‹ Mémoires d'un gendarmeChapitre 4 sur 10 · I.o fermier revint et appela Nicolas · texte numérisé non relu

I.o fermier revint et appela Nicolas

Mais Nicolas ne répondit pas. Le pauvre enfant, à bout de forces, s'était évanoui, et le sang coulait en abondance de sou Crâne entr ouvert; l’épaisseur de s:» chevelure avait seule empêché le coup de bâton d’être mortel.

Le fermier prit reniant dans scs bras et le porta dans la cuisine, et il ralluma le feu.

La Madcline, hébétée et pleurant toujours, le suivait.

La chaleur du feu ranima le petit Nicolas. Jean Féru lui prodigua ses soins, comme s'il eût été son propre enfant. Quand il rouvrit les yeux, il se vil couché dans le propre lit du fermier, sa tête entourée d'un mouchoir

— Ah! mon brave petiot, lui dit Jean Féru, sans toi iim tille était déshonorée. Aussi, va, sois tranquille, je t'aimerai connue si lu étais à moi.

Jean Féru était un brave homme.

Le même sentiment qui avait fait taire In gendarme lui imposa silence. Il ne porta pas plainte contre Martinet.

Mais, le lendemain matin, quand ses lits revinrent, car ils avaient passé la nuit ù boire cl à jouer chez la voisine, il dit & la Madcline :

— Tu es bien têtue, faut te rendre cette justice, mais je le suis encore plus que toi, et je vais le donner à choisir : ou lu épouseras tou cousin qui est dans le Val, avant trois semaines, ou Martinet ira au bagne.

La Madcline était comme ses irères ; elle n'avait pas l’entendement bien développé; cependant, au mot de bagne, elle frissonna. Mais elle répliqua néanmoins :

— Ali ! bon ! ce serait drôle tout de même qu'on allât aux galères, parce qu'on aime une fille.

— Eh bien ! dit le fermier, gageons que je vais trouver le brigadier de gendarmerie.

— Après? lit l'entêtée jeune fille.

— Que je lui dise que Martinel a pénétré chez moi de nuit |Kir escalade et effraction, et qu'il a essayé de t’enlever. Le br gadier, continua Jean Féru, commencera pur arrêter Martinet et le conduira à ta prison «le Homoranliu. Il passera ensuite aux assises...

— Il n’y a pas de preuves, père, «lit encore la Madcline. — On trouvera des témoins. Est-ce qu’il n'y avait jos Nicolas.

— Ab! le bandit! fit la Madcline. Il nous le payera cher... Mais, tout en murmurant, elle finit par se rendre.

Le lendemain, Jean Féru fit publier le premier ban de sa fil e. Dans la soirée, il attela son cheval à sa carriole et emmena la Madcline dans le Val.

Fendant ce temps-là, Martinel, «pii sentait bien qu’il s’était attiré une méchante affaire, restait auprès de son père, qui, lui aussi, était livré à toutes les angoisses de la peur. L'absence «lu fermier dura trois jours.

Quand il revint, Nicolas était sur pied et aîait commencé son service de gnrdeur de vaches.

Les fils de F«’*ru le houspillaient bien un peu. car ils étaient bien faux et taquins ; mais, au demeurant, reniant ne les craignait guère.

Deux semaines s’écoulèrent; la neige avait disparu ; on avait repris les travaux des champs.

Le petit Nicolas n’avait plus entendu parler de son père et de ses frères Seule, la Mariette, sa Kcur, était venue l'embrasser à la ferme avant de retourner dans le Val.

L’enfant ne lui avait rien dit.

Mais, un soir, comme il s'était attardé avec ses vaches de Faillie côté «le la Saule, line p«*lile rivière qui coule A Salbris, tandis qu’il était assis au pied d’un arbre, il vit au loin remuer les ajoncs, puis un é« lair suivi d'uu brouillard blanc, puis une détonation, et une balle vint s'enfoncer dans •c tionc de l’arbre, à trois pouces au-dessus «le sn tôle.

