‹ Mémoires d'un gendarmeChapitre 5 sur 10 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

La présence de l’officier avait calmé tous les soldats; on ne poussait plus des cris «le mort contre le vieillard, et les zouaves ne songeaient plus à en venir aux mains avec les chasseurs d'Afrique. L’officier était, du reste, un lieutenant de zouaves, et cette particularité n’avait pas peu contribué A rétablir l’ordre parmi les hommes «le son régiment.

— Voyons, reprit l’officier, s'adressant nu Maure, quelle preuve peux-tu nous donner de ton innocence?

Le Maure hésitait encore et continuait à regarder le chasseur Nicolas, comme si cet homme eût été son unique chanre «te salut.

Mais enfin il dit à l’officier :

— Si l’homme «jue voilà el qui m’a protégé veut me suivre dans ma maison, je lui prouverai que je suis innocent,

— Pourquoi cet homme plutôt qu'un autre ? demanda l'officier.

— Parce que j'ai confiance en lui.

— Plus qu’en moi? lit le lieutenant.

— Oui, dit simplement le Maure.

Le lieutenant était un homme doux et instruit; il ne se fâcha point. Seulement il fit celte observation :

— Cel homme ne sait pas ta langue, comment pourras-tu te faire comprendre?

— La parole est souvent inutile, répondit le Maure.

L’aventure était piquante. Le lieutenant traduisit à Nicolas

les singulières conditions du vieillard.

— Je ferai ce «pie vous voudrez, mou lieutenant, «lit-il.

— Eli bien ! va, dit le lieutenant.

Mais comme Nicolas s'apprêtait il suivre le Maure, un zouave lui dit :

— Prends garde, camarade, U* vieux bandit est capable de l’emmener dans sa maison pour t’v assassiner.

Nicolas haussa les épaules cl se contenta de frapper «le la maiu sur lu poignée «le son sabre.

1. Je me suis chargé ü'ôcrinj les Mémoires du brigadier Nicolas Sautereau, cl du donner autant <|u'il est possible il no forme Intéressante aux aventures de colle lunjcn-° carrière militaire; mais j«j réinventa rien, et quant aux description* top i graphiques, elles seront nécessairement incomplètes, car je n'ai jamais vu l'Algérie. (Li'«jst un carariéio quo je pein<, et non point une histoire de nos faits d'armes en Afrique que j'ai la prétention d'écrire.

L'officier avait manifesté sa volonté, il fallait obéir. On laissa sortir du cabaret le Maure cl Nicolas Sautereau.

Mais l’officier dit à celui-ci :

— Pour un Arabe, c’est pain bénit de tromper un Français; si cet homme ne te prouve pas, jusqu'à l'évidence, qu’il un p»& tiré sur nous, lu le ramèneras et je le ferai fusiller sur l’heure. Au lendemain de la prise d’une ville, il nous faut de ces terribles exemples.

Le Maure marchait le premier; mais Nicolas lui emboîtait le pas de manière à ce que toute tentative d'évasion de sa part fût impossible.

Quelques zouaves et quelques chasseurs, piqués par la curiosité, suivaient à distance.

Le Maure parcourut un dédale de petites rues sales, tortueuses, et dans lesquelles le soleil pénétrait à grand ‘peine. Puis il s'arrêta devant une pauvre maison a un seul étage et dont la porte était demeurée ouverte lorsqu’il avait pris la fuite.

Un des zouave* cria à Nicolas :

— Oui, oui, c’est bien là !

Nicolas entra ; le Maure s'effaça pour le laisser passer; puis il ferma la porte.

Alors le jeune soldat se trouva dans une sorte de cour comme en possèdent presque toutes les maisons mauresques, au milieu de laquelle était une petite fontaine qui laissait échapper un filet d'eau.

Le M iure alla vers le bassin de cette fontaine, v trempa ses mains et fit scs ablutions. Puis il regarda Nicolas, leva sa main droite vers le ciel et sembla lui dire :

— Dieu seul nous voit!

Nicolas fil un signe d'intelligence.

Alors le Maure se livra une pantomime singulière. Il alla toucher une porte qui se trouvait à l'extrémité de le cour et fil comprendre nu soldat que cette porte était inviolable, que jamais un liomrne, lui excepté, n'en devait franchir le seuil.

Ht pour donner plus de force A sa pantomime il ouvrit une autre porte et sembla dire au soldat :

— Ceci est l’accès libre à tous. Tu peux entrer là, gravir cet escalier, visiter toute In maison, si bon le semble.

Nicolas, qui n’élait plus le petit Solognot plein de sim-

C lesse. avait parfaitement compris ou plutôt cru comprendre.

a |torle inviolable était celle du harem, de l'habitation mystérieuse où le vieillard cachait ses femmes.

Le Maure l’entraîna k l'intérieur de la maison ; elle était fort simple et d’aspect presque misérable.

Un vieille négresse encapuchonnée fut le seul être humain que Nicolas et lui y rencontrèrent.

La négresse, en revoyant son maître, donna tous les signes d'une joie satisfaite; elle se prosterna devant lui, toucha plusieurs fois le sol avec son front et liait par lui baiser les mains avec transport.

Le vieillard, en recevant ces marques d'affection et de soumission, semblait oublier pourquoi Nicolas l’avait accompagné.

Alors celui-ci le lui rappela.

Il fit le geste de mettre un fusil à l’épaule.

— Oui, oui, fit le vieillard d’un signe «le tète, tu vas voir, fl y avait dans une salle où ils venaient de s’arrêter un large yatagan qui pondait au mur.

Le Maure le prit et prononça un nom : Ben-ATssali ! Ben-Alssah était le kalifat ou premier ministre du bey de Constanline, AchnieL

Alors le Maure fit le simulacre de couper une tête, puis deux, puis trois et cela jusqu’à six. Et sa mimique fut si expressive et si claire que Nicolas comprit que le Maure avait jadis six enfants, et que le terrible kalifat leur avait fait trancher la tête à tous.

El comme Nicolas faisait un geste d'horreur, le Maure lui fit comprendre que le kalifat n’avait agi ainsi que dans l’espoir de lui extorquer un trésor considérable.

Le chasseur d'Afrique jeta alors un reganl étonné sur les lieux qui l’entouraient.

Le Maure eut un sourire mystérieux.

— Oui, dit-il encore par signes, tu me crois pauvre ; mais il n’en est rien. Je suis riche, très-riche...

Et il sut, avec ses mains et ses bras, qui décrivaient «les arabesques et des fantastiques dessins clans l’air, faire comprendre à Nicolas qu’il possédait de nombreux troupeaux, des chevaux, des dromadaires, au pied de l'Altas, cl Je grandes terres mises en culture, et des étoffe* précieuses, et d«-s vases d’or et d'argent, et des sacs de sequins. Puis comme il crai-

gnait que le doute ne s'emparât de l’esprit de Nicolas, il se baissa vers le sol qui était dallé «*u marbre rouge d'Egypte, et il souleva une d«»s dalles avec la pointe de son yatagan.

Nicolas recula ébloui. Le dessous de la «lalle était littéralement pavé de pièces d'or.

Le Maure plong«*a ses mains amaigries dans cette cachette et les retira pleine de sequins Puis il les lendit à Nicolas.

Mais Nicolas repoussa « et argent et fu comprendre au Maure qu'un soldat français était incorruptible.

Alors le Maure prononça plusieurs fois le nom d’Allah et ensuite le mot de Français, et Nicolas crut deviner qu’il appelait les bénédictions de Dieu sur lui et les gens «le sa nation.

Dans sa mimique imagée, le Maure lui dit alors qu’il était prêt à se dévouer corps et ftme aux Français et à leur sacrifier mémo un«> partie «le ses trésors si on voulait respecter un trésor pour lui sans prix.

Alors il ouvrit une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure, fil entendre un petit coup de silflel et attira ensuite le soldai vers la fenêtre.

Nicolas se pencha.

Dans cette cour, qui était plutôt un jardin, il y avait trois femmes assises au pied d'un figuier, devant lequel coulait une fontaine. Ces trois femmes avaient le visage entièrement «•ouvert ; mais Nicolas devina à leurs pieds nus et à leurs bras potelés qu’elles étaient jeunes.

El le Maure refermant aussitôt la croisée cl repoussant Nicolas en arriére lui fit comprendre que c'étaient ses filles.

Alors Nicolas devina le res e. Le vieillard avait pris la fuite et risqué sa vie pour soustraire ses enfants aux brutalités «l’une soldatesque enivrée par la victoire.

Et dès lors, pour Nicolas, l'innocence du chétif vieillard ne fit plus l’ombre d’un doute.

Lorsque le Maure eut achevé de se faire comprendre, Nicolas, à son tour, le rassura d'un geste, et lui fit signe ou'il pouvait rester chez, lui, ne rien craindre, el que lui, Nicolas, se chargeait «le tout.

Alors le Maure lui prit la main el la baisa, murmurant qucl- «jnes proies en sa langue qui, sans doute», étaient l’expression de sa vive reconnaissance.

Le chasseur «l’Afrique retrouva, dans la rue, une prlie de ses camarades et lés xouaves accusateurs.

— Eh bien? eh bien? lui demanda-t-on de toutes parts.

Mais Nicolas répondit simplement :

— C'est au lieutenant que je dois faire mon rapport.

Un des zouaves qui avait mauvaise tête, el qui u'éiuit plus alors dominé jmr l«* regard de son officier, s’écria :

— Mes amis, le cav alicr nous fait poser. Si vous m’eu crovez, nous entrerons dans la maison el nous y mettrons le leu.

— Oui ! oui ! «firent les zouaves.

Mais Nicolas se plaça «levant la porte el cria :

— A moi, les chasseur* !

La «(uerelle allait recommencer et dégénérer en rixe sanglante.

Le zouave, qui sans doute avait bu, disait ;

— Les cavaliers oui l'liabitud«* de faire la loi aux fantassins, mais nous sommes des zouaves, nous!

Le bon sens de Nicolas triompha momentanément de celte exaltation.

— Ecoute, camarade, dit-il au zouave, un troupier qui a la raison ne p«‘ut |m*s refuser à s’expliquer. Laisse-moi parier «l’abord ; nous nous battrons ensuite, s'il le faut.

— Oui, oui, parle, Nicolas, «firent les chasseurs.

— Parle, répétèrent deux zouaves.

Le récalcitrant se mil à ricaner.

— Il parait, dit-il, que tu étais avocat # de tou métier, toi, avant d'être chasseur.

