XX
L'aspect des hommes, «le la ferme et «le b femme avait quelque chose d'étrange.
Le vieillard, «lonl la tête «'lait toute blanche, avait un air farouche cl craintif tout a la fois. Farouche, quand il regardait les deux jeunes hommes qui paraissaient étr« ses lils. Craintif, lorsqu’il sentait peser sur lui le regard de U femme.
Celle mégère, on le devinait, exerçait sur ces trois personnages un empire despotique.
Cheveux noirs, lèvres rouges. œil profondément enfonct' 1 sous l'arcade sourcilière, dents pointues et Hanches comme celles des carnassiers, cette femme avait quelque chose d’irrésisliblc et de fatal
Ferme, hommes et femme, tout avait des noms bizarres.
La ferme s’appelait la fringale depuis plus d’un siècle.
Pourquoi ? Le mol fringale signifie faim canine. Si on examinait les quelques terra» pierreuse» qni en composaient tout le domaine, on comprenait la dénomination. Tous les fermiers qui l'avaient eue à bail avant 1 1 famille Leloup avaient été obligés d'y renoncer. Le père Leloup — c'était le vieil] «rd — était venu s’y établir il y avait environ vingt ans. D’où venait-il? Nul ne le savait. Il était étranger au pays. Sa femme était morte avant qu'il narrivAt, et il avait avec lui scs deux tils encore en bas âge et une vieille servante qui passait pour avoir été autre chose qu'une domestique à gages.
Quand celle f<*mme mourut, le père Leloup, prit la Fouine ù sa place Elle avait alors quinze ans, était tille de l'hospire et jouissait dans le pays d une réputation «le malice et de méchanceté peu commune.
Cinq ans après, clic épousa Jacques Leloup. le (il» aine ; et, dès lors, elle devint la maîtresse absolue. Son beau-père, son mari et son beau-frère tremblaient devant elle.
Il lui prit fantaisie d'accueillir Jean Lapin le braconnier; les Leloup subirent celte humiliation sans mol dire.
Ce notaient pourtant pas des gen» commodes, au dire de l’opinion publique. Eux seuls avaient trouvé le moyen de Vivre sur le domaine de la Fringale et de payer régulièrement leur fermage. C’en était assez pour qu on prétendit qu'ils avaient trouvé des ressources dans une autre industrie quei'agriculuirc. Depuis bien longtemps des bruits sinistres couraient sur ccs hommes, venus on ne savait d’où. Le voyageur bien renseigné ue passait jamais le soir aux environs de la ferme. Ou prétendait meme, dans les villages environnant», que, si on retournait trop profondément la terre des champs de la Fringale, la charrue pourrait y mettre à nu «les ossemen;* blanchis. On allait jusqu'à raconter l'histoire du louchcur de bœufs.
Qu’élail-co que cette histoire ?
La voici :
Un louchcur ou conducteur de bœufs, pris par la nuit et le mauvais temps, avait frappé à la porte de la Fringale et demandé un gîte. Ils s’eu revenait d’une foire du Nivernais ou il avilit conduit lin troupeau considérable, et il portail sur lui une somme as.se/. imporanle. Qu’ctail-il devenu? Les Leloup prétendirent qu'il était parti de chez eux avant le jour; nuis nul ne l’avait revu.
La justice émue fil des perquisitions et ne trouva rien.
La population hoonèto an Morvan oc voulait avoir aucun rapport av ec les Leloup. Ils s'en allaient vendre leurs denrées au loin. Seuls, les braconniers, les gens poursuivis, ne dédaignaient pas d'entrer à la Fringale, et le vieux fermier avait toujours «le la poudre et «le l'eiu-de-vie & leur vendre.
La Fouine seule avait l’audace de se montrer en plein jour au village de Laneuville, à Chaslellttx et à A vallon. Elle avait bec et ongles et ne »? luisant pas marcher dessus. On la crai- | gnail au dehors presque autant qu'à la ferme.
