I-os trois hommes se couchèrent tous trois
Mais aucun d’eux no «lormit. (!o lut une nuit affreuse, ou plutôt une lin de nuit qu’il* |*t**èrenl. En décembre, il est A peine jour à huit heures du matin.
Pendant quatre heures, b* bruit «lu vent les fit tressaillir. A chaque minute, il leur semblait entendre des pas au dehors; de* pas de gendarmes qui venaient arrêter l'assassin. Et Nicolas lie rentrait pas!
Martinel, qui couchait avec son frère Matthieu, lui avait dit A l'oreille :
— J’ai «momie une idée que Nicolas vernira la mèche.
— Oh ! le garnt'lucnl, avait répondu Maltiiiiui. Il a beau être mon frère, quand nous sommes sous bois ensemble, j’ai toujours envie «Je l’assommer d’un coup de crosse, tant il est fri tpi nnt h l’ouvrage.
Enfin, comme le jour enmmenvait à poindre, Martin-J* Anguille* qui, les yeux ouverts, était en proie A un affreux cauchemar tout rempli de juges en robe rougi', de gendarmes et d'échafauds, Martin entendit marcher nu dehors, et il se dressa fiévreusement sur son lit.
La porte s'ouvrit avec précaution.
C’était Nicolas qui rentrait. L'enfant referma la porte comme il l’avait ouverte, et, sur (a pointe «lu pied, il voulut gagner l'échcllc «pu mettait l'unique étage «le la maison cii communication avec le rez-de-chaussée.
L'était là-haut «pie Jactpies et lui couehuienl.
Mais son père 1 interpella :
— lié! petiot? dit-il.
LVufani s'arrêta.
— D'où viens-tu ?
— Je viens de la forêt, répondit l'enfant.
— Pourquoi n'es- lu pas rentré |du* tôt ?
L'enfant hésita à répondre.
— Voyons, Nicolas, dit Martin d'une voix plus douce, viens ici, «pic nous jasiôns un peu.
Nicolas s'approcha du lit de son père.
— Tu a* bien vu le cerf, n'est-ce pas? reprit Martin-l’An guille.
— Oui, père.
— El lu «i* que jo l'ai tué ?
— Je l'ai vu tomber.
— Tu m'as bien entendu, «|uand je t’ai crié ; Sauve-toi?
— Oui, père.
— Sds-lu pourquoi j«> criais?
— Parce que le gendarme Michel Legrain vous jioursuivail.
— Tonnerre ! murmura Martiii-i’Aiiguille, comment sais-* tu que c’était .Michel Legrain ?
— Pan e que je l’ai bien vu.
— Et tu sais ce qui est arrivé? dit le braconnier dont la voix se reprit A trembler.
— Oui, père, murmura l’enfant. Mais n’ayez pas pour...
— Ah ! dit Martin, lu crois qu’on ne le saura pas ?
— Non.
— Pourtant...
— Michel ne dira rien.
A c«*s mots, le braconnier fit un iiond cl tomba sur le lit.
— Michel f dit-il, Michel ? tu «lis qu'il ne dira rien.
— Non.
— Mai* il n'eat «loue pas mort.
— (inlce à moi* dit naïvement l’enfant ; je suis arrivé uomme il perdait tout son mtng. Mais je l’ai soigné... j’ai mis lia la neige sur le trou qu’avait fait la balle, et puis je l’ai porté dans la hutte de* charbonniers, vous savez ?
Et Nicolas raconta A sou père tout frémissant ce qu'il avait fait, ce que lui avait promis le gendarme, et comment il l’avait accompagné jusqu A la lisière du bois.
Il dit eeia simplement, comme il eût raconté l'action la plu* hannlo du inonde.
Martin, la sueur au front, l'écoulait. Le braconnier était pieds nus, en chemise, adossé au mur; il «'coûta son fils sans l'interrompre.
Quand ce dernier ont fini, Martin mit ses souliers, passa son pantalon et su blouse, cl dit :
— 0*1 bon ! vieil» avec moi.
— Où voulez-vous aller? demanda Nicolas.
— Tu verras bien.
Il prit son ramier et ion fusil, tout cida sans bruit, et «le pour d’éveill«‘r na femme et sa fille qui, comme lui, couchaient au rei-de-ohausséo. Puis il ouvrit le bahut «jui renfermait les maigres provisions delà maison, et y prit une bouteille d'oou-dc-vlo qu’il porta A * 0 * lèvres. 11 but «longs (rails, comme s'il eût voulu se donner du courage.
Puis il ouvrit la |K>rle «U «lit cucoro :
— Marche!
— Uù allons-nous ? répéta l’enfant.
— Tu le verras bien, dit Martin d’un air sombre.
El il le poussa devant lui d'un coup de crosse de fusil entre les deux épaules.
Le hracounicr était livide, et ceux qui l'eussent vu en ce momnnl, aux première» clarté* d’un jour blafard, eussent pressenti qu il allait commettre un iiouvi'an crime.
Quand ils eurent fait cent pas hors «Je la maison, le jière s’arrêta à la bifurcation de deux sentiers.
L’un descendait vers la plaine, en longeant le bord de l'étang, et I notre s'enfoncait août bois.
— Viens par ici, «lit Martin-l'Anguilla, qui choisit celui-ci.
Nicolas était tout tremblant. Son père avait un vinage sinistre.
Le sentier qui s’enfonçait sous bois conduisait A «le grande» roches creusées, au milieu desquelles poussaient quelques sapins rabougris.
L’une de ces roches portait un nom bizarre. On l'appelait la roche du Trou -de-Satan. La Sologne est pauvre on légende». Cependant elle possède celle-ÎA. La roche «lu Trou-
de-$alan i**l une sorte de pain do aucre on haut do laquelle est ua trou, abîme plutôt, d'uuo dizaine do pieds d'orifice et d’uno profondeur qu’on n’a jamais soudée. Le;» berger* qui s’en approchent y jettent dos pierre» et prêtent ensuite vainement Voreille. La pierre, on tombant, ne rend aucun son. Quelquefois on s'amuse & y laisser loniher des gerbes de bruyère sèche auxquelles on a mis le feu. Les gerbes descendent enflammées et finissent par s'éteindre à plus do cent l»ieds sans qu’on ail pu mesurer du regard la profondeur de l’aldme.
Ce lut sers celle roche que Martiu-1* Anguille se dirigea.
11 avait pris son fila par le brus, de peur que celuw*» lie lui échappât.
— Mais où me conduisez-vous, père ? répéta l'enfant avec inquiétude.