— Non. répondit Nicolas, j'étais valet de charnu». Mais çar ne fait rien, j'ai assez de bon sens |>our comprendre ce qui est juste. Le lieutenant in’a donné une mission, je lai remplie. C’est à lui que j'en dois compte. Si, quand je lui .Mirai parlé, le lieuteimnl voua permet de brûler la maison, je ne m’y opposerai pas. Mais, jusque-là, comme j'ai la preuve que ce vieillard n'a pas tiré sur vous, je dois !«• défendre.

— Il a raison ! dirent le* zouaves.

Diq

Naturellement l'esprit de corps ponssnil les chasseurs à approuver la conduite de Nicolas. On se remit donc en route pour lu cabaret, où le lieutenant de zouaves atténuait.'

— Mon lieutenant, lui dit Nicolas, je ne puis raconter ce que j'ai vu qu’à vous seul.

Les zouaves recommencèrent à murmurer, mais l’officier leur imposa silence. Huis il entraîna Nicolas dans l’arrièreboutique du cabaret arabe. •

Alors Nicolas lui raroola ce qu’il avait vu ; puis il ajouta :

— (.e pauvre homme craint pour sou arpent et encore plus pour scs ti.les. Je ne veux i*as avoir mauvaise opinion des camarades, mais, enfin ifs sont assez surexcités pour que, si on leur dit la vérité, ils aillent le soir faire le siège de la maison ne fût-ce que pour voir les belles Mauresques.

— Tu as raison, répondit le lieutenant.

Et rejoignant les soldats, il leur dit :

— Mes amts, je suis pleinement satisfait des explications du cavalier Sautereau. Le Maure est innocent. Par conséquent, je vous ordonne de le laisser tranquille à l’avenir, et s'i était l’objet de quelque violence, celui qui s'en serait rendu coupable serait sévèrement puni.

— Vive le lieutenant ! exclamèrent les chasseurs.

Les zouaves étaient visiblement désappointés, mais ils se retirèrent im mot dire.

Nicolas resta dans le cabaret avec les antres chasseiire et ferma la lettre qu’il écrivait au brigadier Michel Legrain.

Le lieutenant était parti. Mais taudis que ses camarades le complimentaient de. sa modération et de sa fermeté, Nicolas vil reparaître le zouave qui lui avait cherché querelle. Il était seul ; son n*il était allumé et ses narines dilatées témoignaient d’une irritation extrême.

— Camarade, dit-il A Nicolas, un troupier français n’a jamais refusé satisfaction à un homme qu'il avait offensé. Qu'en penses-tu?

— Je pense comme vous, dit Nicolas. Seulement, je ne crois pas vous avoir offensé.

— Tu as refusé de me dire ce que tu avais vu dans la maison du Maure.

— C'était mon droit.

— C’est le mien de considérer ton silence comme une offense.

— A votre aise, camarade, répondit Nicolas.

— Alors tu refuses de m’en rendre raison ?

— Non, dit Nicolas. Si vous croyez avoir le droit de me demander satisfaction, je suis à \o* ordres.

— Je n’aime pas les affaires qui traînent, reprit le zouave. J’ai deux amis & la porte. Si tu veux, nous allons nous expliquer tout de suite.

— Comme il vous plaira, dit tranquillement Nicolas.

Il n’eut que rembarras du choix ; tous les chasseurs qui se trouvaient dans le cabaret se disputèrent pour être ses témoins.

Le cabaret était près des remparts; en quelques minutes, on cul trouvé un endroit solitaire, mis habit bas et le 1er à la main.

Nicolas ne s’était encore battu que sur le champ de bataille. 11 était aimé pour sa naïveté et su douceur, dans l'escadron, et jarrfiiis il n avait eu querelle avec personne.

Son adversaire, par contre, était nue assez mauvaise tète cl bruiteur de profession. Il tirait très-bien.

Nicolas ignorait les premiers éléments d'escrime.

Mais la théorie du jugement do Dieu, c'est-à-dire du bon droit, n’est point, comme on le pourrait croire, une théorie menteuse. A la troisième passe, Nicolas, qui avait reçu trois égralignures, se fendit et jeta son ennemi par terre d’un vigoureux coup d’épée.

Les chasseurs ramenèrent en triomphe Nicolas, irôa-ému, et qui ims so calma un peu que lorsqu'on vint lui dire que le chirurgien avait affirmé que la blessure du zouave n’étatl pas mortelle. Celte petite victoire remportée par les chasseurs sur les zouaves aurait •infailliblement amené d’autres querelles et d’autres rencontres sans un ordre du jour trèssé\ère des chefs.

Mais Nicolas vit s’accroître l’estime de ses camarades, et on lui Ut une véritable ovation dans le régiment.

Le lendemain, il reçut ses galons de brigadier.

Nicolas était, nous l’avons vu. une nature essentiellement aimante, et, chez lui, le dévouement était une sorte de besoin. 11 se prit d’une sorte de pitié profonde pour ce vieillard qui tremblait, devant les vainqueurs, pour l’honneur de ses filles,

et il se jura de les proléger. Il assembla quelques-uns de ses camarades, leur fit une demi-révélation sur ce qu’il avait vu, et obtint d’eux le serment qu’ils lui prêteraient main-forte au besoin. Pendant huit jours, chaque nuit, un chasseur d’Afriuue ül le guet dans la rueilc étroite où le Maure cachait son double trésor.

Mais, le neuvième, l’escadron de Nicolas reçut l’ordro de quitter Conslantine le lendemain.

Heureusement, pensait Nicolas, les zouaves sont déjà partis.

Et comme il rôdait dans la ruelle, espérant rencontrer le vieux Maure, celui-ci l’aperçut et vint à lui. Le vieillard lui baisa de nouveau la main. Puis il recommença la pantomime, et, de nouveau, i! répéta le nom de Bon-Alssah.

Or, Bcn-Alssah, ce terrible premier ministre du bey Ahmed, venait de faire la paix avec la France; il s était soumis et rentrait à Conslantine avec un commandement.

Alors le vieillard tit comprendre à Nicolas que les Français en qui il avait eu fui trompaient scs espérances, puisqu’ils Kiclisuient avec le terrible ennemi de sa famille, Ben-Aissah, e coupeur de têtes. Que dès lors, pour lui, il n’y ay dt plus de sécurité à Constamiuc, et qu’il allait prendre la fuite après avoir mis en sûreté ses fille» et ses richesses.

— Et où irez-vous? lui demanda Nicolas dans cette langue par signes, la seule que le Maure et lui pussent employer.

Le Maure étendit les bras, ce qui voulait dire :

— Au désert !

Puis il ouvrit son cafetan et prit à son cou un petit cordon de soie rouge auquel pendait la moitié d’un ficquin, et le lui lendit.

Nicolas le prit sans trop savoir quelle pourrait être la valeur d’un semblable souvenir. Mais la pantomime du Maure lut si expressive que Nicolas finit par comprendre. Cette demi pièce de monnaie, c’était un talisman. Ce talisman lui serait utile un jour ou l’autre.

El le Maure qui croyait à Mahomet, et le soldat français né sous le drapeau du Christ, se séparèrent en se montrant le ciel !...

A la longue, le régiment est une famille.

Il y avait six années que Nicolas était soldat; il y en avait deux* qu’il était passé brigadier.

On touchait au mois d'octobre 1839.

Le brigadier Nicolas avait dans son régiment, où >1 était aimé de tous, du reste, deux amis intimes.

Chose as?ez bizarre ! le premier était un officier, l’antre n’était qu'un simple soldat. Le premier était un fils de famille; il s'était engagé a dix-huit ans, s'arrachant à la vie parisienne, à l’existence «lu viveur, aux nuits du boulevard et aux cabinets du café Anglais.

Pour le jeune homme qui s’engage, il n’y a d’abord que la vie aventureuse, l’uniforme, daus l'avenir l'épaulette, et dans le présent le confort que permet une famille riche et puissante. Arrivé sur la terre d’Afrique, où l’on vit presque toujours en plaine, comme on «lisait il y a quinxu ans, la rudesse du métier apparaît peu à peu. Il y a la corvée, il y a le pansage «les chevaux, le fourbissage «les armes, etc.

M. de G..., l’engagé volontaire, fut fort heureux «le rencontrer l«* bon Nicolas, qui su chargea «l’une bonne partie de sa besogne. Il était brave, mais il u 'était pas rompu encore aux fatigues de la guerre; dans une renronlie avec les Arabes, il fut démonté, et, sans Nicolas qui lui donna son cheval, il eût été fait prisonnier.

Une autre fois. Nicolas reçut un coup «le yatagan qui était destiné à M. «le G...

M. de G... eut un avancement rapide. Il passa brigadier, puis maréchal-dcs-togis, et, au bout de cinq ans de service, sous-lieutenant. Mais il n’en demeura pas moins l’ami do Nicolas et continua A le tutoyer.

L’autre ami de notre héros était, au contraire, un simple soldai , et il y avait gros à parier qu’il sciait soldat touto sa vie.

C’était cependant un garçon assez instruit , très-bravo , plein d’esprit et qui eût fait un brillant août-officier. Mais il avait un vice, un vice indéracinable, il aimait l’absinthe et était arrivé à en faire un usage immodéré.

MfiMOIItES 11' U N GENDARME

Quand il était pris do colle abominable boisson, le cava- ! lier Rossignol, c'était son nom, devenait indiscipliné el passait toujours à deux doigts du conseil de guerre.

Il fallait toute l'affection qu'on axait pour lui d.\ns l'escadron, pour quil eut pu l’éviter jusqu' 'alors.

On l'avait fait brigadier trois fois, et trois fois il avait été contraint do rendre ses galons.

Un soir, il s’élail oublié jusqu’à lever la inain sur un de ses chefs. Ce chef, c’était Nicolas.

Nicolas le prit par le bras et lui dit :

— Il est nuit, personne ne t’a vu. Je ne veux pas t’envoyer au conseil de guerre, tu serais fusillé.

Rossignol se dégrisa, prit les deux mains du jeune brigadier et lui dit :

— Maintenant, c’est entre nous à la vie el à la mort.

Ht Rossignol avait tenu parole.

Quand l’escadron avait avec les Araires un engagement, il y avait trois hommes qui ne se quittaient jamais, le cavalier Rossignol, le brigadier Nicolas el le sous-lieutcuant de G... Ils eussent été faits prisonniers tous trois ensemble, ou tués plutôt.

Un matiu, l'escadron de Nicolas était campé en plaine, à dix lieues au nord de Blidab, le commandant H... fil appeler le sous-lieutenant de G...