Eu même temps un homme sortit des ajoncs et se sauva è. toutes jambes.

Il était presque nuit, mais Nicolas avait l’œil perçant et nocturne, qu’on nous passe le mol, des braconniers.

Dans l'homme qui fuyait, il reconnut Martinet,

Martinet qui avait voulu se venger.

I. 'entant revint tout tremblant à ta ferme et il conta cette aventure eu grand mystère à maître Jean Féru.

Le fermier loi dit :

Mon garçon, tu ne peux pas rester ici. Ton père et les « t’en veulent à la mort et ils finiront par le tuer ; il

faut -iue tu qui.L** le pays.

Nicolas essuya une larme, il aimait déjà Jean Féru comme uu père.

— Mais, reprit ce dernier, je ne t’abandonnerai pas, sois tranquille.

Le lendemain, en effet, le fermier éveilla l'enfant avant le jour et lui dit:

— Viens avec moi.

Il le conduisit à Salhris et frappa û la porto de la gendarmerie.

Ce fut le gendarme Michel Legrain «pii vint ouvrir.

Le brave soldat était rends de sa blessure, et il avait tenu sa parole.

— Mon garçon, dit-il à Nicolas, mes camarades et moi nous avons fait line petite collecte pour toi. Voici «piarank* francs, malin* Féru l’en donne soixante. Avec cent francs, on peut aller chercher fortune plus loin. Le brigadier qui va à la correspondance t'accompagnera jusqu'à Komorantin. et mes camarades de l'autre brigade le conduiront jusqu'à Viereon. Va, mon enfant. Tu trouveras dans l’Ailier ou le Berrv une ferme où on pourra t’employer. Conduis-loi bien. Dieu n'abuodonne pas ceux qui sont* honnêtes et ont foi en lui.

Quelques années se sont écoulées et nous louchons au mois de janvier 1829.

Il est huit heures du matin, le soleil resplendit «lans un ciel sans nuages, et il fait un de ces petits froids piquants cl secs qui sont la joie de la campagne' en hiver.

Un jeune homme de vingt ans chemine gai llar«l ornent un bâton sur l'épaule, et, au bout de ce b.Uon, un petit paquet de hardes. Sa mise est celle d'un paysan, mais il a bon air, et sa chemise bien blanche, sa hlouse neuve, ses bons souliers ferrés attestent celle aisance modeste que donnent la conduite et le travail. Il était plulêl grand que petit, robuste en sa taille, assez joli garçon, avec un air de belle santé, et ou eût difficilement reconnu en. lui le pauvre être malingre cl chétif que ses frères rudoyaient et que sou père n'aimait pas. En un mot, noire voyageur n'étail autre auc notre ami Nicolas, qui venait au pays après six années d’exil.

11 suivait la grande route de Vierzon à Orléans, et quand arrivé sur une petite éminence, il vit poindre devant lui, le clocher de Salhris, il s’arrêta tout ému, son cœur battit plus vite, et une larme roula sur scs joues.

Au-delà de Salhris, les grands bois, et cachée sous les grands bois. In maison où il était né.

Après avoir dominé son émotion, Nicolas se remit en roule et doubla le pus.

C'était uu dimanche ; il y avait du monde sur les portes et devant l'église ; mais personne no le reconnut, et Nicolas continua son chemin.

Au bout «lu pays, il s’arrêta de nouveau.

Il y avait là un grand bâtiment carré, sur la porte duquel flottait un «lra|»eau ; cl, assis sur la première marche du seuil, un homme en bonnet de police, qui fumait sa pipe.

Célait le bon Michel Legrain, avec six années de plus et sa belle tète honnête <*l martiale toute blanchie.

L'homme et l'enfant se reconnurent et s’élancèrent dans le» bras l'un de l'autre.