— Ce n’est pus à loi à m'interroger, répondit brutalement Martin ; mais à moi. Ainsi le geudarnie était bien pur terre, n’est-co pas ?
— Oui, père.
— F.t U était évanoui ?
— Il |ierdoil tout son sang et avait les yeux fermés.
— Et lu crois que ai tu n'étais jias arrivé, il serait mort, le gendarme ?
— Ul» ! bien sùr |
— Tu as fait là un beau coup, ricana Martin-l'Anguille.
— Dame I lit naïvement Nicolas, on ne peut pas laisser mourir un chrétien comme ça.
— Ah ! c’est juste, dit encore le braconnier avec ironie, c'est un chrétien comme un autre , lin gendarme, c'est ta mère qui dit ça.
L'enfant lie ré|»ondit rien.
Martin, dont le visage était d'une pâleur mortelle, continua :
— C'est bien, ce que tu an fait là, petiot, lu as sauvé la vie à un gendarme.
Nicolas, se méprit au sens de ces paroles, mais sa méprise fut rourle ; le braconnier ajouta :
— Kl lu as condamné ton père à mort.
— Ol. l lit Nicolas, qui tressaillit.
— Oui. réjiéfa Martin, en sauvant le gendarme, lu m'as condamné.
— Vous !
— Oui. moi.
— Mais le gendarme ne dira rien.
— Tu crois ça, loi ?
— Il me l’a promis.
— Eh bien ! il t’a menti, voilà tout.
— Oh ! non, dit encore l'enfant. Michel Legrain es: un honnête homme,
— Ah î. ah !
— Et ce qu'il promet, il le lient.
— Ma parole, ricana Martin- l'Anguille avec une expression d*effiayuntc ironie, ce garçon-là est né avec l'admiration du gendarme.,. C’est dommage de l'arrêter en si beau chemin.
Et il continua à culminer son fils dans lu dirm-iion de la roche du Trou-de-fcalao.
— Mais où allons-nous, père ? répéta Nicolas qui ne pouvait plus no défendre d'une vague épouvante.
— Je vais faire un beau coup d' affût.
— Mais on no va pas à l'affût le jour ?
— C’est ce qui te trompe, Marche I
Ou montait au sommet de la roche par une sorte de petit sentier qui courait ou zigtogs à son flanc. Quand on était tout en h iut, on avait devant soi un plateau d'une étendue d’environ un arpent. L'ablme était juste an milieu. Une fois engagé dans le sentier, Nicolas dont l'épouvante augmentait, n'uurait pu revenir en arrière, car son père marchait derrière lui et le chemin n était p is assez, large pour laisser passer deux personnes.
D'ailleurs, do temps à autre quand reniant ralentissait le pus, la crosse du fusil faisait son affaire.
Lorsqu'ils furent en haut du plutoau, Martin ouvrit son ramier et en lira une corde. Une corde de l'épaisseur «In petit doigt qu'il portait louiours avec lui ol qui lui avait servi maintes foi» à rap|*orler uu chevreuil sur ses épaules.
Il piissu son fusil en bretelle, puis il dit à l'enfant :
— Donne-moi les mains.
— Mais... père... que voulez-vous faire ?
Martin no répondit |His ; mais il prit son fils à bras le corps, le renversa brutalement sous lui et lui lia les mains.
— Un fila qui trahit son père, murmura-t-il, mérite tou sort.
L'enfant devinait vaguement que son père voulait le défaire de lui.
— Mon père, supplia-t-il, tandis que le braconnier le garrottait, ayez pitié dn moi !
— Je n’ai |m» de pitié pour un fila qui trahit son père.
— - Grâce ! grâce! répéta l’enfant.
— Puisque tu es si hou chrétien, ricana le braconnier, fais donc ta prière, car tu vu* mourir.
L'nnfnnl jeta un cri d'angoisse.
Le Trou-dn-ântan est plus discret «jue loi, dit encore Martin, il ganle ce «pion lut confie...
El il chargea l'enfant, qui se débattait en vain, sur su* épaules, et courut ver* l'ablme.
Mais fais donc ta prière I répéUit-il d’une voix assourdie pur l’ivresse, car il avilit bu plus de la moitié «le la bouteille d’eau-do-vie.
Cependant, arrivé au bord du trou, il s’arrêta et déposa reniant & terre.
— Mon père, mon bon père, suppliait Nicolas, pardonnez* moi...
— Jamais I dit le braconnier... tu nu* trahirais encore... Mais je ne veux pas lo faire souffrir... Si je to jette tout vivant dans l'ablme, qui sait comment tu y mourras... J’aime mieux le tuer d'un coup de fusil d’abord et t’y jeter ensuite.
El Martin recula de quelques pas, lentement, son fusil à l’épaule, comme a*il se lût agi pour lui «lo tuer un lièvre au gih*. Malgré tes liens, car le braconnier lui avait lié U** bras et les jambes. Nicolas était parvenu è s«* mettre à genoux. L'enfant comprenait «pie le moment était solennel et qu'il allait mourir.
— Adieu, ma mère... murmura-t-il.
Martin coucha sa joue sur son fusil, et son doigt effleura la détente.
— Adieu, la Mariette ! (lit encore l'enfant.
Mais à CB nom qui vint mourir à OOD oreille comme un cri vengeur, Martin éprouva une commotion électrique, et le fusil échappa à sa main et tomba devant lui.
Le nom «le sa tille, «le celte enfant «levant laquelle il avait tremblé naguère au souvenir de son crime, venait «je sauver son fils. Un moment il demeura immobile, hébété, l’ii’il fixe, le fioul baigné de sueur. Puis la raison lui vint. !!• ne ramassa point son fusil, mais il vint à son fils, toujours agenouillé «a attendant In mort, au boni de cet abîme insoiufé.
Puis il le «lélia et le força à se remettre sur ses pied*.
— Ecoute bien, lui dit-il alors, tu a* parlé de la Mariette, et tu ns bien fait, car maintenant lu serais mort... Ce nom t'a sauvé. Je ne le tuerai pas... Mais, continua-t-il, avec un accent sauvage, je suis comme les piqueurs de gramto maison, moi, qui élèvent des centaines de chien* au chenil ; quand il y a un corneau dans la jwirtée d'une liez», ils le pendent à un arbre. Les lions chiens citassent «le race «*t je n'aime pas les bâtards. Le fils d’un braconnier doit être braconnier, «d tu n as jamais aimé le métier «le ton père. Tu aimes les gendarmes, donc lu n’es pas mon fil»! Va-l’en!