— Vous allez prendre dix hommes avec voua, lui dit-il, et porter ce message à Blidab. coûte que (oûlo.

L'explication des paroles du chel d'escadron était dans les événements de In veille et de la dernière nuit

Les Hadjoules, la plus féroce des tribus insoumises, cernaient le camp. Le cainp se composait d’un escadron de chasseurs et de deux compagnies d'infanterie.

Pendant toute la journée de la veille, les lladjoutes s'étaient approchés des palissades jusqu’à portée de pistolet, lieux vedettes, surprises à la tombée de la nuit, avaient jiavé de leur télé un moment de sommeil. A trois heures du malin les lladjoutes avaient résolument attaqué le camp , mais ils avaient été repoussés.

Seulement , en s’en allant, ils avaient entraîné un maigre troupeau de vaches cl de moutons destiné à la nourriture du camp.

Le sous-lieutenant «le G... lit le choix de scs dix hommes. Le premier qu’il demanda fut naturellement Nicolas Sautereau, le dernier le cavalier Rossignol.

On sonua le boute-selle; neuf hommes s’élancèrent à cheval. Le dixiéme manquait à l'appel.

— Il est ivre ! murmura le sous-lieutenant qui déjà s’apprêtait à chercher un autre chasseur, lorsqu’on vit accourir Rossignol.

Il avait entendu prononcer son nom; il avait compris vaguement qu’on avait besoin de lui. Mais M. de G... ne se trompait pas, il «Hait ivre. Il s’était fort bien battu pendant la nuit cl avait même reçu un coup de lance ; mais après le café du malin, l’absinthe avait repris ses droits, et le souslieutenant sc contenta de lui dire :

— Va dormir, ivrogne !

Puis il désigna un autre chasseur pour compléter son petit détache ment.

— Ah ! vous ne voulez pas de moi ? s’écria Rossignol.

— Non, tu es ivre...

— Eh bien, murmura le chasseur, j'irai tout de même.

Il rentra dans le camp el le détachement partit.

— Mais à peine M. de G... et ses hommes, a pris un quart d’heure de marche, atteignaient-ils un petit bois d’oliviers, qu'un cavalier, galopant ventre à terre, les rejoignit. C'était Rossignol,

— Mais malheureux ! s’écria M. de G..., tu ne te remis pas conque de tes actes !

— Je veux me battre, répondit l'indiscipliné.

— C’est une désobéissance qui prend les proportions d'une désertion, dit encore l'officier.

— Eh bien, dit l’entélé Rossignol, vous m’enverrez au conseil de guerre et on me fusillera.

— Cet homme est fou ! exclama le sous-lieutenant avec impatience.

— C’est jmssîbie, répondit Rossignol ; mais je ne veux pas laisser mon ami le brigadier Nicolas aller seul. 11 lui arriverait malheur...

— Imbécile ! dit M. de G...

— Rossignol, dit Nicolas au cavalier , tu veux donc le mettre dans un mauvais cas ?

— Cela in’esl égal !

— El si je te supplie «le ne pas pousser plus loin ta désobéissance, me rctuseras-lu ?

Nicolas avait un grand empire sur Rossignol ; cependant celui-ci ajouta ;

— Si je ne vais pas avec vous, il l’arrivera malheur.

Nicolas haussa les é|»aules.

— .Eh bien, dit-il, j’aime encore mieux cela que de te voir au conseil de guerre.

Rossignol hésitait encore.

M. de G..., impati«?nlé, s’approcha du récalcitrant :

— Rossignol , lui dit-il , prends bien garde. Je le parle comme un and el non comme un supérieur. Si tu me forces à te punir, je ne pourrai plus empêcher les conséquences de ta punition.

Rossignol s'élail complètement "dégrisé ; mais il était pâle et ses yeux étaient pleins de larmes.

— Vous le voulez ? dit-il.

— Oui, je le veux ! répéta l'officier.

— Vous verrez qu’il vous arrivera malheur, murmura le pauvre chasseur.

El il tourna bride el ro|iril le chemin du camp, tandis que le petit détachement continuait si route.

Nicolas avait rangé* son cheval à côté de celui de l’ofticier.

l’f'ndant une heure, les chasseurs galopèrent sans trouver trace «le l’ennemi.

Les Hadjoutes avaient disparu, et sans doute ils s'étaient repliés, un peu avant le jour, vers les^ gorges de l'Atlas dont les cimes neigeuses brillaïont à l'horizon.

lféjà les montagnes vertes qui entourent Blidah apparaissaient dans le lointain , et on n'avait plus à traverser qu’une forêt de chênes-lièges.

— Je crois bien, dit M. de G... à Nicolas, que notre expédition va ressembler à une promenade militaire. Une fois hors de ce bois, nous pourrons allumer les cigares.

— Ce pauvre Rossignol se sera trompé dans ses prédictions répondît Nicolas en souriant.

— Et il a bien fait de s’en aller, ajouta M. do G...; le commandant R... commence à se lasser de son ivrognerie cl de son caractère indiscipliné.

La petite troupe arrivait à la lisière du bois de chênes.

Tout à coup Nicolas, qui chevauchait un peu eu avant , arrêta brusquement son cheval.

— Qu’est-ce? demanda l'ofticier.

— Un burnous blanc.

— Où?

— Là, derrière celte broussaille...

En même temps , un éclair brilla , un nuage de fumée s'éleva au-dessus de la broussaille et une balle passa en sifilant au-dessus du képi de Nicolas.

M. de G... réunit la petite troupe.

— Mes amis , dit-il , les lladjoutes sont en embuscade dans le bois, il faut leur passer sur le corps ou mourir.*

Les chasseurs so serrèrent autour de leur chef , et, le sabre aux «lents , le pistolet au poing , ils s'élancèrent au galop vers le bois.

Vingt coups «le feu les saluèrent. Un seul homme fut atteint ; mais il ne fut pas désarçonné et ne perdit pas son rang.

Les Hadjoules étaient plus «le cent.

On les vit surgir un à un de chaque broussaille et engager une fusillade acharnée.

Les chasseurs ripostèrent à coups de pistolet d’abord ; puis iis mirent le sabre A lu main. L’arme blanche sera toujours l'arme de prédilection «lu soldat français.

Le combat lut long; l«*s chasseurs tombaient un à un; mais ils faisaient payer chèrement leur vie el s'oux raient un passage sanglant à mixers les Arabes.

M. «le G... el Nicolas ne se quittaient pas.

Il xinl un moment où des dix hommes il n’en restait plus que quatre. Le tons-lieutenant et le brigadier étaient du nombre.

Le premier était porteur du message.

Les quatre chasseurs tirent un effort désespéré . poussèrent leurs chcvuux sur un gros d'Arabes , les culbutèrent

et parvinrent A sortir de ce cercle de for et de en où leurs compagnons avaient trouvé la mort.

— 11 ne s’agit plus de se battre, il faut arriver A Blidah ! cria M. de G...

Il montait un excellent cheval qui prit un galop furieux.

Nicolas et les deux chasseurs le suivaient.

Les Arabes «'étaient mis à leur poursuite.

De temps en temps, une halle sifflait; les chasseurs sc retournaient sur leur selle, faisaient feu A leur tour et continuaient leur course précipitée.

Mais les Arabes gagnaient du terrain.

Un «les deux chasseurs fut démonté. Son cheval, atteint d’une halle, s’abattit sous lui. L'autre le prit eu rrou|H\

Cent métrés plus loin, le second cheval s'abattit et les deux chasseurs se trouvèrent à pied.

Alors M. de G... et Nicolas vinrent A leur secours.

Mais il était trop tard. Après une lutte de «lix minutes, les deux malheureux soldats succombèrent, et .M. de G... et Nicolas virent briller le yatagan destiné A faire de leurs tètes un sanglant trophée.

DéjA les maisons blanches et les orangers de Blidah apparaissaient dans le lointain, lorsque le cheval de M. de G... s'abattit A son tour.

— Cours A Blidah ! Vive la France! s’écria l'intrépide jeune homme à Nicolas qui bientôt allait être le dernier survivant de l’héroïque petite troupe.

Mais Nicolas avait déjà mis pied A terre.

— Prenez mon cheval ! dit-il.

— Non. dit le «ous-lieulenaut.

— Il le faut, répéta Nicolas. Vous êtes un fils de famille, je ne suis qu'un paysan... il vaut mieux que vous viviez.

— Je ne b* veux pas ! s’écria M. de G ..

— Prenez mou cheval, ou nous sommes perdus tous deux! insista Nicolas.

Ce fut une lutte de générosité entre eux.

Les Arabes approchaient et les balles pleuraient autour des deux jeunes gens.

Mais enfin Nicolas l'emporta.

— Vous avez une mère, dit-il, moi, je n’en ai plus.

Le sous-lieutenant se jeta dans les bras du soldat, puis il sauta en selle et continua sa course furieuse.

Nicolas, A pied, le sabre au poing, adossé A un olivier, attendait tranquillement les féroces lladjoutes.

Ceux-ci avaient perdu du temps A couper les tètes et à les accrocher aux palettes de leur selle.

Ils arrivèrent le sabre haut sur Nicolas, et ce dernier entendit que leur chef donnait un ordre.

Quel était cet ordre ? Nicolas ne savait pas l’arabe.

Mais il vil les lladjoutes faire cercle autour de lui et cesser le feu.

Alors il comprit qu'on voulait le prendre vivant.

Et il sc nia sur les lladjoutes le plus près «le lui. bien décidé* A se faire tuer.

Mais l’ordre du chef était formel sans doute, car aucun coup de sabre n'atteignit Nicolas, et un Arabe ayant poussé son cheval sur lui, parvint à le renverser.

Nicolas se releva et tua l’Arabe d'un coup de sabre ; mais un autre cheval le heurta de son poitrail et il tomba de nouveau. Celte fois, on lui posa sur la tête un burnous qui l’aveugla un moment ; et ce moment suffit pour le désarmer et le garrotter.

Kn nn clin d'ivil Nicolas fut attaché solidement et jeté en travers «l’une selle comme le porte-manteau d’un soldat. Puis tai Arabes tournèrent bride et galopèrent rare r Allas.

Enveloppé clans le burnous, Nicolas, <[ui avait reçu dix blessures <*t perdait son sang en abondance ne put voir où on le conduisait.

Cependant an bout de «leux heures d'une course furibonde, les Arabes tirent balte. Ils étaient eu plein désert, mais s’étaient arrêtés A l'ombre «l’un maigre bouquet de palmiers, au milieu duquel coulait un lilet d'eau.