Or donc c’était dan» ce repaire que Jean Lapin, le meurtrier du malheureux courrier, avait conduit sa nouvelle connaissance, le forçat évadé.
Le vieux Leloup g'éuit dérangé en grognant «le sa plan’ habituelle pour laisser les nouveaux venus s’approcher du feu.
— Ici. dit Jean Lapin au forçat, on est Itanquille, compagnon, et on peut souper à son aise.
— Je vais décrocher la ma nui te et mettre les assiette* sur la table, dit la Fouine. Jacques fera le guet dehors.
— Ce n'est pas inutile, murmura l«‘ vieux Leloup, les gendarmes n’arrélcnt pas de fureter... et s’ils vieuucul ici. nous aurons encore «les histoires, comme au temps du louclicur de bœufs.
— D'abord, dit la Fouine, ils ne viendront pas.
— A savoir, gronda le vieillard ; n'ns-lu donc pas appris que la brigade de Laneuville «*st changée?
— Depuis quami ? demanda vivement J eau Lapin.
— Depuis «pliure jours.
— Ah ! et lis nouveaux, les a-t-on vus ?
— Je les ai vus, moi, dit la fermière, ou no m'appelle pas H Fouine pour rien Faut que je sache tout. Je suis allée au
bourg tout exprès. Ils ont de mauvaise» binettes : il y en a un surtout qui sort de faire nu congé en Afrique. Il a l’air d’un rude homme. Mais, ajouta la Fouine, faut pus qui* ça empêcha notre pauvre Lapin de souper, ni inousii'ur non plus. Au besoin, nous avons h cuve dans ta cave. C'est une bonne .cachette. Ou roderait dix ans autour qu’on ne trouverait rien.
Parlant ainsi, elh’ décrocha ta marmite de fer qui bouillait sur le feu cl se mil à remplir les assiettes.
Quant à Jacques Leloup, il prit sou fusil, «H docile aux volontés de sa femme, il sortit d un air «le mauvaise humeur, pour aller faire sentinelle aux «mirons de la ferme.
Jean Lapin prit alors la parole :
— lié ! père Ltdoup, dit-il, vous prétendiez donc tout à l'heure qu’il y avait une belle affaire par ici ?
— Oui, dit le vieillard, mais faut du toupet pour ça, et savoir si lu en auras assez ; car moi, je suis trop vieux maintenant, cl «|uaul à mes lils, c’est des vrais poltrons. Un chien de vache leur fait |>eur.
— Bah ! «lit J eau Lapin, ou ne peut pas me raccourcir «leux fois après tout, il faut que je me rattrape.
— C'est bien parlé ça, dit la Fouine.
— Contez doue la chose, papa, reprit Jean Lapin.
Le forçat mangeait avidement, mais il était tout oreilles.
— Je veux parler de 11. Jalouzet, dit le fermier.
— Le vieux de la Coin bette ?
— Oui.
— Eli bien ? til Jean Lupin d’un air interrogateur. Que lui voulez- vous ?
— 11 est vieux, le bonhomme, et il est riche.
— Oh ! pour dns terres, il en a. . mais... «H» « : «:us 1
Le vieux Leloup haussa les épaules :
— Nous n’anrnms pas assez do feuillettes dans la cave pour mettre tous ceux qu'il a dans son château, mon gars.
— Vous croyez ?
— Ce serait un beau coup, si on pouvait le faire.
Jean Lapin parut réflécltir.
— Je sais bien, dil-il, que la Combettc — c'était le nom de la propriété «le celui dant on parlait — est bien isolée et qu'il y a une lionne demi-lieue a travers bois avant de rencontr«T une maison. Je sais bien encore que le vieux grigou n'a ui femme ni «'niants ; mais la ferme est tout auprès.
— Ça c’est vrai.
— Et puis il v a deux donntsliqucs, l'homme et la femme.
— Penh î fil fe vieillard.
— U femme est une robuste gaillarde. L’homme e*l garde-chasse. 11 vous met à cent pas une balle daus uu tronc d’arbre.