El comme l’enfant attachait encore sur lui un regard suppliant :
— Va-t’en gagner ta vie où tu voudras, peu m'importe, mais no reviens jamais frapper & la ]K»rlo «le la muisoii, elle uc s’ouvrira pas. El si jamais lu i litres sous bois, no pusse pus à la portée de mon fusil, « ai* si j’avais bu un coup de trop, je |iourrais bien te rouler comme un lièvre au déboulé!
Puis il étendit la main et dit encore :
— Va-fen ! je le renie !...
Et il ramassa sou fusil, tourna le «lus à Nicolas tout faillissant et reprit le sentier qui, du haut île la roche,
«luit «lans la forêt.
Le petit Nicolas demeura longtemps immobile, muet, les clmvoux hérissés par l’horreur, en haut de In roche du Troude-Saian.
Il vit «l'un « i*i I hébété son père descendre, puis disparaître sous bois. Un moment il espéra que Martin-l'Anguille se retournerait et lui forait signe de le rejoindre. Mais le braconnier uo détourna point la tète.
Dans son esprit étroit, dans son c«i*ur haineux, Martin jugeait que la condamnation «le son fil* était juste. A ses
yeux, le plus grand des crime» était do sauver la vie à un gendarme.
Alors avec cette lucidité d’esprit merveilleuse qui est jwirliculière aux entants, Nicolas enusagea sa situation.
Il était banni du toit paternel. Mais cette disgrâce n’é taitelle pas une délivrance ? El n'avait-il pas rent Ibis demandé A s’en aller gagner sa vie au loin, tant il avait peu de goût pour l'abominable métier de son père et de ses frères ?
Certes, jamais l'occasion ne se fût présentée plus belle, et cependant Nicolas se mit à pleurer. Il pensait A sa pauvre mère aveugle, à la Mariette, sa souir, et aussi nu petit Jacques son besson. Les bnfanls aiment qui les aime.
Matthieu et Martinet s’étaient toujours montrés méchants envers Nicolas, et Martin avait élevé son fils avec d'autant plus de dureté que le métier de braconnier ne lui plaisait pas. Mais Jacques, tout en partageant les mauvais instincts de la famille, aimait Nicolas son frère jumeau, et Nicolas l’aimait. Ne plus manger le pain de la maison, ce n’était rien pour le petit Nicolas : il trouverait bien A utiliser ses deux bras; mais partir sans voir sa mère, son fière et sa sœur, c'était là une pensée qui lui déchirait l’Ame.
Nicolas, dans son enveloppe chétive et souffreteuse, avait le cœur d’un homme ; il eut bientôt pris son parti.
— Je les verrai, se dit-il, dût mon |»ére me tuer !
Passer une journée sans manger n’était rien jiour lui.
U demeura tout le jour couché sur la roche, exposé au froid ; mais, de ce lieu élevé, il explorait les alentours.
Le jour baissa, le soleil disparut dans un linceul de brouillards jaunes, et les cloches du village voisin commencèrent A sonner pour la fête du lendemain, car le lendemain, on le sait, c'était Noél.
Or Nicolas s'était dit :
— La Mariette ira bien sûr A la messe de minuit avec la mère, et peut-être bien que Jacques, mon besson, les accompagnera. Mon père, Matthieu cl Muriincin’y vont jamais, eux.
Quand la nuit fut tout à fait close, Tentant quitta la roche cl redescendit sous bois. Il savait un chemin qui allait droit A Salbris, sans passer près de l'étang et de la maison de Martin-I Anguille. Nicolas le suivit.
Ce chemin longeait des champs de la ferme de Jean Féru.
Nicolas avait faim ; comme il approchait de In ferme, il se prit A penser que Jean Féru était un homme charitable et qu'il ne lui refuserait pas un morceau de pain et une assiettée de soupe.
Il alla donc frapper A la porte de la ferme.
Les fils de Jean Féru étaient à Salbris; la mère Féru était allée à Romorantin vendre ses oies, car c'était un samedi et jour de marché par conséquent.
Jean Féru lui-même était absent. Le fermier était ailé chez un de ses voisins qui était toucheur de boeufs, le prier «le venir le lendemain lui tourner deux veaux qu'il voulait élever.
La Madcliuc était toute seule.
Elle était tristement assise devant le feu, sur lequel bouillait l’énorme marmite qui contenait le souper de la famille.
Ses pauvres veux étaient rouges ; car elle aimait Martinet, et son jM're lui avait formellement signifié que jamais il ne donnerait son consentement au mariage.
Quand elle vit entrer Nicolas, furtif et tremblant, et se demandant si on n'allait pas le mettre à la porte, elle crut qu’il lui ap|K>rlail un message verbal de son frère.
La Madciine était une (il h* entêtée dans ses idées , et plus on la voulait séparer de Martinet, plus elle songeait A le rejoindre.
— Ah I te v’IA, petiot l lui dit-elle ; est-ce que lu viens de la part do ton frère ?
— Non, dit Nicolas, je ne l’ai point vu aujourd’hui.
— Seigneur Dieu ! exclama la Madeline, est-ce qu’il lui serait arrivé malheur?
— Oh ! non, dit l’enfant, mais je ne viens pas de la maison.
— Et d’où viens-tu ?
— J’étais sous bois, A tendre des collets, répondit Nicolas embarrassé.
— Ah I bien, fil la Madeline, faudrait pas dire ça à mon père, il te chasserait comme il a chassé Martinet hier.
Nicolas redeviul timide.
— Il n’est donc pas ici, ton père? dit-il.
— Non. Mais il ne larde que le moment d’arriver, répondit la jeune fille, se servant d’une locution familière dans le centre de la France.
— El lu crois qu'il me chassera I
Tout en faisant cette réflexion, le petit Nicolas regardait d'un cnil avide un gros pain placé sur le bord de la huche.
— Il n'aime ni toi ni les liens, dit tristement la Madeline. surtout depuis qu’il s’est mis en létc de me marier avec le gros François, mon cousin qui est dans le Val.
L'enlant regardait toujours le pain, et il écoutait chanter la marmite, et la chanson monotone avait pour lui une harmonie infinie.
Mais la Madeline était toute A son idée.
— Non, dit-elle, il ne me veut pas donner à Martinet, mais Martinet et moi nous nous sommes protnix.
Puis regardant Nicolas :
— Mais lu as l’air tout Met* de froid , mon mioche , ditelle. Chauffe-toi.
— Le temps est dur , dit Nicolas.
— Si j’étais sûre que mon père ne se fâchât point , je te dirais bien de rosier A souper avec nous, poursuivit la Madelinr, mais il a la tète montée rapport A vous.