Alors seulement on s'occupa du prisonnier.

Le prisonnier était A moitié mort «le fatigue.

On lava ses blessures, et un des Arabes qui paraineit versé dans la science chirurgicale les pansa, après les avoir imbibées d’une sorte de baume qui calma la douleur presque instantanément.

A la conversation animée qui cul lieu entre ceux qui parais-

UjOO<

saientêtrc les chefs, Nicolas comprit qu'on tenait à lui conserver la vie.

Pourquoi?

l es visages sanguinaires des Uadjoutes lie lui présageaient rien de Imiii, et si on ajournait sa mort, c’était sain» doute pour le r&ervor A quelque épouvantable supplice. Après une halle d'une heure. Us Arabes remontèrent à cheval, le prisonnier reprit sa place sur l'argon d une selle, cl la petite troupe continua sa route vers le désert. (le ne lut «lue le soir, bien après le coucher du soleil, qu'el c s'arrêta de nouveau.

Celte lois, les aboiements «le plusieurs chiens, des cris de femmes et d’enfants apprirent à Nicolas qu'un arrivait à un campcMiient. Quand on le débarrassa du burnous «pii lui avait constamment couvert le visage, Nicolas sc vit au milieu dos tentes de la tribu. Les fcmm< s se réjouissaient, les enfants louchaient avec curiosité les Pies sanglantes pendues aux armons ; les chiens, qui flairaient le chrétien vivant, hurlaient avec fureur, et il fallait les maintenir à distance à grands coups de fouet.

Ou conduisit le prisonnier vers une lente qui était au milieu du cauqieniciil et qu'à son apparence il comprit être celle du chef de la tribu.

Le chef attendait le prisonnier.

Nicolas vit alors un grand vieillard à barbe grise vêtu d’uu riche burnous brodé d’or et la ceinture ornée île pistolets et de yatagans.

det homme baragouinait quelques mots de français :

— Chien, dit-il a Nicolas, les hommes de ma tribu ont bien fait de f amener vivant devant moi, car il dépend de loi de racheter la vie.

Nicolas demeura impassible.

— Ecoule bien, continua le chef :si tu veux me donner des renseignements précis sur la position îles liens, sur leur nombre, sur leurs projets, je le ferai grâce; sinon, tu mourras.

— J'y suis préparé, répondit Nicolas.

— .Mais lu tie sais pas à quel genre de mort je te destine, poursuivit le chef.

— Que m’importe ! fit le chasseur d’Afrique.

— Tu ne mourras point d'une balle; on ne te coupera point la télé avec un yatagan -. POU, dit le vieillard avec un sourire féroce, je U* garde mieux que cela*

Nicolas 11e sourcilla point.

— La nuit porte conseil, déclara le Iladjoute.

— Vous pouvez me faire mourir tout de suite, répondit Nicolas. Je ne dirai rien.

— Tu parleras demain, va.

Un sourire de dédain vint aux lèvres du soldat.

— Je compte te faire dévorer tout vivant par les chiens de la tribu, ajouta le chef.

— t'est une mort comme une autre, répondit Nicolas avec calme.

— En attendant, dit encore le chef, on va t’appliquer la bastonnade

— Et il donna ses ordres, et le ichaous de ia tribu arriva

Le tchaous ou bourreau était un Maure de haute taille, au visage sinistre, aux yeux féroces, et qui semblait remplir avec amour son terrible ministère.

Le bruit du supplice qu’on allait infliger au chrétien s’éUnt répandu daus lu tribu. Les femmes, les enfants, les veillards s’étaient réunis daus un vaste espace laissé au milieu des tentes et qui devait servir de théâtre à l'exécution.

Les hommes valides «le la tribu fumaient, gravement ac croupis auprès des grands feux que les Arabes ont coutume d'allumer.

La nuit était venue, mais la lune brillait au ciel de tout son éclat.

Nicolas fut conduit pur le tchaous au milieu du cercle.

La tribu vociférait «les injures. Le soldat était calme et souriait avec dédain.

Le irli&iuis le dépouilla de ses vêtements et le mit nu jusqu'à la ceinture. Mais soudain il fil un geste d’élonuemenl et s’arrêta.

— Qn’esl-cc donc ? demanda le chef.

Le tchaous venait d'apercevoir le deini-sequin que le vieux Maure avait donné à Nicolas cl que celui-ci portait au cou.

Le chef de la tribu s’approcha et le bourreau lui montra le mystérieux talisman.

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il A Nicolas.

— C’est un cadeau qu’on m'a fait, répondu le chasseur.

— Qui t'a donné celle pièce de monnaie?

— Lu Maure de Consiantinc.

— Sais-tu son nom ?

Nicolas chercha dans ses souvenirs.

— Oui, dit-il. c’est Ali-Baboum.

L<* chef des Uadjoutes grommela quelques paroles inintelligibles pour Nicolas, mais qui, évidemment, témoignaient de sa mauvaise humeur.

Puis il donna un ordro au tchaous.

El le tchaous jeta son terrible bâton et rendit les vêtements A Nicolas.

Le talisman venait d’opérer et de prouver sa vertu. On renonçait, provisoirement «lu moins, A appliquer la bastonnade À Nicolas.

De nouveau on lui lia les mains derrière le dos et, au grand désappointement de la tribu qui se répandait en imprécations, ou le reconduisit «Uns la tente du clicl.

Celui-ci lui dit :

— Estime-Loi heureux que j’aie épousé la semaine dernière une des filles il’ Ali-Baboum. Le tdismau que fa donné Ali-Baboum l'accorde la vie sauve mais tu resteras prisonnier parmi nous.

Nicolas espérait que le vieux Maure se trouverait parmi les Ha-ljoulcs. mais il sc trompait. Le vieillard n'était pas avec son gendre.

On traita le prisonnier avec plus de ménagements ; on lui donna A souper et. sou repas terminé, on lui fil cadeau d’une peau «le mouton pour s'envelopper durant la nuit

Le lendemain au point «lu jour Nicolas dormait encore, lorsqu’il entendit hurler les chiens, hennir les chevaux, les femmes et les enfants crier.

Cétaii la tribu qui levait le camp.

Comme la veille, on le jeta en travers d’un cheval, et l«*s Hadjoules se remirent en marche et continuèrent A s'enfoncer dans le désert.

On fil halte à midi dans un bois d’oliviers, auprès d’une fontaine et, une fois enco«e, Nicolas fut débarrassé do son burnous et put voir ce qui s«* passait autour de lui.

Trois dromadaires clic minaient au milieu «le la caravane.

Ils portaient les femmes et les enfants du chef «le la tribu. Les femmes, selon la mode orientale, étaicut voilées. Ctf|>eiidunl, Nicolas «ml comme un pressentiment, en fixant ses regards sur l’une d’elles. Deux grands yeux noirs s'élaioni arrêtés sur lui.

Nicolas tressaillit et pensa «pic colle qui le regardait ainsi devait être la tille du vieux Maure.

Après la halle de midi on se remit en route.

Mais Nicolas se sentait plus A l’aise «H ne souffrait plus de scs blessures. Ci» regard noir et profond qui s'était arrêté sur lut semblait l’avoir guéri.

Jusque-là. le pauvre garçon, «lont l’enfance avait été si malheureuse, ne sYlait surpris ni battement de cœur, ni rêverie pour une femme.

Et voici qu’il suivait avec moins de peine cotte tribu à demi sauvage, sans se soucier autrement du sort terrible que sans doute on lui réservait. La femme mystérieuse qui l’avait regardé, n’étail-elle pas une amie ?

U11 chemina tout le jour: on campa le soir en plein désert.

Il n’y avait plus ni palmiers, ni lonlaine».

Ou liul l’eau renfermée dans les outras cl le luit des brebis, car la tribu poussait «levant elle de nombreux troupeaux.

Le chef ne se voulait pas dessaisir «le Nicolas et il ne conti lit sa g.inle A personne.

Cependant ce dernier constata tout «le suite une amélioration dans son sort : 011 lui délit 1 rs bras, sa nourri (tire lut meilleure cl, son repas tini.’on lui donna deux peaux «le mouton au lieu d’une.

A mesure qu'on approchait de l’Atlas, les soirée* étaient plus fraîches.

Pendant la nuit, le prisonnier, qui d'abord avait obéi ù un besoin impérieux de sommeil, s'éveilla.

Le campement était plongé dans le silence, et les chiens eux mêmes se taisaient.

La tente «lu chef « tait divisée en deux compartiments. L’un lui était réservé, l’autre était l’habitation des temmes.

La lune pénétrait dans la toute.

Nicolas ouvrit les yeux et constata que le chef n'était plus OOUChé sur les Muni de hète.

Mais il entendit parler clans le compartiment voisin, et il lui sembla qu'une voix mâle «‘lait mèlt'e à des voix de femmes.

Le mot de ronmt qui revenait fréquemment dans la conversation lui (it comprendre qu'il était question de lui.

La voix mâle, qu’il reconnut pour être celle du chef, était dure et impérieuse.

Une voix de femme lui répondait. Celle-là était suppliante et douce.

Nicolas était tout oreilles et il eût donné la moitié de son sang pour savoir la langue arabe.

La conversation fut longue, animée.

Le chef exprimait sans doute une volonté que la femme combattait.

Quelque chose disait à Nicolas «jue celle femme était la fille du Maure, et que sa vie «Hait le sujet de la conversation qu'elle avait avec son lerrihle époux.

Enfin, la voix du chef s'adoucit peu à peu et celle de la femme devint plus caressante.

Sans doute la femme avait obtenu ce qu’elle voulait.

Puis il se fil un silence, et le chef revint sous sa tente.

Nicolas ferma les veux et feignit de dormir.

Au matin, comme les prernièies clartés du jour glissaient sur les cimes neigeuses de l'Atlas, le chef donna lo signal du départ et ordonna qu’on sellât son cheval favori.

Mais avant qu'on ne pliât sa tente, il adressa la parole â Nicolas.

— Ecoule, dit-il, je voulais te faire mettre â mort ce malin ; mais Alcha, la gazelle aux yeux si doux, la fille du Maure Ali-B ihoum, dont j’ai fait ma compagne, s'v est opposée et a demandé La grâce. Je l'ai accoruée â la condition qu'Ali- Baboum déclarerait que tu as mérité do vivre. Quel service lui as-tu rendu? car ni ma femme ni moi ne savons pourquoi tu as au cou le demi-sequin.

Nicolas répondit :

— J ai sauvé la vie à Ali-Baboum.

— Où?

— A la prise de Constant! ne.