— Je ne «lis pas lion, lit le vieillard.
Ensuite, continua Jean Lapin, il y a d«?ux gros chiens qui mjiiI quasiment féroces comme «les loupe et qu’on lâche la nuit.
— Si ce n’est que les chiens «fui te géneut, dit la Fouine, je me chargerai bien de 1c* empoisonner.
— Cette petite, lit le vieux qui était courtisan à ses heures, est pleine <ic bon sens.
— Enfin, dit Jean Lapin, les fermiers sont eu uombre. et les portes de la Combettc ne sont pas en bois pourri. Que voulez-vous que fasse un lioininc seul ?
— D'abord, dit le forçai, nous sci ions deux.
— Bon ! reprit Jean Lapin, mais c'est les fermiers cl le garde qui m'inquiètent. Tou- chasseurs et des gars solides!
Le vieux Leloup haussa dédaigneusement les épaules
— Quel jour sommes-nous ? dit-il.
— C'est jeudi, «lit la Fouine.
— Oui, mais combien du mois ?
— la» vingt-deux.
— Et quel mois.
— Le mois «le «l«xembrc. donc !
— Eh bico. reprit le f«Tinicr, daus deux jours, c'est veille do Noël ; on chaule lu messe à minuit au bourg de Laneuville.
— C’est juste ! «lit le braconnier.
— El faut croire que les gens de la CombeUe iront.
— Oui... mais alors... le maître aussi?...
— Oh ! non , dit le vieux, lu ue sais donc pas qu’il se vante d’ètre païen ? Il ue va à la messe que lorsqu'on chante uu Te Daim.
— L idée n'est pas mauvaise ! dit Jean Lupin. Faudra en jaser un brin.
Et il posa se* coudes sur la table el alluma sa pipe.
Le forçat écoutait avidement.
MÉMOIRES DTN GENDARME
Le vieux Leluup ajouta en manière de péroraison :
— Tu as dit une chose vraie, tout & rheurc, Jean Lapin. On ne peut pas tuer deux fois le môme homme. Tu as aéjâ ton compte avec le courrier, on peut essayer du maire. C’est tout prolit, mon garçon.
— - Vous avez raison, père, dit la Fouine avec un calme effrayant.
M. Jalouzet, le vieux propriétaire dont avait parlé le père Leloup à Jean Lapin, était un homme «le soixante-dix ans, grand, sec et vert, et quelque peu voilai rien.
A part do petits travers, c'était un excellent homme, ni avare ni prodigue, taisant élever à Paria ses deux neveux, «mi étaient scs héritiers uniques, donnant aux pauvres, faisant beaucoup de bien, et généralement aimé de tou» scs voisins. Le curé lui-méme se risquait à lui demander pour son église, cl malgré scs principes. M. Jalouzet ne refusait jamais.
Il avait une grande fortune honnêtement acquise dans le commerce des bois, et il n'avait jamais voulu se marier.
Sa propriété, une manière de petit castel épargné par la Uévolutiuu et tlaoqué d’une grosse ferme, était isolée au fond d'un vallon assez sauvage. Mais M. Jalouzet était chasseur. malgré son grand Age, et le site lui plaisait. Il vivait à la Gombette depuis plus de vingt ans, et n'en sortait «pie pour aller à LancuviUc pour quelques affaires d'intérêt. Malgré la situation isolée de sa maison, il prétendait que les voleurs n'exbtaicnt pas, que les assassins étaient une fiction pure, et il ne voulait pas croire qu'on eût tué le courrier quinze jours auparavant. Ce jour-là, veille de N’oél, M. Jalouzet, avait reçu la visite des gendarmes nouvellement installés, car ainsi que l avait dit le vieux Leloup, on avait changé la brigade. M. Jalouzet devait celte visite à sa position de membre du conseil municipal.