— Tu es exact comme un petit soldai que tu |iourrais bien être ce soir, mon garçon, dit le vieux gendarme qui, noua avions oublié de le dire, était passé brigadier.

Les paroles de Michel Legrain étaient aisées à comprendre. Nicolas avait vingt ans, et l’heure du tirage au sort venait de sonner pour lui.

Or, c'était précisément <-c jour-là qne le tirage avait lieu, à midi précis, au sortir de la messe, dans la salle de la mairie.

Michel Legrain fit entrer le jeune homme «Uns la caserne. Madame Legrain prépara le déjeuner à la liite, et le vieux soldat dit A son protégé :

— Tu vas manger un morceau et boire uu coup ; apres uous causerons.

— Donucz-moi des nouvelle* de* miens . dit le jeune homme d’une voix tremblante, car depuis bien longtemps il n ‘avait rien appris tonchant sa famille.

Le gendarme fronça les sourcils, hénta un moment, puis

avala deux verres de vin coup sur coup, comme s'il eût voulu sc donner du courage.

— Ecoute, lui dit-il, les mauvaises nouvelles, ça s’avale Tout d'un coup; c’est âpre à la gorge, mais ça l'ait moins do mal que si on les boit goutte à goude. Ton père cl la mère sont morts,

Nicolas pâlit et ses yeux se remplirent de larmes, au souvenir de sa mère,

— El ma soeur, et mes frères ? «lit-il avec angoisse.

— Martinet a quitté le pays. Matthieu et Jacques vivent ensemble, et ils continuent leur métier, Quaul à ta sœur, elle r>t mariée cl heureuse.

Nicolas murmurait avec émotion le nom de sa mère.

— Faut pas la plaindre , la pauvre chère femme , dit Michel Legrain elle avait tant do mal en ce monde, que la mort a été pour elle comme une délivrance.

— Oui, mais mon pire... 11 était jeune encore... il u' avait pus cinquante ans.

— A peu près, dit Michel Legrain.

— I)e quoi donc est-il mort ?

— Voyons, mon garçon*, reprit le gendarme , ne nous attristons pas outre mesure, je le dirai ça quand nous aurons déjeuné.

Nicolas n’osa pus insister ; mais il mangea de mauvais cœur cl, plus d’une luis, il laissa tomber une larme dans son verre.

— Parle-nous de toi, reprit Michel Legrain. Suis-tu que tu ! t es fait un beau gars. Tu as des épaules et des bras comme un petit Hercule. Es-tu toujours resté chez le même maître T — Toujours.

— Kl tu es content ?

— C’est un brave homme, dit Nicolas. Sa femme prend soiu de moi et mo rapetasse mes nippes comme si j’étais sou lits,

— ■ Et gngnes-lu de gros gages?

— Quarante-cinq francs par an, mais je n’y louche guère. — Ah ! lit le gendarme en souriant, lu as des économies. — Oui, dit Nicolas qui essuya de nouveau mi joue sur laquelle roulait une larme ; j’ai innassé cent écus. Je pensais à prendre ma mère avec moi.

— Ta pauvre mère n'a plus besoin de rieu, dit tristement Michel Legrain,, mais si tu tires un bon numéro, lu pourras t’établir. Un bon ouvrier qui a cent écus trouve toujours une ménagère.

El le gendarme regarda en souriant sa femme encore jmine et son lils, un joli bambin de sept ans, qui était revenu de l’école pendant qu’on était à table.

Madame Legrain secoua la tète :

— C’est drôle, dit- clic, mais j’ai mauvaise idée...

— A propos de quoi ? tu le gendarme.

— Touchant Nicolas. Il pourrait bien umener un mauvais numéro.

— Bah ! lit le gendarme. El puis, dame 1 s’il part, i! partira. Tu es un trop brave garçon pour être peureux, n'est-ce pas?

— Je ne crois pas l’être, répondit simplement Nicolas. Mais ç» me fendra bien le coeur tout de même de quitter nies maîtres... depuis six ans que je suis avec eux, c’est quasiment une famille.