Et il raconbi comment il avait arraché le Maure à la brutalité des soldats.

Le chef l’écoula gravement.

— Tu parles bien, dit-il enfin, mais les gens de ta race ont la parole dorée, et rien ne me prouve que lu dises la vérité.

Nicolas mit la main sur son cœur.

Le chef poursuivit :

— Ali-Babourn est loin d’ici, parmi la tribu de l*un de mes frères ; je vais lui envoyer un messager, et, s’il confirme tes paroles, tu auras h vie sauve. Prie Dieu que le messager ne s'amuse pas en roule ou qu’il ne tombe pas au pouvoir «les chrétiens, car, si dans dix jours il ne nous a pas rejoints, tu mourras.

El ayant ainsi parlé, le chef donna l’ordre de plier les tentes, et la tribu continua A s'enfoncer dans le «l«*erl, avec ses troupeaux, ses chevaux et ses dromadaires.

xxrv

La caravane marcha ainsi plusieurs jours, partant de grand malin, s'arrêtant chaque soir et faisant halle à midi.

Quelquefois, trompé par l'immensité du dés Tt, le prisonnier prêtait l’oreille. Il lui fembJait entendre d bruiLs lointains, semblables â ceux d'un escadron en marche.

Au repos de mi«li, quand son regard était libre, il interrogeait l'infini de l'horizon.

Quelquefois il lui semblait qu’un nuage do poussière s’élevait dans le lointain et qu'au travers de ce nuage brillaient de rapides «‘clairs. Alors il espérait «pie les Français étaient â la poursuite des Hadjoutos, et ces éclaira qu'il avait cru voir briller c’était le reflet du soleil sur IV pauleUc d'or «les chefs et sur le sabre des soldats.

Mais le vent s'apaisait, l'horizon redevenait pur, et, abusé un moment par les mirages sans nombre du désert, le prisonnier s'apercevait «le sa « nielle erreur. Quelquefois cependant son cœur se reprenait A battre d’espoir.

Les femmes «lu chef passaient près de lui, encapucl tonnées «lans leur blanc halck, et ces grands yeux noirs «pii le trou-

blaient jusqu'au fond de l'âme s'abaissaient, escarboucles mystérieuses, sur le pauvre prisonnier.

Cependant les jours s’écoulaieul, et le messager déjièché auprès du Mann* Ali-Baboum ne revenait pas.

UH soir, c'était le neuvième depuis le départ de ret homme qui, vraisemblablement, devait rapporter la grâce de Ni« olas , un soir, disons-nous, quand le camp fut rentré dans le silence, le chef dit au prisonnier :

— Dans quelques heures, ton sort sera fixé. Si le messager n'est pas revenu, je serai ’dr : gagé de ma parole vis-à-vis d’Atclia, et tu mourras.

Nicolas s'inclina en homme A qui la mort est indifférente.

Le chef s'en alla coucher et il ordonna auparavant que le prisonnier fût solidement garrotté.

Cette dernière précaution était «î’un mauvais augure; mais le chef ne son tint pas là. Il appela «leux Aralx's et leur ordonna «le veiller pendant In nuit, tant il avait peur «pie sa proie ne lui échappât.

Nicolas accueillit tous ces sinistres préparatifs avec le plus grand calme. Depuis dix jours qu'il vivait continuellement au milieu «les Had joutes, il avait fini par comprendre quelques moLs d’arabe.

Les deux Hadjoules chargés de le veiller pendant le sommeil du chef se mirent à causer entre eux.

Nicolas feignait de dormir, mais il écouta.

L'un des lladjoutes disait :

— Le messager no reviendra pas.

— Pourquoi ?

— Tu ne sais «lonc pas quel est l’homme que le chef a envoyé ?

— Non.

— C’est Ali.

— Eh bien ? dit l’aulre.

— Ali est un voleur de chevaux. Il se soucie peu de la v ie «lu roumi et moins encore de la maigre récompense qui lui reviendra |ioiir s'étre acquitté de son message. Au lieu de rejoindre la tribu où est le vieux Maure, sais lu où il est allé?

— Non.

— U est allé rôder aux environs du ramp français. La jument qu’il monte est en feu. Cm est assez poer entraîner dix étalons après lui.

— Tii crois donc, reprit l’autre, qu’il osera désobéir an chef ?

— Je ne le crois pas, j’en suis sûr.

— Comment ?

— Il m’en a fait la confidence en partant.

Nicolas gardait une immobilité parfaite, mais il ne perdait pas un mot de 1 1 conversation des deux Arabes.

L’un d’eux reprit :

— Ali est le plus habile voleur do chevaux «le toute la tribu. C’est lui quia volé les* deux chevaux du chef français, en les faisant descendre dans le torrent.

— Comment s’y prend-il 1

— Il se glisse en rampant jusqu’aux premières palissades du camp. Si le camp est dans un pays couvert d’herbes eide broussailles, il se couvre d’un buisson et avance peu â peu. Si lo sel est nu et sablonneux, il Mnlépouille «lésés vêtements et rampe dans le sable. Avançant lentement, il s'arrête au moindre bruit, l'œil toujours fixé sur les sentinelles. Quand il est parvenu dans l’enceinte où les chevaux sont entravés, il fait son choix, car il y voit aussi bien la nuit que le jour. Alors, avec son yatagan, il coupe les entraves d'un on de plusieurs chevaux’ et w* retire «xiinme il est venu. Puis il rejoint sa jument qui est en feu et qu'il a attachée dans un bouquet d'arbres à un quart «le lieue «lu camp, saute dessus <»t passe au galop tout près du camp. Les sentinelles crient aux armes; mais les chevaux libres ont «léjà franchi les palissades et courent après la jument qui s’enfonce dans le désert.

— Ait ! pensait Nicolas en écoutant ce récit, si je ne suis pas mort demain et si je revois jamais le camp français, je me souv iendrai d Ali, le voleur «le chevaux.

Le:; «leux Arabes causèrent encore un moment , puis ils allumèrent leurs longues pijms et se mirent A fumer silencieusement.

Nicolas ouvrit un œil. Il vil s«*s deux gardiens qui le ronlempl tient au milieu d’un nuage «le fumée.

Nicolas était fumeur ; l’odeur du tabac lui était familière ; cependant il lui sembla qu'il s’élevait de la pipe des «leux Arabes une fumée chargée d'émanations qui avaient un tout autre parfum.

Les Arabe* fumaient fort tranquillement de l'opium, obéissant A la passion dominante dos Orientaux. Bientôt, enveloppé* dan* un nuage, ils furent dans cette situation bizarre qu’on nomme 1'exlase.

Pourtant le chef avait ordonné de veiller sur le prisonnier.

Mais le prisounier dormait, et puis il était si bien attaché.

De temps à autre Nicolas ouvrait les veux, et s'apercevait que ses gardiens tombaient peu A peu dans l'abrutissement.

Alors Nicolas songeait à se délivrer. Mai* il était si solidement carotté qu’il lui était impossible de remuer.

Enfin l'un des Arabes laissa tomber sa pijse et s’endormit. L’autre l’imita quelques instants après.

Nicolas peusait :

— Si on ponvait seulement me délier les mains, je serais bientût libre...

Les armes du chef étaicut rangées sous la tente. Le |»risonnier cherchait à dégager ses mains des nœuds qui les bouclaient l'une sur l’autre. Son plan était fait. S’il parvenait à se délier, il se saisissait d'un fusil et d’un yatagan et cherchait à prendre la fuite, décidé à se faire tuer et même à se donner la mort, plutôt que de se laisser , le lendemain , dévorer par les chien*.

Comme il faisait de vains effort* et se meurtrissait inutilement les poignet* il se lit un bruit léger auprès de lui. On eût dit d’un reptile glissant sur le sable.

H était couché sur le côté et ne |H>uvait se retourner.

Le bruit approcha, puis deux petites mains le touchèrent.

Le prisonnier tressaillit.

Le brasier s'éteignait peu à peu , mais il jetait encore autour de lui une faible clarté.

ls% mains qui louchaient les mains de Nicolas, les délièrent avec une prestesse merveilleuse.

En même temps une voix harmonieuse et douce lui dit à l’oreille : Silence 1

Quand il eut les mains déliées, Nicolas put se retourner. Il vit alors son libérateur ou plutôt sa libératrice, car c’était une femme. Et celte femme, on le devine, c’était celle du chef, la tille du Maure AIi-Bahoum, celle «pii avait demandé avec tant d’instances la vie du prisonnier.

— Je viens te délivrer, lui dit-elle.

Alors Nicolas fut jsris d'un sentiment de terreur, non pour lui , mais pour elle... Si le chef qui dormait A deux pas. étendu sur ses peaux de bêtes, venait A s’éveiller, n’étail-cc pas lu mort pour elle ?

Nicolas savait que la vie d'une femme est peu de chose pour l'Arabe.

La jeune femme devina sa pensée et lui dit tout bas :

— Ne crains rien 1

Selon la loi arabe, la Mauicsque était voilée ; mai* ses grands yeux noirs et ses beaux bras nu* chargés de gros bracelets disaient A Nicolas qu'elle était belle. Et puis sa voix é*ait mélodieuse comme un chant, et plusieurs fois depuis deux minutes, le soldat avait frissonné 1 en rencontrant son hlcine parfumée.

— Ne crains rien, dit-elle, ni les hommes qui te gardaient, ni le chef ne s’éveilleront.

C’est moi qui prépare les pipes cluique soir, et j’ai coutume de mélanger au tabac un grain d'opium. Celte dose n empêcherait point mon vieil époux do s'éveiller au moindre bruit. Mais ce soir, je l’ai triplée , et la poudre viendrait A parler qu'il ne s'éveillerait pas. Tu as sauvé mon père, tu m’a sauvée, moi et nies sœurs ; je veux que tu me doive* la vie A ton tour...

Il s’enivrait ail son de celle voix, et son regard charmé cherchait à deviner le visage de sa libératrice au travers du voile.

— Mai*, reprit-elle . qu’est- ce que la vie sans la liberté ? C’est le désert sans eau et sans oasis. Je veux te faire libre et te donner un cheval et des armes, afin que tu puisse* rejoindre les liens.

En parlant ainsi , elle avait dénoué ses derniers liens et Nicolas se trouvai sur ses pieds , maître de tous ses mouvements.

Alors elle jeta un paquet devant lui et lui dit :

— Voilà des vêtements arabe*. Quitte les tiens et mets-lc*. Sans cela tu ne pourrais sortir du camp.

Et elle disparut un moment et repassa dans le compartiment de* femmes.