— Je te remercie . répondit Nicolas ; donne-moi un morceau de pain , c’est tout ce que je te demande.
La Madeline entama le pain et en coupa un large morceau ; puis elle ouvrit le bahut et y prit du fromage.
Prends, dit-elle; c’est peut-être bien trop sec , le pain.
L'enfant sc mit A manger avec avidité.
— Tu devrais ton aller, lui dit alors la Madeline, j'ai peur que mon père ne revienne. Mais si tu me veux faire une commission , je te vas donner une Mie pièce blanche pour la Noél.
Et In Madeline fouilla dans sa poche et en retira une pièce de vingt sous qu elle fit briller aux yeux du petit Nicolas.
— Je n’ai pas besoin d’argent pour l’obliger , Madeline , dit-il.
— Ça ne fait rien , prends toujours...
Il hésitait et demanda ;
— Que faut -il faire f
— Aller dire A Martinet que je l’attendrai derrière l'église, auprès de la gendarmerie, pendant la messe de minuit.
Nicolas n’allongea point la main et ne prit pas la pièce blanche.
— Mais, la Madeline, dit-il, m’est avis que c’est mal...
— Quoi donc ?
— Ce que tu veux faire IA.
— Faut bien que je voie Martinet.
— Tu ne dois plus le voir, puisque ton père ne le veut pas...
— Mais puisque nous nous sommes promis ?
— Vous n'èles plus promis, du moment que ton père le veut établir autrement.
— Oh ! dit la Madeline, mais Martinel a son idée.
— Ali !
— Et moi aussi.
— Qu’eat-ee que vous voulez donc faire ? demanda encore Nicolas.
— Nous partirons tous deux , une belle nuit , nous {tasserons la Loire , et alors , faudra bien...
El la Madeline tendait toujours la pièce blanche A Nicolas.
Mais celui-ci la repoussa.
— Ce que tu me proposes là, dit-il , est aussi mal que ce que tu veux faire, Madeline. Tu ne sais donc pas que le bon Dieu dit qu’il ne faut pas désobéir A ses parents...
Comme le petit Nicolas disait cela, la porte de la ferme s’ouvrit, et le fermier Jean Féru entra.
Nicolas eut un geste de crainte en le voyant.
Mais Jean Féru vint A lui et lui posa sa large main sur l’épaule :
— Mon gars, lui dit-il , j’ai l’oreille fine et je t’ai entendu jaser. Tu es un brave garçon , et j’ai idée que lu vaux mieux que ton père et tes frères ; si lu veux travailler cl gagner honnêtement ta vie, je suis ton homme.
— Je ne demande pas mieu dit naïvement l’enfant.
— Et bien, reste ici, je le prends comme gardeur de vaches, nous verrons après...
Et le fermier ajouta s s’adressant A sa fille ;
— Quant à toi. la Madeline, faut le préparer A déguerpir de la maison. Tu te maries avant le jour des Rois.
Cependant, A la maison du braconnier, au bord de l'étang, la journée avait été rude.
Matthieu et Martinel , qui couchaient ensemble à l'étage supérieur qui n'était autre qu’un misérable grenier, avaient entendu rentrer le petit Nicolas.
Martinet avait collé sa bouche à l'oreille de son jumeau, disant :
— Voyons ce que va dire le père ?
Le plancher qui séparait les deux étages était un assemblage grossier de planches au travers desquelles on avait passé un enduit de terre glaise.
Martinel se glissa hors de son lit , colla son oreille au plancher et écouta. Il entendit les aveux naïfs du petit Nicolas, la colère étouffée de Martin. Puis ayant approché son œil d’un jour qui se trouvait entre les planches, il vit ce dernier se lever , prendre son fusil et noire A longs traits de 1 eau-de-vie.
Alors il se moucha tranquillement et dit à Matthieu :
— Je crois bicu que Nicolas va passer un mauvais quart d’heure.
— Que veux-tu dire f
— Le père va le tuer.
--Ah! lit tranquillement Matthieu. Eh bien, ce sera un joli feignant de moins.
— Oui, dit Martinel, mais au lieu d une méchante affaire, ça en fera deux. Est-ce que tu vas croire que le gendarme ne jasera pas?
— A savoir, dit Matthieu.
— C'est tout su , reprit Martinet, et si je n’enlève pas la Madeliuc ce .soir même . je ne l’aurai pas... Heureusement que j’ai mis ma peau à couvert, moi...
— Qu’esl-co que tu as fait ?
— J’ai jasé une partie de la nuit avec le brigadier, c’est toujours ça... Si on pince le père, je n'en suis pas.
El Martinet se tourna sur le cété gauche et ne pensa plus à Nicolas, que, selon lui, son iièrc allait tuer. Matthieu était plus curieux; il sc leva sans bruit, descendit et traversa le rez-de-chaussée sur la pointe du pied. Les deux femmes dormaient toujours. Quant au petit Jacques , qui avait pour Ht l« fenil, il était trop loin pour avoir non entendu.
Matthieu jeta un regard explorateur autour de la maison et eut bientôt trouvé la trace des pas de son frère et de son |»èrc.
— Bon! pensa-t-il, je sais où ils vout... Pas bêle, le père î il va le jeter dans le trou de la Hoche- à-Satan. S’il eût tué roide le gendarme et qu’il l’y eût porté, c’est ça qu’aurait été malin.
Telle fut l'oraison funèbre que prononcèrent les deux frères sur la tombe entrouverte ae leur cadet.
Matthieu rentra A la maison , et comme les femmes se levaient, il alluma le feu.
— Où est donc mon père? demanda la Mariette.
— Et où veux-tu donc qu’il soit? répondit Matthieu tranquillement Nous avons vendu tout notre gibier par avance, le poulailler de Nouan va venir ce matin cl il ne nous reste seulement pas un lièvre pour notre réveillon.
— Comment ! il est retourné A la citasse ?
— Dame! c’est le cas d’en profiler, puisque le livre îles âne» est ouvert.
On appelle le livre des dne# la terre couverte de neige qui permet de suivre le gibier à la trace.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la Mariette , mon père n'est pas raisonnable.
— Faut vivre ! murmura Matthieu.
— Kl mon frère Nicolas ? où est-il ?
— Avec le père, sans doute.
— Ah! soupira la Mariette, il a pourtant le travail en goût, cehii-lA , pourquoi donc finissez-vous de le perdre ?
— Ça, c’est vrai, dit la pauvre aveugle qui vint s’asseoir devant le feu : c’est un brave enfant. Nicolas, et doux, et patient, que le bon Dieu l'aurait en faveur s'il le voyait... — C’est un feignant, dit Matthieu.