Plusieurs fois, pendant le repas, Nicolas fit allusion à son père, espérant que Michel Legrain lui donnerait quelques détails sur sa mort. Mais le gendarme garda le silence.

Nicolas dit encore :

— Je voudrais pourtant bien aller voir mon besson et mon autre frère.

— J<* ne le le conseille pas, répondit Michel Legrain. Tou frère Matthieu est mauvais à fond, et quant à Jacques, ils Font si bien perverti, qu’il ne vaut guère mieux.

— ■ Mais mon frère Martinet, où est-il donc allé ?

— Je te conterai ça se soir, dit le gendarme.

Un roulement de tambour se lit entendre sous les fenêtres de la caserne.

— Allons, petiot, dit Michel Legrain, voici le moment dur à passer. Avale-moi un bon verre d'eau-de-vie, et vient !

H était midi, le tirage au sort commençait devant le maire et les autorités militaires «»l cantonales.

Le lieutenant de gendarmerie qui assistait à l'opération n’étail autre que l’ancien brigadier de Salbris. Il était passé lieutenant S Rornoranlin.

11 reconnut Nicolas et l’embrassa.

— Du courage, mon garçon, lui dit-il.

— «.I : rcpuiiuii Nicolas nui songeait toujours à sa mère

maintenant cela m’est égal d'être soldat. ’

El il attendit son tour.

j T.. y î H, J7 wl,oi ,a m "" 1 l>i, ’ n franchement dan» l’urne lui du Michel Legrain. C’est comme a In bataille, ceux qui vont toujours de I avant sont rarement blessés.

Michel Legrain se trompait.

Le tour de .Nicolas arriva ; il relira son billet

— Numéro trois ! dit le scrutateur.

— Pas de chance 1 murmura Michel Legrain.

— Bah ! fît l'ancien brigadier, qui sait r

— K h bien, du Nicolas avec un sourire, je serai soldat. Vive la France I

Le bon Michel l'embrassa pour ce mol plein d'elan; puis Il lui ma le doigt sur le cote g iuchc de lu poitrine :

— Tiens ! dil-il, moi aussi j'ai mon idée, et mon idée me

«lu «|U un jour Viendra où il y aura là quelque chose de rouée comprends-tu ( ® *

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, V e . Lcgram après le tirago, emmena Nicolas chez lui. Lancera brigadier u était pas devenu fier en prenant l'épaulette ; il vint, sans façons, souper dut Michel, et tous deux n curent pas grand 'peine à consoler le jeune homme Celui-ci disait :

— Je ne partirai pourtant pas sans aller voir mes frères Lo lieutenant lira sa moustache grise d’un air d'humeur • .■TW’ . mo “ SW - dil-il . lu CS un peu comme un Irait sain qui s c&l trouvé parmi des fruits pourris. Puisqu ou I a mis à part, assez à temps pour qu’il ne soit mis piqué, il ne but pas qn il soit mêlé de nouveau à ceux qui Vsonl Tes frères le recevront avec des injures; il a „ sa , ur qui vaille quelque chose. Quand lu iras rejoindre, eh bien I tu passeras par lo V il et tu la verras.

— Mais câlin, insista Nicolas, vous ne rouler doue pas me dire comment mon père est mort?

répondu 0 - 11 * 0 * 111 '* sourcil; Midu ' 1 Legrain

- Si tu avais eu un l»n numéro, je ne lo l’aurais pas dit peut-être mais à posent que le voilà soldat, autant vaut que tu saches tout. La lin terrible de lui. père sera un bon exemj.lc pour toi dms 1 avenir, en te prouvant que lorsqu'un homme s écaru- une fois, «est hni, if ne peuljimoi* revenir au droit chemin.

Le lieutenant eut un geste approbateur.