En quelques instants, Nicolas eut fait sa toilette et se fut transformé en Arabe.

Alors h Mauresque revint.

— Prends ce fusil et ce yatagan, lui dit-elle en lui montrant les armes du chef.

Nicolas obéit.

— Et maintenant, viens! ajouta-t-elle et ne crains rien !

Elle le fit sortir de la tente.

Les chiens qui eussent hurlé s’il eût été seul, les chiens se turent.

Alrlia guidait le faux Arabe A travers les tentes et le conduisit jusqu’à l’endroit où le* chevaux étaient entravés.

Les selles de la tribu étaient amoncelées le* une* sur les autres, mais relie du chef était seule, à l'écart des autres, de même que son cheval favori.

C’était un bol alezan ruhican qui passait dans la tribu et les tribus environnantes pour avoir U vitesse du vent.

Quelques Ara 1 k** oui donnaient au seuil de leur tente, avaient ouvert un œil et soulevé un moment la tète, tandis que la Mauresque et Nicolas passaient, mais aucun n’avait soupçonné que ce liaick Idanc et ce burnous ldanc jeté pardessus cachaient le prisonnbr français.

Alcha alla droit au cheval alezan et passa sa petite main sur la croupe lustrée de l’animal. Le cheval la finira, pointa le* oreilles et devint doux comme un agneau.

Alors elle lit signe à Nicolas de prendre la selle du chef et de seller l’animal.

Nicolas ne se fit pas prier.

Quand ce fut fait, elle tira de son doigt un anneau et le lui donna :

— Tiens! lui dit-elle, à tous ceux que lu rencontreras tu montreras cette bague et tu prononceras le nom d’Àli-Baboum, on le laissera passer.

Ensuite elle attacha elle-même un petit sac de dattes et une outre pleine d’eau aux palettes de la selle ; après quoi elle lui dit :

— Va et que Dieu te guide !

Mais alors Nicolas se jeta A genoux devant elle et osa lui luiiser la main.

— O gazelle du désert, lui dit-il, se servant à son tour de la langue imagée qu’il avait entendu parler durant *a captivité, ne me montreras-tu point ton visage et te quitterais-je pour toujours sans avoir ton image gravée dan* mon cœur.

Elle hésita; mais il était à genoux et priait.

Alors, un moment, le halck s’écarta et Nicoja* jeta un cri d’admiration. 11 avait vu. aux rayon* resplendissant* de la lune, le plus radieux et le plus pur visage qu'il eût jamais osé réver. Il ne le vit qu'une seconde , mais il ne devait jamais l'oublier.

— Pars, lui dit-elle d'une voix tremblante. Je viens de jouer ma vie pour loi; si un seul homme de itw tribu avait été témoin de mon imprudence, mon époux me condamnerait demain A une mort infâme.

Nicolas sauta en selle et partit le cœur troublé et la tête en feu.

Cependant l’alezan galope et sa course est si légère qu’à peine le sable du désert se soulève en poussière autour de lui.

L • . ''des brillent toujours au ciel, le jour est loin encore, et cepeiK. ..nt le fugitif a mis un vaste espace entre le camp de* Hadjontes et lui, et, à cette heure, le vieux chef, enivré d'opium, rêve suis Joule qu’il assiste au supplice du prisonnier chrétien. L’alezan galope toujours.

Quand le jour vient, le vaillant animal a mi* une si grande distance entre son vrai maître et son ravisseur, que le premier perdrait tout espoir de le rejoindre jamais. D'ailleurs, quel •'si donc le cheval dit désert qui a jamais gagné de vitesse l’alezan ruhican du chef!

Nicolas galopa jusqu’ù l’heure où le soleil devint trop ardent.

Il lit halte sous un palmier, mangea une poignée de dattes, but quelques gorgées d'eau et dormit roinme un véritable Arabe, la face contre terre.

Le cheval broutait l’écorce du palmier.

Quand le veut du soir s’éleva, il se remit en voûte.

Le cheval était refait, l'homme aussi.

L'Allas servait «le boussole au lugilit ; il galopait du sud au nord, bien sûr de rencontrer enfin la zone occupée par les lignes françaises.

Il voyagea ainsi cinq jours durant, ne s'arrêtant que pour laisser reposer le cheval cl prendre quelques heures de sommeil. Le désert fuyait derrière lui et la végétation commençait à grandir, la terre à se couvrir d’arbres.

Un malin, il aperçut un gourbi duquel s'échappait un filet de fumée.

Etaienl-ce dos Arabes amis ou eunemis ?

Nicolas s'en préoccupa peu. Sa provision de dattes était épuisée et il n'avait plus d’eau dans son outre.

Il s’approcha du gourbi ; les Arabes sortirent et vinrent à lui.

Nicolas savait déjà assez d'arabe pour échanger quelques mots, mais il craignit de se trahir par son accent, ei il leur montra silencieusement son sac et son outre vides. I.'un d eux le regardait avec défiance, tout en lui apportant à Ivoire.

— Toi Français, dit-il enfin.

— Oui, répondit Nicolas.

— Bono Français! répéta l’Arabe, qui appartenait à une tribu soumise.

Et Nicolas entra dans le gourbi et fut accueilli comme un frère.

Les Arabes s'amusèrent beaucoup du récit de son aventure, et trouvèrent fort plaisant qu'il eût échappé au chef des lladjoutes en lui volant son cheval et scs armes.

Nicolas s’orienta. Il n’était plus qu’à dix lieues de Blidah , et Blidah était à nous. Mais lui dirent les Arabes, il rencontrerait çà et là des Arabes voleurs ou peut-être quelque tribu insoumise.

— Je ne crains que les voleurs, répondil-i! en montrant l'anneau d'Aïelia cl prononçant le nom d’Ali-Baboum.

Le nom d’Àli-Baboum avait sans doute une grande puissance. car, bien que soumis à la France, les Arabes du gourbi s’inclinèrent.

Nicolas continua sa roule.

Comme il approchait d’un petit bois, dans lequel il était bien décidé à prendre quelques heures de repos, il entendit hennir un cheval, puis deux, puis trois; il aperçut une troupe de six étalons entravé# solidement, tandis qu’à quelque distance une belle jument noire se promenait en liberté. Un Arabe donnait enveloppé dans son burnous, couché sur le sol moussu, à peu près à égale distance des chevaux cl de la jument.

Nicolas s’arrêta brusquement.

— Je gage, dit-il, que voilà mon voleur de chevaux, le même qui a failli me faire dévorer par les chiens de la tribu.

Et il se laissa glisser à bas de son cheval et s’approcha sans bruit de l'Arabe qui dormait profondément, son fusil et son yatagan à portée de sa main.

Il y avait près de quinze jours que la déplorable expédition que nous avons racontée avait eu lieu.

Un seul homme paraissait avoir survécu sur les dix envoyés à Blidah. C’était le sous-lieutenant de G... Il était arrivé à Blidah demi-mort, couvert de blessures et son uniforme en lambeaux. Ou désespérait même de sa vie, et dans le l* r régiment de chasseurs d'Afrique ou pleurait le brigadier Nicolas comme mort.

Celui qui se montrait le plu# inconsolable, c'était le soldat Rossignol. Rossignol disait tout liant que, si on l avait laissé partir, son ami m les autres ne seraient pas morts, et qu'il avait toujours porté bonheur à une expédition.

Aussi, pour noyer son chagrin, s'élait-il rejeté de plus belle dans l'ivresse.

Et quand Rossignol était ivre — il ne buvait que de l’absinthe — il méconnaissait la discipline, et il fallait tonte l’indulgence de ses chefs et le bon vouloir de ses camarade# pour lui éviter de terribles punitions.

Or , un matin , comme ou sonnait le boute-selle, Rossignol refusa de monter à cheval.

Sous quel prétexte ? Nul ne le sut au juste.

Il se borna à répondre qu'il était prêt à aller & la salle de police.

Il fut puni de quinze jours de consigne.

Mais une heure après, on vit accourir un cavalier dans le lointain. Le cavalier, ou le devine, c’était Nicolas.

Il n’était plus monté sur l'alezan rubican du chef 'hadjoulc, mais sur la jument d’Ali le voleur de chevaux.

Ali avait subi la peine du talion.

Nicolas, que nous avons vu s'approcher de lui pendant son sommeil, l'avait subitement saisi, maintenu sous sou genou cl l'avait garrotté solidement.

L'Arabe, stupéfait, n’avait pas prononcé un mot.

Ensuite, Nicolas avait délié les entraves qui retenaient les chevaux captifs, puis il les avait attachés ensemble; et, montant la jument de l’Arabe, il avait jeté ce dernier en travers de la selle.

On vit donc arriver ail camp Nicolas et les huit chevaux dont six avaient été volés à l’escadron. Ce fut un triomphe.

Nicolas raconta ses aventures, sa courte captivité ; on apprit que jusqu’alors, le sous-lieu tenant de G... n’avait point sucombé à ses blessures.

Le commandant de l’expédition noria le brigadier à l’ordre du jour, et lui laissa entendre que les galons de maréchal des logis ne tarderaient jmis à arriver.

Mais Nicolas demanda des nouvelles de Rossignol, apprit qu’il était au cachot et sollicita sa grâce.

Pour la première fois le commandant fut inflexible. Il fallait, disait-il, meure un terme à l'insu bordi nation de cet homme , qui n’était un bon soldat que sur le champ de bataille.

Mais Rossignol, qui se trouvait enfermé dans une *orle de baraque à l'extrémité du camp, avait entendu tout le bruit et les cris de joie qui avaient accueilli le retour de Nicolas. Alors son ivresse devint furieuse. Il voulait voir son ami, et comme on refusait de lui ouvrir, il se mil à ébranler les chambres de la baraque.

Un sous-officier, accourut à tout ce vaearm \ essaya de le calmer. L’ivrogne répondit par des injures. Il fallut le mettre aux fors.

Le soir, son ivresse if était point calmée, mais une sorte d'atonie avait succédé à si fureur. Le commandant lui fil retirer les fers et voulut l’admonester Int-méme,

Rossignol parut l’écouter avec attcnliou et se repentir de sa conduite.

Le lendemain, grâce aux sollicitations pressantes de Nicolas. sa punition fut levée.

Mais Rossiguol était si heureux de revoir son ami, qu'il ne pin résister au besoin de l’emmener chez le canlinicr. Malgré ses camarades, malgré Nicolas, Rossignol se grisa de nouveau.

Il en était arrivé à cette période terrible où l'ivrogne se solde avec un verre «l’eau rougie.