— Donne-lui voir un métier, dit la Mariette, je gage qu’il fera un brave ouvrier.
La conversation en resta là. Il s'écoula plus de deux heures, et ni Martin-l'AnguilIc . ni son fils Nicolas , ne revenaient. Enfin le premier revint seul.
Il était sombre et portail son chapeau enfoncé sur ses yeux. Il jeta son fusil dans un coin, s’assit auprès du feu et no souffla mot.
Comme il arrivait. Martinet, qui avait refait un somme, descendit do son grenier, et le petit Jacques sortit du fenil.
— Mais où est donc Nicolas ? demanda la Manette.
Martin fronça le sourcil.
— Il n’est pas ici, dit-il.
— Il ne reste pourtant pas toute une nuit sous bois, celuilà, dit le petit Jacques. Il est trop feignant.
— Il va où on renvoie ! dit rudement Martin.
— Et où donc l'avez-vous envoyé, père ?
— Loin d’ici.
Martinel et Matthieu échangèrent un regard qui voulait dire :
— Si loin qu’il ne reviendra jamais.
— J’aurais pourtant bien voulu le voir, dit la Mariette. Ce n’cslpas de trop une fois par an.
— Tu ne le verras pas ! dit durement le braconnier.
Puis, regardant sa tille d’un œil moins farouche :
— 11 te doit une belle chandelle, va! dit-il.
— A moi ? fil la Mariette étonnée.
Matthieu et Martinel échangèrent un nouveau regard.
Un regard plein de mépris et d'ironie qui signifiait clairement :
— Le père a eu peur!...
Martin ajouta :
— Mais c’est des affaires à moi , ça ! et ça ne regarde personne, entendez-vous !
Puis, comme on servait la soupe, il se mit à table.
Mais A son altitude, A sa physionomie inquiète, à sa pâleur, ou devinait qu’une horrible angoisse l’étreignait.
— Est-ce que nous allons comme ça rester tout le jour ici? demanda le petit Jacques qui ne savait rien du mauvais coup de la nuit.
— Oui, dit durement Martin-l'Anguillc.
— C’est veille de Noël, dit Matthieu.
— Jour de repos, ricana Martinet.
— Si vous ne me fichez pas la paix, vous autres ! s’écria le braconnier, je fais un malheur 1 Et il menaça ses fils du poing.
La Mariette lui jeta scs «leux bras autour du cou.
— Soyez donc calme, père, dit-elle.
‘ Le braconnier s’apaisa, puis une larme roula dans ses yeux il prit sa fille sur ses genoux et l’embrassa :
— Tu es un bon ange du paradis, toi, dit-il, cl je voudrais te ressembler.
Puis, comme s’il eût craint de s'attendrir, il la repoussa vivement, et dit à Jacques ;
— Toi. mioche, cherche-moi ma pipe.
Le petit Jacques était un enfant terrible.
— Mais le cerf, dit-il, vous ne l'avez donc pas vu?
— Non, dit Martin, il avait vidé l’enceinte.
— Ah bien! fit l’enfant, quand je suis entré ici, je croyais bien le trouver.
Martin haussa les épaules et sortit sur le pas de la porte. — Avec tout ça, murmura le petit Jacques, il y a des mystères A la maison aujourd'hui.
— Tu crois? fil Martinet.
— El je voudrais savoir où est Nicolas.
— On te le dira quand tu auras été bien sage, répliqua Matthieu avec une féroce ironie.
La journée s'écoula.
Martin avait donné l'ordre formel à ses fils de ne pas sortir, et tout le inonde était resté à la maison, au grand étonnement du petit Jacques. La nuit vint, Nicolas ne rentra pas.
— Mais où est-il donc? demandèrent encore le» deux femmes.
— 1CU bien, répondit Martin dont le visage sc rassérénait quelque peu à mesure que le temps s’écoulait, je l'ai envoyé a la Mothe-Bcuvron me chercher de la poudre ; vous savez bien qu’on ne veut plus m’en délivrer au bureau de Salbris. On sc contenta de l’explication.
— Mère, dit la Mariette, je voudrais bien aller A la messe de minuit, comme tous les ans.
— El moi aussi, dit l’aveugle.
— ■ C’est la messe des braconniers, dit Martinet, j’v vas aussi.
— Allez-vous-en au diable! s’écria Martin-l'Anguillc qui, durant tout le jour avait tremblé comme la feuille, écoutant le bruit du vent qui chassait la neige et croyant toujours entendre au dehors retentir les pas des gendarmes.
Les deux femmes s’encapuchonnèrent dans leur pelisse; Martinet passa sa blouse, et tous trois partirent. Mais quand ils lurent A la hauteur de la ferme do Jean Féru, Martinet dit à sa sœur :
— Tu vois U* clocher, la nuit est claire, et vous n'avez pas besoin do moi?
— On vas-tu donc ? demanda la Mariette.
— J’ai affaire, répondit Martinet.
El il quitta brusquement les deux femmes.
Qu'était devenu le gendarme, cause première de tout cet émoi.
Nous avons suivi Michel Legrain — c'était son nom — depuis la hutte des bûcherons jusqu'à la lisière de la forêt, s'appuyant sur le |»olit Nicolas.
Quand il eut renvoyé ce dernier, le pauvre soldat qui avait pris sa carabine par le canon et s’en servait en guise de canne, fut obligé de s'arrêter plus de vingt fois. A chaque pas, les forces lui manquaient. De temps en temps, cependant, il parvenait à se baisser, ramassait une poignée de neige el la portait à sa bouche.
Heureusement Salbris était tout près, cl la gendarmerie était la première maison du village.
Enfin, au bout de deux heure», mourant, épuisé, il atteignit le seuil de la caserne.
Salbris. quoique chef-lieu du canton, était alors un pauvre village, peu bruyant, et dont l'unique rue était déserte dés sept heures du malin, car tout le monde allait aux champs ou dans les bois.
Or, il était à peu prés cet le heure- là lorsque Michel Legrain arriva. Par un hasard étrange, durant son pénible voyage, il n’avait rencontré personne.
Le brigadier ne sc trouvait pas à In caserne, ni le troisième gendarme non plus. Lue seule personne attendait avec angoisse, comptant les heures et les minutes, depuis la veille au soir. (Tétait la femme de Michel Legmiu.
Ils étaient mariés depuis deux ans et avaient un |K>lil enfant. La pauvre femme accourut à la rencontre de son mari, vil du .sang sur son uniforme, et jeta un cri.