— Tuas raison, Michel, dit-il, autant vaut tout lui dire “.«“^"‘.A lruwonncr, car il prévoyait quelque chose de terrible, mats il attendu. * M 1

Alors Michel Legrain s’exprima ainsi :

— Tu sais ce qui s’est passé entre ton père et moi. J’avais tenu ma parole en nie taisant, et le lieutenant que voilà te Mua que je n ai parlé qu après sa mort.

- Oui. dit le lieutenant, mais je savais tout

- Quand tu fus parti, reprit Michel Legrain, il se passa qneltjue temps sans que je le rencontrasse

« Ta s, cur a 'étant mariée, ton père et tes frères allèrent dans h- Val. Ils y demeurèrent près d’une année, ne laissant ici que Martinet cl la mère. Au lajut d’un an, ils revinrent à la suite lie violentes discussions avec le beau-père et le mari de Mariette, cl ils se remirent à braconner de plus belle «On s était alors relâché de h sévérité excessive qu’on avau montrée d abord envers les braconniers Tou oè-rr enhardi, s'élak mis avec ses rds à placer des collets sur tout le cantonnement du boi» qui vous entoure. Au marché de Romoraolin, on vendait publiquement dos cerfs cl des elle t reuils. Les marchands ne se gênaient plus pour dire ou’ik venaient de cliex Mnrtiu -l'Anguille. M

« Une nuit, un garde reçut un coup de fusil dans sa casquette On soupçonna ton frère Martinet, mais on ne nul avcir des preuves. Le garde, confronté avec lui, ne le rcconnul pas ou n osa pan h» reconnaître.

. Deux mois après, en revenant d’une tournée, avec le lieutenant que voilà, cl qui était encore mon brigadier, nous

distaoc*' ïeS deU * C °“ PS de fc “’ 80115 ÜOis ’ à “ ne "’^l'êhtè « Celte fois il n’y avait pas à fermer les yeux ; nous

entrâmes sous bois et nous arrêtâmes ton père, comme il chargeait un chevreuil sur ses épaules.

« Il n'eut le temps ni de fuir, ni de se défendre.

« Le brigadier le désarma lestement, et, comme il faisait des difficultés pour nous suivre, on lui mit les menottes.

« Le lendemain, il fut conduit à Romomntin.

« Son affaire ne traîna pas. II fut condamné à six mois de prison.

« Tes frères, pendant qu’il subissait sa peine, vinrent plus d'une fois cher, la voisine, au cabaret de Salbris, se répandre en injures contre nous, et Martinet cria bien liant qu'il me ferait mon affaire un iour ou l’autre.

« Par amitié pour toi, le brigadier et moi, nous étions sourds et aveugles.

■ Tandis que ton père était en prison, ta mère mourut. La pauvre femme eut un itriiinemcnf, comme on dit.

« Le tribunal, tout en envoyant ton père en prison, l’avait condamné à cent francs d’amande et aux frais de la procédure. Un matin, les huissiers vinrent saisir chez vous. Ta mère était seule à la maison; elle en prit la fièvre et, le lendemain soir, elle était morte. Huit jours après, ton père sortit de prison.

« Les huissiers avaient marché; après la saisie, ils avaient fait afficher la vente. Un matin, ils se présentèrent avec un chariot destiné à enlever vos pauvres meubles.

« Ton père et tes frères se barricadèrent et menacèrent les huissiers de tirer sur eux. Ceux-ci se retirèrent ; mais ils vinrent à Salhris demander main-forte à l'autorité.

• Nous fûmes mis en réquisition, et deux heures après, nous frappions à la porte de ton père.

Il ouvrit une fenêtre du grenier et nous intima l’ordre de nous retirer.

• Tu penses bien que cela ne pouvait pas se passer ainsi. Le brigadier le somma d’ouvrir. Alors ton père et tes frères parurent se consulter. Nous y mimes de la patience. Il s’écoula dix minutes. Au bout de ce temps, Matthieu et le petit Jacques sautèrent par une croisée.