Alors, il se souvint qu’on l’avait mis aux fers, et toute sa colère se concentra sur le sous-officier qui avait essayé de le calmer.

Il y a de terribles hasards dans la vie du soldat. Le malheur voulut que ce sous-oftieier entrât dans la cantine au moment où Rossignol sc répandait en injures contre lui. Ce dernier se leva menaçant, avant que ses camarades n’eussent pu s'interposer. Puis marchant droit au sous-officier :

— Si lu veux oublier les galons, lui dit-il, nous allons nous flanquer un coup de sabre.

Le sous-oflicier ré|K>ndit à cette provocation en infligeant à Rossignol quinze jours de consigne.

Rossignol, hors de lui, tira son sabre et le plongea jusqu'à la garde dans la poitrine du sous-offuier qui tomba pour ne plus sc relever

Le code militaire est inflexible. Un mois après, le cavalier Rossignol fut traduit devant un couseil de guerre à Alger, et condamné à la peine de mort.

Depuis un mois, le pauvre Nicolas ne vivait plus. Il savait le sort qui attendait son ami et ne sc faisait aucune illusion sur la clémence royale.

Il obtint la permission de voir son ami après sa condamnation.

Rossignol était calme et résigné à mourir.

Le# deux soldats, frères «Pannes depuis six ans, s’entretinrent longtemps ensemble.

Au moment des adieux, et comme Nicolas sanglotait. Rossignol lui dit:

— Camarade, tu ne me refusera# pas un dernier service, n’cst-ce pas?

— Parle, répondit le brigadier d’uae voix entrecoupée .

— Tu assisteras si mon exécution, n'esUce pas?

Et comme il faisait uu geste de dénégation et de désespoir. Rossignol ajouta:

— Sa tu es là, je mourrai bien, je te le promets

Nicolas inclina la tête et promit.

L’exécution eut lieu le lendemain.

On conduisit Rossgnol sur la place du Gouvernement, un détachement de tous les corps composant la garnison d'Alger for niait la haie.

Rossignol marchait d’uu pas ferme , la tête haute. Au premier rang des soldats, il aperçut un homme pAle et chancelant «pie deux homme* de soi» régiment soutenaient, car il ne pouvait se tenir debout : c’était Nicolas.

— Merci ! lui cria-t-il, et au revoir 1

Il refusa qu’on lui bandât les veux, et selon la coutume il voulut commander le feu lui-même.

Au moment où Rossignol tomba, Nicolas s'évanouit. On l'emporta à l'hôpital où un accès de lièvre chaude le prit, et pcmi.uU quinze jours on désespéra de le sauver.

Mais la vie a de profondes racines chez un homme de vingt-sept ans, qui s est trempé au soleil et aux glorieuses fatigues de lu terre d’Afrique.

Nicolas ne mourut pas, comme on va le voir, par cette lettre empreinte d’une mélancolie profonde que reçut un malin le brigadier de gendarmerie Michel Legrain :

« Mou cher protecteur ,

Nous partons demain pour une expédition dans la Kahylie.

J’espère y mourir de la mort du soldat, car la vie est devenue pour moi un fardeau.

J'avais deux amis au régiment : mon sous-licutenant et un pauvre camarade appelé Rossignol. Mou sous-lieulcunnt est mort de ses blessures après une agonie de soixante-deux jours. Mon pauvre et hou Nossigiiol a été fusillé il y a trois semaines sur la place du Gouvernement, à Alger.

Si je n’avais encore deux mois à attendre pour avoir fini mon congé, si j’étais libre, peut-être en pensant à vous, à la bonne madame Legrain, à notre pauvre pays de Sologne, aur.»is-jc la force de vivre.

Mais cette terre d'Afrique oit j’ai versé mon sang m’est devenue odieuse, et je crois qu’elle sera mon tombeau.

Je vous ai écrit ma courte captivité parmi les Arabes, le jour de mon retour au camp.

Je vous ai fait l'aveu de ce sentiment bizarre, inexplicable' que j'avais éprouvé en voyant celle femme que, sans doute, je ne reverrai jamais.

Eh bien, malgré ma douleur.ee sentiment étrange vit encore au fond de mon cœur.

J'aime sans espoir la femme maure , et c’est peut-être au. si pour cela que je veux mourir.

Pardonnez-moi donc et dites à madame Legrain, si jamais vous apprenez que je me suis fait tuer bravement à la télé de mon peloton, qu’elle sera bien bonne de ne pas m’oublier dans scs prières, la sainte femme qu’elle est.

Adieu encore !

Votre fils d’adoption,

Nicolas. »

Le lendemain le jeune brigadier partait pour la première expédition de la Kahvlie cl il ne reçut pas celte réponse simple et laconique du vieux brigadier :

« Mon cher enfant.

Un soldat doit affronter la mort et ne jamais la chercher. Mourir pour son pays est un devoir, aller nu-devani de In mort pour s’arracher à des douleurs personnelles est un crime. >

XXVU

Il y a vingt ans, le voyageur qui s’endormait le soir, en sortant d’Auxerre, sur la grand’roule de Paris A Lyon, s'éveillait aux premiers rayons du soleil de l'autre côté do la petite ville d'AvulIou, au pied d'une côte si roide que le conducteur ne manquait pas d’ouvrir la portière de chaque compartiment en disant :

— Messieurs les voyageurs seraient bien aimables de monter

la côte à pied.

D’ordinaire on ne se faisait pas prier.

Il fallait une heure pour arriver au sommet de la montagne. Mais, arrivé IA, le voyageur s'arrêtait surpris et comme domiué par la sauvage splendeur du paysage qu’il avait sous les veux.

Derrière lui, Avallon, vieille ville fortifiée, nid d'aigle? arrondi sur un rocher, au lias duquel un torrent clapote sur des cailloux bleus.

A «Imite et à gauche de grands bois.

Devant lui les premières collines, les vallons solitaires cl les ruines féodales du pays morvandian.

Le Morvan, ancienne province française, a été morcelé en quatre départements. L Yonne, la Côte-d’Or, Saône-et-Loiro et la Nièvre en ont pris chacune un lambeau.

Mais en dépit des officiers d’ctal-niujor et de la carte de France, le Morvan est resté un, indivisible, et qu'il soit Bourgogne ou Nivernais, il est le Morvan. C’est l'Ecosse du centre de la France; il a scs montagnards, scs paysages abrupts, son sol couvert de forêts à demi vierges, et ses hnhilauts aux mœurs primitives et presque sauvages.

Le Morvandiau est braconnier; la Morvandelle est une belle tille aux hanches larges, à l’œil noir i*t aux lèvres rouges, qui lient à sa réputation et A sa vertu Autant que ces fi mines ■lu faubourg de Rome, appel* 1 le Translevère, (H qu'on ll’k jamais aimées saus recevoir un coup de couteau ou tout au moins le risquer.

A deux lieues d' A vallon on est en plein Morvan. La route monte cl descend, gravit des montagnes, s’enfonce dans des vallées, passe au pied d’uu admirable château, qui remonte à la deuxième croisade et qui n’a jamais eu d’autres maîtres que les descendants du baron bardé de fer qui en a posé la première pierre — Chastellux — laisse à droite ttn couvent de moines nymlianls, la Pierre qui vire , et pendant dix ou douze lieues dépayse si bien le voyageur étonné qu’il se croirait volontiers en quelque canton de ) überlaud bernois ou sur les derniers coteaux de la Forêt-Noire, avec la plaine du Riiin derrière lui.

Aujourd’hui le chemin do fer de Paris à Lyon laisse lo Morvan sur sa droite, et celte pittoresque contrée est presque inconnue à la génération nouvelle.

Les grands bois du Morvan sont impénétrables; les repris de justice y trouvaient un abri. Quand un homme de la haute ou de la bosse Bourgogne avait commis quelque méfait, il se réfugiait eu .Morvan.

A part la passion du braconnage, le Morvandiau est honnête ; mais il avail alors si grande horreur des gendarmes, qu’il donnait f Hospitalité à quiconque était poursuivi par eux.

La nuit, des homme» à figure sinistre venaient rôder autour dos fermes et faisaient entendre uu coup de sifflet particulier.

Au bruit, les portes s’ouvraient et on venait au-devant d'eux. On leur donnait du pain, une bouteille de vin, un morceau de lard, quelquefois de la pondre et du plomb.

Les uns étaient des déserteurs, d’autres de? soldits réfractaires, d’autres dos braconniers qui cherchaient à se soustraire à uu emprisonne mont. Par-ci, par-là, d se trouvait un voleur, voire mémo un assassin venu de loin. Mais le paysan morvandiau, avait pitié de quiconque avail des démêlés avec la gendarmerie.

Or, un soir de l’année 4845. en novembre, et le lendemain du jour des Morls. la terre était couverte d’un linceul blanc. L'hiver s'annonçait précoce et rigoureux, des bandes de grues avaient, tout le jour, traversé l’espace, rangées en triangle cl luisant entendre leurs cris plaintifs.

Un homme cheminait ù lu lisière d’un bois au fond du plus sauvage vallon de la contrée.

Il marchait avec précaution, cherchant de préférence les endroits où la terre, protégée par le feuillage des arbres, n’était pas recouverte de neige, cherchant ainsi ù faire disparaître le plus possible la trace de ses pas.

Il était vêtu d’une blouse déchirée, coiffé d’une casquette sans visière et chaussé de mauvais sabots, dans lesquels il avait ses pieds nus. Un fusil et un carnier derrière lui, un chien de mauvaise mine, affreux produit d'une lico et d’un chien de vacher, disaient sa profession.

C'était uu bra( onnier doublé d’une condamnation et qui ne sortait plus que la nuit.

La vallée qu'il suivait allait se rétrécissant et paraissait fermée par des roches de granit rougeâtre qui semblaient en

faire un cul de sac. Au-dessus des roches croissaient quelques châtaigniers rabougris.

Le châtaignier est une essence d’arbre commune au Morvan.

Quand il fut au pied des roches, le nocturne vova /eur s’arrêta. Il n’était pas tout à lait nuit, il n’était déjà plus jour. Le ciel était gris cl bas, le froid vif.

L’honnne au chien s’arrêta donc, frappé par des empreintes qu'aux dernière lueurs du crépuscule il venait d’apercevoir sur la neige. Ces empreintes étaient celles d'un pied d’homme assurément mal chaussé, car, taudis que le talon s’enfouçail nettement, la semelle semblait avoir une solution de continuité et laissait passer un orteil qui marquait profondément sur la neige. C’était le pied gauche.

La chaussure du pied droit était intacte.

