce train fantaisiste, qui nous mena jusqu'à Troyés pour remonter ensuite vers le nord. A quelle gare avons-nous appris que Saint-Quentin était aux mains des Allemands ?

Paris est menacé !

Ce cri m'arrache définitivement au rêve des dernières semaines, rêve juvénile d'aventures à la Tacite. Le barbare touche à ma cité. Je serre les poings. Stupide peuple d'Allemagne, si médiocre en ses prévisions, qui n*a pas compris qull dressait contre sa folie toute une race, en offensant la Ville.

Paris est menacé. Nous allons à son secours.. C'est dans la banlieue que nous débarquons, au

Raincy. D'aimables bourgeois nous logent. En guise de lit, je trouve une baignoire. J'y dormirai, mais d'abord je m'y lave, ayant obtenu de l'eau chaude, et j'en ai grand besoin.

Au réveil, une heureuse surprise : le général envoie à Montmartre un de ses officiers d'étatmajor, et m'autorise à l'accompagner.

Comme l'automobile est lente qui nous emporte ! J'ai tellement envie d'apercevoir le visage de mes amis d'autrefois. Je trouverai bien quelqu'un qui ait été mêlé à ma vie de jadis, homme ou femme, quelqu'un qui rattachera mon présent à mon passé.

Vqjis ne comprenez pas? Je suis exilé de mon dilettantisme. Il me faut retrouver un équilibre. Elégantes avenues, est-ce moi ce soldat qui veut tuer avant de mourir? Il ne s'agit plus de mes livres, ni d'un foyer emprunté, il s'agit de la cité que j'aime et de l'ennemi qui la violente.

J'ai sonné à bien des portes, je n'ai trouvé personne.

— Madame est partie.

Pourquoi est-elle partie? Je l'ai négligée pendant des mois. Il me semble à présent que son sourire courageux m'est nécessaire. Pourquoi est-elle partie? Il fait si clair, ce matin de dimanche. Le peuple de Paris a l'air joyeux, ce joli matin. Il a confiance. Il a de la gaieté. Dans les avenues, aux portes du Bois, il joue avec les tranchées que l'on creuse. 11 s'amuse, il est Français. Les Métèques ont vidé la ville.

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