■ Matthieu nous dit :

« — Le père cl Martinel ont de mauvaises idées. Arrangezvous avec eux.

« El ils s'en allèrent.

• Alors le brigadier lit les trois sommations d'usage.

■ La iwrle resta close. Il fallut l’enfoncer, et ce fut notre camarade, ce pauvre Auger qui s'en chargea. Il prit une solive qui était nu bord de l’étang cl sc mit à ébranler la porte.

« Mais, an troisième coup, un éclair se fil, une balle siffla. Aoger tomba mort.

« Nous entendîmes, à l'intérieur, ton père qui criait :

• — Tu es un maladroit, Martinel, c’est l'huissier qu’il fallait tuer d’abord, et puis Michel Legrain, et puis le brigadier.

• Tu comprends bien* poursuivit le gendarme, qu’il fallait que force restât à la loi. Nous fîmes usage de nos carabines, le brigadier fut blessé au bras; moi j'eus une balle dans la cuisse; mais nous pénétrâmes dans la maison.

« Sans l'huissier, nous eussions pris ton père vivant. Mais l’huissier était courageux, de plus il était chasseur; comme ton père tirait sur lui son dernier coup de fusil, il baissa la tête, saisit la carabine «le noire pauvre camarade cl fit feu. Ton père tomba mort.

« louant à Martinet, il avait deux balles dans la poitrine ! mais il n’était pas mort.

« Nous l'emmenâmes prisonnier b.

— Ali ! je devine, murmura Nicolas qui était pâle comme un mort, le malheureux est au bagne ?

— Oui, fit le brigadier d'un signe de tète.

Une larme silencieuse roula sur la joue de Nicolas :

— Eh bien ! moi , dit-il, je vous jure que je serai un honnête homme et «pie je serai un bon soldat

WHI

Lettre du brigadier Michel Legrain à Nicolas Sautereau, cavalier au l* T ré fiaient de chasseurs d'Afrique.

< Mon cher enfant,

Voici trois années passées que je ne l'ai vu, et nia femme

et moi nous avous pleuré comme des enfant» en recevant ta lettre.

Ainsi donc, te voilà un beau et brave soldat, avec l’estime de tes chefs et l'amitié de tes camarades.

Christi! comme vous y allez, tous autres!

Vous ne chômez guère sur cette terre d’Afrique, et les batailles courent l’une après l’autre, que ça fait plaisir!

Tu as bien fait d'aller à l'école du régiment, tandis que tu étais encore eu France cl d’apprendre â lire, car en campagne on n’en a guère le temps. Et il faut qu’un soldat sache lire, écrire et compter. On ne sait |>as ce qui peut arriver, et quand, avec ça. on a du cœur et de la chance, on est en passe «le devenir officier tout comme un autre.

Tu inc demandes dis» nouvelles du pays.

Je te «lirai que tes deux frères sont toujours d'assez mauvais sujets et qu'il n’y a rien de changé dans leur existence, à cela près que le petit Jacques s’est marié avec une tille du Val. Il l’a prise au petit village de Siglov, en face de Châleauneuf.

Elle n’a rien, lui non plus, et cYst une singulière manière «le faire du beurre que «l’associer deux cailloux.

Ta sœur, au contraire, la Mariette, prospère que c’est une bénédiction.

Elle a quatre grands garçons, dont l’atné approche dix ans,

Son beau-père est mort, mais sou mari est bien portant, cl leur ferme est la mieux tenue de tout le Val.

La semaine dernière, je suis allé les voir : les bonnes gens m'ont reçu à bras ouverts.

La Mariette voudrait déjà que ton congé soit fini, pour que tu vienne» te retirer avec eux ; mais pour |icu que le métier te plaise, je crois que tu feras bien de continuer. La vie du soldat, vois-tu, c’est droit comme une graiule route, et ça va tout seul pour ceux «pii sont honnêtes et braves. Il vient un moment où le régiment est devenu une famille et où ou ne |K-nse plus à s‘cn aller.