L'homme au chien ne put retenir une exclamation de colère ;

— Allons ! dit-il, quel est donc ce gibier à gendarme qui vient fréquenter mon canton ? Je n'étais déjà pas si en sûreté tout seul... Vous verre* que quelque imbécile qu'on recherche pour une peccadille, me fera prendre par les gendarmes qui sont après lui. El j'ai un rude compte à régler, moi!

Comme il murmurait tout bus ces paroles, l’homme au chien tressaililt.

Quelque chose venait de se mouvoir au dessus des roche», et la silhouette d'un homme *e dressa et se deteina nettement sur le ciel gris, entre deux troncs de châtaigniers.

Le chien lit entendre un lourd grognement et le braconnier porta vivement la rnain A la jRiignéo de son fusil.

Après avoir pris ainsi ses précautions et s'être mis en défense. l'homme au chien nllendit.

Alors celui qui venait de sc dresser au milieu des roches, se mit en mouvement et de rucher en rocher descendit jusqu'à la plaine.

Puis il marcha droit à celui qui s'était arrêté.

Le chien qui était venu sc placer devant «on maître, hérissait son po l fauve et continuait à gronder sourdement.

— Halte! cria tout A coup le braconnier.

El il porta sou fusil à son épaule.

L'homme qui descendait des rochers s’arrêta.

Mais les malfaiteurs, de quelque pays qu'ils soient, se comprennent d'un mot et d'un geste, et iront pas toujours besoin de l’argot, celte lànguc des bagnes cl des prisons, pour se donner sûrement la main.

Le nouveau venu cria à l'homme au chien :

— Me prends-tu donc pour un gendarme?

Les mots voulaient tout dire. Ils signifiaient à la fois que celui qui les prononçait était hors la loi, et que celui à qui il les adressait lui paraissait être dans la mémo situation.

L’homme au chien remit sou fusil sur son épaule èt cria :

— Avance alors, camarade.

Le nouveau venu fut près de lui en quatre enjambées. Quant au chien, il cessa de gronder, comme s'il eût compris que son maître cl l inconnu allaient bientôt s'entendre.

L'homme au chien regarda ce deruier avec une curiosité déliante.

('/était un garçon de trente-quatre à trente-cinq ans. de taille moyenn • et d'une complcxiou nerveuse cl sèche. Il marquait mal, comme eussent dit les gendarmes, cl par conséquent il plut tout de suite A l'homme .111 chien. Ses vêtements eu lambeaux ét tient ceux d’un ouvrier des villes.

Il avait (tour toute arme apparente un gros lûton uoueux et très-court.

L'homme nu chien lui dit :

— Qui es-tu, camarade?

— Cn pauvre diable qui n'a pas mangé depuis hier, répondit-il.

— D’où viens-tu?

— Do loin, fit l'inconnu avec défiance, cl dans ce danmé pays on trouve une maison de six lieues eu six lieues.

— Tu n’cs donc pas du pays ?

— Non.

L'homme au chien continua à regarder l’inconnu avec un sentiment de défiance.

— Ah! c'est que, dit-il enfin, faut sc méfier par le temps

qui court. Ce» brigands de gendarmes prennent souvent des

déguisements.

— Tu évites donc les gendarmes, toi, camarade ?

— Oui, certes.

— El la chasse .. est-elle bonne?

— - La dépend du gibier qu’ou trouve, répondit l'homme au chien.

Il avait loujours la main gauche sur la poignée de son fusil.

Dis donc, camarade, reprit le nouveau venu, est-ce que tu ne serais pas Jean Lapin ?

L'homme au chien lit brusquement un pas en arrière et son fusil passa de son épaule dans ses deux mains.

— Elit tu sais mon nom, loi? fit-il, cl comment le sais-tu, camarade ?

Alors le nouveau venu se mit à rire.

— Je suis un compagnon, dit-il.

Le mot compagnon est p is de deux façons en France et par tous pava français. L’ouvrier qui fait son tour de France est un compagnon. Mais le prisonnè r et le forçat se donnent entre eux le même nom. et Jean-lo-Lapin que, par abréviation on appelait le Lapin seulement, ne s'y trompa point.

— Ah ! dit-il, vraiment... et lu reviens de là-bas ?

— Oui.

— Mais comment peux-tu me connaître, moi, reprit Jean Lapin, je ne suis jamais allé là-bas ?

— J’ai entendu parter de toi ce matin pour la première fois.

— Par (pii ?

— Par les gendarmes. Il parait que si on te pince, ton compte sera bon.

— Tu sais donc l’affaire, toi ?

— L’est les gendarmes qui l’ont racontée, et même qu'ils m'ont donné six sous cl du lubac.

— Mes compliment», dit Jean Lapin; tu enfonces les gendarmes comme ça, toi?

— Oui, mais j'avais encore ma brouette.

A ccs derniers mot», l'homme au chien regarda le forçat évade avec étonnement.

Mais celui «ci reprit :

— J'ai faim cl j’ai soif, compagnon. N'as- lu doue rien dans ton etrnîer ?

— Pjs une croûte; mais puisque tu es un ami, viens avec moi.

— Où donc ça? demanda le forçat.

— Dans une maison où je vais aux provisions depuis quinze jours. Oli ! il n’y a pas de danger qu’on me vende !

— L’esl-y Sûr, ça ? ’

— La femme en tient pour moi, comprends-tu?

— Est-ce loin ? lit le forçat qui était affamé.

— Un quart d'heure de chemin

L'homme au chien et le forçai se mirent A marcher côte à côte.

Seulement le premier se ravisa :

— Marche derrière moi. dit-il, et tâche de mettre la moitié de ton pied dans l'empreinte des miens. Si les gendarmes passent par ici. ils n’y verront goutte. Ça no nous empêchent pas de jaser. Tu dis donc que lu as rencontré les gendarmes.

— Un peu, compagnon. Il v cn a même un qui a pleuré quand je lui ai dit que j'étais ouvrier charpentier, que je m’étais donné un coup de bisaigüe en équarrissant une poutre, et que depuis trois moi» je ne pouvais travailler, que je mourais de fum et que j’en étais réduit à porter du furnier que je ramassais sur les chemins et que je vendais pour une assiettée de soupe. Justement, quand je les ai rencontrés j'avais un brouette à demi pleine et je suivais tranquillement la grand route.

— Et où U* l’es-tu donc procurée, celle brouette ?

— Là-bas.

Le là-bas mystérieux, c’était le bagne, le bagne de Roclieforl.

Alors le foçat raconta l'histoire de son évasion. Il était sorti du bagne, affublé d’une blouse d'ouvrier libre, le soir, à la fermeture des portes de l’arsenal.

Les amis qui avaient préparé sou évasion lui avaient procuré me brouette. Il avait poussé la brouette devant lui, avait demandé du feu pour son lirùl ‘-gueule an portier consigne de la ville et était sorti de Hochefort au>si tranquillement' que de l'arsenal ; puis il avait fait deux cents lieues ainsi, poussant sa brouette devant lui, suivant les grandes routes et saluant les gendarmes, voyageant la nuit, dormant

32 MK MOIRES DÜN GENDARME

.N tou u» iiruirgeail toujours le tieulard eu lu uisaut uû r«m|»arl de soa corps. ;Page 31.)

le jour sur le revers des fossés exilant les villes cl les villages.

Jean Lapin l’écoulait avec une naïve admiration.

— Tu mériterais de l’appeler comme moi, lui dil-il; lu es un fier lapin.

— Mais, reprit le forint, tu as fait un joli coup, loi aussi, à ce (lue disent les gendarmes ?

— Ne m'en parle pas, dit l’homme au chien, j’ai fait un faux coup et non un vrai.

— Conte-moi donc la chose...

— Voilà : j’étais braconnier et je ne vivais guère de mon métier. Ce n’est pas rpie le gibier manipic, au contraire, mais on le donne pour rien. J’axais toujours eu l'idée de traxailler en grand.

« Voilà qu'un jour, me trouvant dans une auberge d’Avallon, j'entends deux riches marchands de bois «pii causaient. L'un dit à l'autre :

• — Après-demain, le courrier s'arrêtera ù votre porte avec les tonds.

« Ils jasaient sans se méfier de moi oui buvais une chopine devin blanc dans un coin, et qui (us bientôt au courant.

• Le marchand de bois devait envoyer à son confrère un group de quinze mille francs.

« Le confrère avait une maison de campagne sur la route, de l’autre côté de Chàtillon.

« Il faut le dire, continua Jean Lapin , nue le courrier qui porte les dépêches est un méchant cabriolet à un cheval, et il part d'Avallon à minuit.

■ A une heure du matin, j’étais en haut de la côte et j'attendais le courrier. Quand il fut près de moi, je criai au conducteur d'arrêter et je lui dis :

« — Me donneriez-vous bien une place jusqu’à Châlillon. a C'est leur bénéfice, aux courriers, de prendre un voyageur en roule, à côté d'eux. Il me demanda treute sous. b — Tope ! lui dis-je.

« Et je montai et m'assis à sa gauche.

« La unit élait noire, la route déserte ; il tombait un petit brouillard (pii pénétrait jusqu'aux os.

u Je n'avais pas d'armes en apparence : mais dans ma poche un petit pistolet chargé de gros plomb. Le sac des dépêches était entre les jambes du courrier.

< Comme nous arrivions dans un xallon où il n'v n ni ferme , ni maisons . un endroit quasiment sauvage comme celui-ci. si ce n'était que la roule y passe, je Teignis de m'endonnir et je cessai de causer.

« Mais, en même temps, je tirai le pistolet de ma poche

l'tfr» ! lui diltsilo u'uuc tu» Ucutuumc, Jt

et l'appliquant brusquement sur lYpaule «ht courrier, à ret endroit qu'on appelle la èlaviculo, je pressai la détente et le coup partit.

« Le courrier mourut snrlc coup. Je le scntis.se renverser sur moi en poussant un soupir.

« Alors je lui pris les guides «les mains et j 'arrêtai le cheval. l’uis je m’emparai du sac des dépêches et sautai hors «le la voilure.

« Il y avait un bois tout auprès; jo m'y enfonçai, laissant le cheval continuer tranquillement sou chemin au petit trot.

• Le sac était bien léger pour enfermer un groupdc quinze mille francs, mais je pensai que c’était peut-être des hilleJs de banque et non point de l’or. Et quand je fus sous bois, je pris mon couteau pour cvenlrer le sac, car il était en cuir et fermé par un cadenas. »

Le braconnier continua :

« J V venirai donc le sac; niais, A mou grand étonnement,

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