— Tais- toi, femme, dit-il, Uis-toi!
El il s’appuya sur elle et inouLi péniblement jusqu'à leur logis.
Puis il lui dit encore :
— Ferme la porte et aide-moi à me déshabiller.
La lemrnc pleurait en obéissunt h son mari, el elle murmurait de» mots entrecoupés :
— Oh! les canailles de braconniers! disait-elle, ils m’out tué mou pauvre homme !...
— Tais- toi donc, femme, Uis-toi, disait le gendarme en so niellant au lit... tu vas faire disparailrc ce sang... il ne faut jias nue le brigadier sache rien... je ne h* veux pas... où est-il le brigadier?
— Je l'ai vil partir à la pointe du jour.
— El Malaunuy? demanda Michel Legrain, désignant le troisième gendarme de la brigade à pied.
— Le maire lui a donné une lettre à jiorter au tribunal de Ruiuoraniin. Mais, dit la pauvre femme, en pansant avec du linge blanc la blessure de son mari, il faut pourtant bien que j’aille chercher M. Chipol, c'était le nom du médecin.
— Oui, vas-v, dit Michel Legrain. (Test un brave homme. M. Chipol; si je l'en prie, il uc dira rien.
El comme la femme sortait, Michel Legrain ajouta :
— Prends bien garde de ne rien dire, si tu rencontres la femme de Blalaunay ou celle du brigadier.
La femme de Michel ne comprenait |M» pourquoi son mari voulait faire uu mystère de sa blessure; mais elle le considérait comme un être qui lui était infiniment su|»érieur, el elle obéissait sans réplique.
bile courut donc cite/, le médecin el lui dit ;
— Monsieur Chipot. venez vite! j’ai mou enfant qui a des convulsions.
Le médecin était uu vieux brave homme nue la Providence avait fortement éprouvé. U avait }terdu, lui, le sauveur de ses semblables, successivement sa femme el trois enfants, et il était demeuré seul. Aussi, tout entier à son ministère, dévoué à celte population souffreteuse au milieu de laquelle il vivait depuis quarante ans, le bon docteur était-il toujours prêt, qui! lit jour ou nuit. Il crut la femme Legrain el la suivit.
Dans la cour do la caserne, celle-ci rencontra la femme du brigadier qui lui dit ;
[ — Vous avez donc quelqu'un de malade chez vous?
— 01» ! ce ne sera rien, répondit-elle, sans vouloir s’expliquer davantage.
Comme le médecin, la femme du brigadier crut qu'il s'agissait de l'enfant.
M. Chipol, eu entrant dans le logis du gendarme, s'arrêta stupéfait.
Auprès «lu lit dans lequel Michel Legrain était couché, pâle, et défait, il y avait, sur une chaise, son uniforme ensanglanté.
Michel mit un doigt sur ses lèvres, tandis que sa femme fermait la porte.
— Mai», malheureux, que vous est-il donc arrivé ? s'écria M. Chipot.
— Docteur, dit le gendarme, vous allez me dire d’abord si j'ai mon compte... el puis je vous confierai la chose.
I'l il découvrit sa poitrine.
M. Chipol eut ausculté la blessure en un instant.
— La halle a tourné sur les eûtes, dit-il, la blessure n’est pas mortelle et n’est même pas dangereuse. Dans trois semaines vous serez sur pied. Mais vous avez perdu beaucoup de sang, el si vous n' aviez pas pris la précaution de boucher le trou constamment avec de la neige, vous eussiez succombé à l’hémorragie. C’est un braconnier, n’esl-cc pas? Peut-être ce misérable Martin-!’ Anguille ?
- Chut! dit .Michel Legrain. J’ai promis de me taire.
— A qui ?
— A l'enfant «pii m’a sauvé 1
— Quel est cet enfant ?
— Ne le devinez-vous pas ? c'est le lîls de mon meurtrier.
•El Michel Legrain raconta tout le drame de la forêt.
Le docteur lui prit la main.
— Vous êtes un brave homme, dit-il, et je vous garderai le secret. Mais il faut faire disparaître ce sang, et il faut être etrcoospecl vis-à-vis du brigadier qui m manquera pot «le venir vous voir.
M. Chipol posa un premier appareil, tandis fjue la femme Legrain lavait les taches de sang qui jaspaient 1 uniforme.
Puis il annonça qu’il reviendrait vers midi et procéderait à l'extraction de la balle.
Le sang ne couluit plus, h-s draps du lit n’élaient pas tachés, et Michel Legrain les avait ramenés, sous son menton, lorsque le brigadier entra.
Le vieux soldai s’arrêta soupçonneux sur le seuil.
— Tu es donc malade, camarade? dit-il.
— J’ai attrapé les fièvres, cette nuit, dit Michel Legrain.
— Tu n as attrapé que ça?
— Mais dame, c’est bien assez...
— Ah ! dit le brigadier.
Et il s'assit. Puis, regardant fixement Michel Legrain. :
— Et que dit M. Chipol ?
— Que j'en ai pour quelques jours de repos.
— C'est dommage! car nous aurions joliment besoin d’être au complet.
— Pourquoi ça ? demanda le gendarme.
— Parro que je crois bien qu’il s'est commis an crime cette nuit.
Michel Legrain demeura impassible.
— Un bichmm, le père Charrier, est verni me chercher ce matin. Je l’ai suivi. Nous avons trouvé sou» bois une large flaque de sang ; puis des pas qui se continuaient vers une butte, et dans la Imite du sang aimai... on avait allumé du feu... puis, hors de la hutte, d'autres pas qui se continuaient jusqu'aux terres,
— El puis? demanda Michel Legrain.
— Aux terres, ils tombaient bientôt dans le chemin communal, ils se confondaient avec tant d’autres, qu’il n’était plus possible de rien démêler.
— C’est assez extraordinaire ce que vous me raruntcz là, dit Michel Legrain.
— Figure-toi, poursuivit le brigadier, que j'ai eu peur uii moment; j'ai cru qu'ou avait tiré sur loi.
Michel ne sourcilla point.
— Avec des canailles de braconniers comme nous eu avons..., reprit le brigadier.
— C’est vrai, fit Michel avec indifférence.
— Marlin-1’ Anguille, par exemple !
— Oh ! dit le gendarme, quant à celui-là , je l’ai prévenu hier... el il m’a bien promis de ne pas sc risquer en forêt la nui 1 .
MÉMOIRES O’ÜN GENDARME
HB
— Tu l'as donc vu?