Tes économies de garçon de ferme ont dû filer peu à peu depuis trois ans.

La Mariette m’a donné soixante francs pour loi, j'en ajoute autant et je t’envoie' celle petite somme.

Tâche de devenir brigaaier à la première occasion. C’est l'affaire de quelques bons coups de sabre, et tu ue dois pas être manchot.

Adieu, mon garçon; au revoir, plutôt. Ma femme, mon garçon et moi. nous t'embrassons de tout notre cœur.

Ton vieux camarade.

Michel Legrain. »

Réponso du Nicolai Sautereau à Michel Legrain.

« Mon brigadier,

Quand votre bonne lettre m’est arrivée, il n’y avait pas moyen «le vous répondre, et je vais vous en dire la raison. Nous étions en train de prendre Constanlinc, une belle ville arabe, perchée sur un rocher, et qui s'est défendue un fieu bien, à prouve mémo qu’elle nous a tué notre général qui a reçu une bombe en pleine poitriue.

Mais il ferait beau voir qu’on résistât à la France!

Nous avons pris Constanlinc d’assaut et nous voilà établis dedans.

Cependant, il parait que nous n’y resterons pas longtemps — je parle de mon régiment — cl que nous allons reprendre la plaine pour faire connaissance avec le plus redoutable des généraux arabes, l'émir Alnl-el-Kadcr, comme on l’appelle, et qui est, en même temps, racontent les camarades, une manière de prêtre dans sa religion, comme qui dirait l'évêque d’Orléans, qui commanderait en mémo temps la division militaire.

Le bey de Conslantino — il parait que c’est le nom du roi dans ce pays — a pris la fuite ; mais son lieutenant s’est rendu après un combat acharné.

Nous campons dans la ville ou autour de la ville.

Je suis monté avec les camarades, suivant une permission qu’on nous a donnée, et nous voici attablés dans un café nrnlic où on nous sert du café sans sucre, cc qui n'est pas bon du tout.

Votre argent et celui de la Mariette est le bienvenu ,

Digiti;

àoogk

crovez-le, el il me rend fièrement service ; aussi j'espère bien, dans ma prochaine lettre, vous donner ia bonne nouvelle que je suis passé brigadier.

Les camarades disent nue je me suis très-bien battu, el le maréchal-dcs-log» a parlé de moi au colonel.

Je vous embrasse bien, ainsi que la bonne madame Legrain el le petit.

Si vous voyez la Mariette, diles-lui que je pense toujours à elle.

Votre fils adoptif pour Ist vie,

Nicolas. »

Cette lettre axait été, en effet, écrite dans une sorte de cabaret arabe, tenu par une famille juive.

Ils étaient là une douzaine de soldats de toutes armes, chantant et buvant.

C'était au lendemain de la victoire. Les maisons renversées par le canon fumaient encore. Le sang coulait par les rues, les vainqueurs donnaient la chasse aux vaincus, et les vaincus essayaient encore de timides représailles.

De temps à autre, on entendait un coup «le feu isolé.

C’était un Maure enfermé dans sa cave qui faisait Feu sur un soldai français, par un soupirail. Le soldat tombait, mais les camarades arrivaient ; ou faisait le siège de in maison comme on avait fuit la veille celui de la ville, et l'assassin était recherché, pris el expédié sommairement.

Or, pendant «jue notre ancieime connaissance Nicolas Sautereau, devenu un fort beau chasseur d’Afrique, pliait sa lettre qu'il venait d’écrire stir lo lanilrour d’un camarade du 17* léger, la petite rue dans laquelle était le cabaret retentit tout à cou]> de cris déchirants el de pas précipités.

— Sus au moricaud? sus au moricaud! criaient plusieurs voix en bon français.

Les soldats qui étaient dans le cabaret se levèrent et sc précipitèrent dans la rue, Nicolas l'un «les premiers.