— Je suis entré cher eux, pour allumer ma pipe, comme ils étaient à souper. Martin avait mal aux pieds. Je crois bien qu’il a asser du braconnage.
Le brigadier haussa imperceptiblement les épaules et murmura à rni-voix :
— Après tout , on lie peut pas forcer les gens à demander justice.
El il quitta Michel Legrain en lui disant :
— Faut soigner la lièvre, cumamde.
Maintenant , transportons-nous de nouveau à la ferme île Jean Féru,
Le fermier avait donc retenu le petit Nicolas à souper et lui ai ait offert de le prendre comme gardeur de vaches, en attendant qu'il fût assez fort pour pouvoir travailler comme valet de charrue ou journalier.
Les fils de Jean Féru loviureut de Salhris cl ou se mit à table |K)ur souper.
Les enfants Féru «Rident deux grands gaillards, vigoureux de corps et simples d'esprit. Leur admiration pour Martinet, le fils «le Martin le braconnier, rn «Rail la preuve.
Leur uèro, qui était un homme «le sens, ne se fiait guère à eux, et il haussait les «'paulcs quelquefois eu les entend. ml deviser.
Ce soir-là, l'événement «le la nuit précih lente fut l'objet de ht conversation pendant lo souper, bien que le fermier leur eût plus d’une lois poussé le pied ou le coude pour les faire tain*.
L'alué «les «leux frères sc nommait Constant, I autre Timothée. Le premier était un grand rengeand à lUil <1 un bleu pâle et aux cheveux jaunes; le second avait une chevelure noire toute frisée et le nez épaté comme celui d’un Kalmouck.
Constant disait :
— Après ça. puisque Martinel veut de 1 1 Madcline et que lu Madcline eu veut bien, qu’est-cc que ça fait donc qu'Us se marient ?
— Cela ne me convient pas, dit sèchement le fermier.
— C'est pas un si mauvais métier pourtant, dit à son tour Timothée, «pie le métier «le braconnier ; en «leux heures, quelquefois, on gagne plus qu’un Ikui ouvrier en huit jours.
La Madcline, qui servait à laide, était rouge comme un COq ; elle allait et venait par la salle basse ne la ferme et ne sonnait mot. Mais ou devinait qu'elle avait une idée. Et quand la Madehne avait une idée, le bon Dieu et tous ses saints n'v pouvaient rien.
— Et puis, reprit Constant, le gars aux cheveux jaunes, faut |«is s'y tromper, les filles sont ditliciles à établir en Sologne. Autant le faire quand on trouve l'occasion.
Le petit Nicolas écoulait cette conversation étrange et gardait le silence.
— Je ne suis pas embarrassé de ma fille, dit le fermier. J'ai «les écus à lui huilier.
— Oui, répliqua Timothée, mais peut-être bien que Martinet la prendrait sans écus, et «dors ce serait tout profit.
— Je veux beu, moi, dit la Madcline.
Jean Féru n’était pas très-patient. Homme il finissait de souper, il alluma sa pipe et dit i ses (ils :
— Au lî«’u de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, vous leriez mieux «l'aller vous coucher.
— Neiwi-da ! répondit Timollxh 1 . C'est demain Noël ; on ne travaille pas.
— Soit, dit le fermier, mais çn ii’eni|«écho pas de s'ullcr coucher.
— Nous aimons mieux aller à Salbris cette nuit.
— Kl qu’v feriez-vous f demanda le père avec dédain.
— Nous verrons les jeunesses entrer à la messe de minuit, «lit trustant Féru.
— Beau plaisir en vérité I
— El nous jouerons au lomieatt chez ht voisine, ajouta Timothée.
I.a voisine «riait la cabaretièrc «le Salbris. C'était chez elle que se réunissaient les jours de fête et les dimanches lira jeunes gens du pays. Fendant la uuil do Noél, elle avait l'autorisation de ne pas fermer.
— Puisque vous allez à Salbris, dit la Madeline, atloi.-dezinoi un bnn, les gars.
— Hein ? fit Jean Féru.
— Je vais à la messe de minuit, moi aussi.
— Si cela me convient toutefois, observa le fermier,
— J'y suis pourtant bien allée l'an dernier, dit la jeune fille • d’un tou aigre.
— L’an dernier ça me convenait, répondit Jean Féru.
— El. ■ cette année-ci f
— Ça ne me convient pas,
La Madcline se prit A fuir** la moue, mais elle n’osa j«as Insister.
— Vous Attires, dit Jean Féru s'adressant à s«* fils, si vous voulez aller à Salbris, allez-vous-en tout île suite, il est tard, et je ne veux |nts veiller toute la nuit.
Les fils Féru ne se le firent |kis répéter et s’eu al 1ère ut aur-lc -champ.
Il ne resta plus à la Foi me que la Madcline, Jean Féru cl- Nicolas.
Au temps de* travaux, Jean Féru employait beaucoup «le momie ; mai» l’hiver, il n'âinit personne nuire que ses enfants.
Ses fils partis, il dit à la Madcline :
— Une fille bien apprise doit obéir à son père sous peine do manquer à tous ses devoirs. Je l’ai défendu «l’aller à la messe do minuit, parce que lu ne manquerais pas «l'y rencontrer Martinel, et que je ne veux pas.
La Madcline lie souilla mol.
— Çnand tu auras rangé ta vaisselle et couvert le feu tu monteras le coucher, ajouta le fermi«T.
Puis il frap|M sur l'épaule de Nicolas :
— Viens av«?c moi, petiot, lui dit-il.
Il emmena l’enfant dans une sorte de petite salle qu’il fallait traverser pour aller de h cuisine nu dehors, et dan» laquelle d' habitude couchait Constant Féru.
Le corps de logis prmcqial , c‘est-à-«lire celui «(n'habitaient le fermier et sa famille, n’avait ipi'une porie.
Pour sortir, il fkllail absolument traverser lu pièce où Jean Féru venait de conduire Ni«x>la*.
— Ikouie-moi bien, mon garçon, dit-il. Tu ils 1 air honnête, cl j’ni confiance en loi.
— Parlez, dit Nicolas.
— Tu vas mettre ton lit en travers de lu porte.
— Oui, maître.
— Si on frappe, tu u’oev riras pus.
— Je vous le promets, dit Nicolas.
Et il fil ce que le fermier lui avait commandé ; il irouva «levant la porte le lit de Constant Féru cl sc coucha, tandis que le fermier gagnait le derrière de la maison, où il couchait tout auprès «le sa tille la Madcline.
Nicolas était harassé de fatigue; il ne tarda donc point à s'endormir. Mai», peu après, il fut éveillé en sursaut pur un léger bruit.
La lune passait au-dessus de la porte par un carreau de papier huilé, cl projetait ainsi une lueur luccrtaine dans la pièce.
Le bruit venait du dehors. On avait frappé doucement à la porte. Nfrolas préla 1 oreille.
Une voix disait : — lié ! la Madeline? c’est moi.
Nicolas tressaillit. Il reconnut la voix de Martinet, mai» il ne bougea pas. Au même instant, il vil apparaître la jeune fille. i
La Madcline était descendue pieds nus; elle |>ortnit scs salmis à la main, mais elle était habillée comme l«*s dimanche*, et elle portait sur sa tête un petit paquet de hardes. Elle avait cnlcmlu la voix de Maitinet et, en tille entêtée qu’elle et lit, elle accourait ouvrir â son amant, prêle à fuir avec lui.
Mais Nicolas se dressa entre elle cl In porto.
— Ce n’esi pas bien ce que tu veux faire là, dit-il, et je ne U‘ laisserai pas ouvrir.
— Petit malheureux ! dit la Madeline, mêle-toi donc de ce qui te regarde!
— Nou, dit Nicolas, »i tu essayes de passer, jo me mets a crier, et ton père viendra.
La Madeline »e mit à rire d’un rire idiot.
— Alors, «lit-elle, puisque e’esl comme ça, je ii. cn vas me recoucher. Mais lu le payeras.
Nicolas 1 1 crut sur parole.
La Madeline, en effet, rebroussa chemin, et Nicolas fil la sourde oreille, car Martinel continuait à frapper doucement, et disait :
— Mai» ouvre donc I... Je li ai pas pour de ton père, à celle fois, j'ai un bon bâton...
Quelques minuits s'écoulèrent, mais tout à coup la Mudcline réparai.
— Ah! dil-clle, mon père esl bien malin, mais ou l'est autant que lui. Comme il a laissé la clef sur la jiorte de sa chambre et qu'il s'est endormi se liant à loi, j’ai tourné la ciel et je l’ai enfermé.
Nicolas sc mit en travers de la porte et ré|iondil résolûment :
— C’est égal, tu ne sortiras pas!
— Oh! méchant gringalet! (lit la Madeline. ce n’est jws toi qui m’empêcheras de sortir.
C'était une robuste fille que la Madeline. Elle se jeta sur Nicolas et le saisit à bms le corps.
Nicolas se cramponna à la porte et dit tout bas:
— C’est mal, c'est très-mal, ce que tu veux faire.
— Laisse-moi sortir ou je l’étrangle! exclama-t-elle en le prenant A la gorge.
— A moi! Jean Féru, cria Nicolas.
La voix de l'enfant arriva jusqu'au fermier, qui sauta hors de son lit, courut à la porte de sa chambre et «'aperçut qu'il était prisonnier. En même temps, et tandis que le fermier faisait de vains cffoits i>oiir jeter la porte par terre, li Madeli ne luttait avec Nicolas et finissait par le terrasser.
— A moi! à moi! répétait l’enfant d’une voix étouffée.
Mais la Madeline «Huit parvenue à tirer le verrou de la porte laquelle, du reste, ne se fermait point autrement.
ht Martinet, qui devinait ce qui se passait A l’intérieur, parvint, d’un vigoureux coup d'épaule, A repousser la porte et le lit qui se trouvait en travers.
L’enfant essayait de se débarrasser de l'étreinte de la Nadcliue.
Martinel entra.
Au clair de lune, il reconnut son frère.
— Oh! brigand! dit-il, voilà que tu fais le gendarme.
Et comme le fermier hurlait dans sa chambre, comme la Madeline lâchait le petit Nicolas, ce dernier qui se relevait reçut un coup de bâton sur la tète et retomba sanglant sur le sol.
Martinel avait compté sur la Madeline qui lui ouvrirait. Mais il c'avait compté ni sur Nicolas ni sur un ennemi inattendu.
Un coup de bâton venait de le débarrasser de Nicolas
il chargea l cnfauignui *c «leùalUii ca uni sir tes épaules. (Page II.)
Mais l'ennemi inattendu, celui sur lequel il ne comptait guère, c'était un chien de vache, qui accourut et se jeta sur lui.
Le fermier s'épuisait eu vains efforts pour enfoncer la porte de sa chambre, et il n'avait pas la ressource de pouvoir sauter par la croisée. En effet, les paysans, pour éviter l’impôt des portes et fenêtres, se contentent de percer deux ou trois petits trous voisins les uns des autres, dans le mur, et de les boucher ensuite avec un carreau de vitre. Ces trous sont assez grands pour laisser passer un peu de jour, mais trop petits pour livrer passage au corps d'un homme.
Jean Féru était donc victime de sa jiarcimonie, et il se trouvait tout A fait prisonnier.
Mais les irous du mur donnaient sur la basse-cour, et le lcrmicr se mit A siffler ses chiens.
Il y en avait deux, un tout jeune qui alioya et que la Madeline lit taire d'un mol ; un vieux qui ne perdit point sou temps A hurler cl sauta résolument à la gorg-» île .Martinet.
l’ourlant les chiens de la ferme connaissaient le braconnier. Maintes fois le vieux chien l'avait flatte , comme ou dit, quand il venait passer la veillée A la ferme.
— A bas ! Médor. Ne me reconnais-tu donc pas ? cria Martinel en lui donnant un coup de pied.
Mais le fermier criait :
— Pille, pille, Médor !
Kl In chien mordait A belles dents.
Ce que voyant, la Madeline prit le b.ilou qui avait servi à assommer le petit Nicolas et que Martinet, vaincu par ia douleur, avait laissé échapper, et elle se mit à frapper le chien. Mais le chien mordait de plus belle.
En mémo temps, Nicolas s’était relevé, et au lieu de porter secours à Martinet, il s’élancait à l’intérieur de la terme et allait délivrer le fermier.
Alors les rôles changèrent.
Le fermier arriva, non plus armé d’une fourche, mais avec son fusil.
— Paix, Médor ! dit-il.
Puis il coucha en joue Martinet que le chien venait de lâcher.
— Misérable! dit-il, j'ai le droit de te tuer, car tu es chez moi, de nuit, et tu ns escaladé le mur de la cour. Ce droit, je vais en faire usage, si lu lie le retires à l'instant.
Martinel eut peur ; il prit la fuite.
Le fermier te reconduisit jusqu'au chemin qui passait devant la maison, ayant toujours son fusil à l'épaule.
La Madeline, éperdue, b étail assise sur une pierre et sanglotait.