Un vieux Maure fuyait de toute la vitesse «le scs jambes devant une demi-douzaine de zouaves qui le poursuivaient la baïounfîUe en avant.

Le Maure poussait des cris, levait les mains au ciel et, sans doute, protestait dans sa langue de son innocence.

Nicolas et les autres soldats lui barrèrent le chemin.

Alors le Maure se jeu à genoux et demanda grâce.

Les zouaves arrivaient sur lui.

— U faut l’empaler! disait l’nn.

— Si nous le jetions du haut des remparts? disait un autre.

— IIalU?-là ! camarades, dit Nicolas Sautereau que la mine piteuse el suppliante du juif loucha ; avant de tuer cet homme, il faut «avoir de quoi il est coupable!

— Il a tiré sur nous!

Le Maure, oui paraissait comprendre l'accusation qui pesait sur lui, lex'a les mains au ciel de plus belle, pour attester qu’on se trompait.

Nicolas le prit par le bras et le poussa dans le cabaret.

— Voyons, camarade, dit-il aux zouaves, on ne condamne

pas les gens sans les juger. ,

— Ksi -ce que cela te regarde ? dit un zouave.

— Pourquoi pas ? lit crânement Nicolas.

Les soldats qui tout à l’heure buvaient avec lui prirent son parti.

Les zouaves sc consultèrent ; on faillit en venir aux mains, mais un des zouaves, plus sage que les autres, s’écria :

— Après tout, le chasseur a raison; il faut juger ce vieux bandit.

— Oui, oui, jugeons-lo, répéia-t-on en cltccur.

Nicolas protégeait toujours le vieillard en lui faisant un rempart de son corps.

— Voyons I dit-il. de quoi s'agit-il ?

— Nous passions tranquillement dans une nie. Une halle a sifflé et traversé le turban d'un de nos canuimdc*.

— Voilà le turban, dit le zouave.

— El c’est cet homme qui a tiré ?

— Oui, oui, dirent plusieurs voix.

Le Maure protestait énergiquement par signes.

— C/est-à-dire, reprit le zouave qui avait porté le premier la parole, que nous l avons vu à une fenêtre. Alors nous sommes entrés dans la maison, cl il s'est sauvé.

— Mais vous ne l’avez pas vu tirer? demanda Nicolas.

— Non.

— Alors qui vous dit que c’est lui ?

— Il a pria la fuite.

— Co n’est pas une raison, et je vous engage à laisser cet homme tranquille.

— Non, non, dit un zouave, il faut lut fuite son affaire.

Mais Nicolas s’élait plané résolument devant le Maure :

— Et si jo ne veux pas, moi ? dit-il.

Le Maure tremblait de tous scs membres et invoquait Allah de mille manières.

Les zouaves étaient menaçants; les soldats qui se trouvaient avec Nicolas paraissaient vouloir prendre parti pour lui , et nul douta qn on n’en fût venu aux mains sans une circonstance fortuite.

Un officier vint à passer, vit le rassemblement, entendit les clameurs et entra dans le cabaret.

Il demanda le motif de tout ce vacarme.

Les zouaves exposèrent leurs griefs; les chasseurs d’Afrique soutinrent la prétention de ne livrer le Maure qu’nprès enquête.

L’officier fut de cel avis et donna raison à Nicolas Sautereau. L 'officier parlait arabe :

— Comment te nommes-tu ? demanda-t-il au Maure.

— Ali-baboum.

— Ta profession ?

— Marchand d’étoffes.

— Est-ce toi «pii as tiré sur les soldats français ?

— Non. Je prends Allah à témoin.

— Peux-tu le prouver?

Le Maure hésita et regarda Nicolas Sautereau,

— Parle, répéta l'officier, peux-tu prouver que lu n'as pas fait l’eu sur les soldats?

— Je le prouverai, répondit le Maure, si tu as confiance dans cet homme.

Et il montrait Nicolas.

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