Messieurs, leur avait-il dit en leur offrant un verre de
vin blanc, on vous a dit sans doute beaucoup de mal du pays, mais n’en croyez rien ; à part quelques braconniers, il n’y u ici que de brav es gens.
— Cependant, observa le nouveau brigadier, ot» a assassiné le courrier !
C’est quehjue malfaiteur de passage.
— On nous a pourtant, reprit un autre gendarme, qui n’était autre que Nicolas Sautereau, parlé d’un certain Jean Lapin...
— Bah ! bah ! qu’est-ce qui le prouve ? Je connais Jean Lapin, c'est un fainéant, un braconnier... mais c'est tout ...
L’optimisme de M. Jalouzet n’avait point convaincu les gendarmes, et ils s’en étaient allés en se promettant de se mettre en campagne dès le lendemain pour donner la chasse au terrible Jean Lapin.
A dix heures du soir, M. Jalouzet, les pieds sur les chenets, lisait son journal, lorsque la Marianne entra.
La Marianne et son mari Manbert, le garde-chasse, composaient tout le domestique de M. Jalouzet.
Eh bien, monsieur, dit la Marianne, venez-vous à la
messe de minuit ? c'est Noël...
Sur sa réponse négative, la Marianne lui dit avec un sourire : — Vous ne venez pas ù la messe, c’est ronvenu. Mais i omme tous les gens de la ferme y vont, et qu’on ne peut pas vous laisser seul...
• — Hein? plait-il ? exclama M. Jalouzet, et pourquoi ne peut-on pas me laisser seul ? est-ce que j’ai peur de quelque chose, moi ?
— Il v u pourtant assez de mauvais sujets dans le pays.
— Ta ! ta : ta ! voilà que lu parles comme le brigadier de
gendarmerie, toi !
— Vous pouvez être malade...
— Je me porto comme un charme.
— Avoir besoin de quelque chose.
— Vieille sorcière ! me laisseras-tu liMiiquilf • ?
Fl M. Jalouzet congédia la Marianne.
Mais celle-ci dit à son mari :
— Tu resteras, toi, faut le veiller.
Haubert était de f école de son maître.
— Ça me dérange, dit-il.
— Et |K>urquoi donc ça ?
— Parce que je voulais aller passer la veillée a la ferme des Roussettes.
— Vieil ivrogne 1 dit la Marianne, tu as cinquante ans sonnés; si tu vas aux Roussettes, c’est pour boire toute la nuit, sans compter qu«.‘ lu regarde» eu dessous lu Marinettc, la fille de la ferme. Tu res ter as ici, je le veux !
Maubert était en puissance de femme et ne passait pas dans le pays pour porter précisément les culottes dans son ménage ; mais, comme toutes les natures faibles, il avait sois réserves. Il parut donc sc résigner.
— Soit, dit-il, je resterai.
El il s’établit au coin du feu de la cuisine.
La Marianne alla rejoindre les fermiers qui [karlaicnt cil troupe |K>ur Laneuville.
Maubert fil grand bruit eu fermant les portes cl les fenêtres.
La Marianne, en s'en allant, disait :
— Monsieur a beau dire que le pays est sain comme l’œil, moi j'ai idée qu'on n’a jamais de trop lions chien» de garde chez soi.
Les chiens de garde auxipiels elle faisait allusion étaient deux énormes molosses, le chien et la. chienne.
Quand Maubert eut calculé que sa femme et les fermiers étaient loin, il se dit :
— Monsieur va se coucher. Quand il sera au lit, je filerai .
Il n'attendit pas longtemps. M. Jalouzet quitta le petit
salon du rez-de-chaussée où il prenait ses repas et dans lequel il passait ses soirées. Puis il prit son bougeoir, et traversant la cuisine, il aperçut Mauhert qui fumait sa pipe au coin du feu.
— Tu ne vas doue pas à la messe, toi 1 lui dit-il avec ironie.
— Non, monsieur, répondit Maubert.
— Comprends-tu ta coquine de femme, reprit M. Jalouzet, qui veut absôlument qu’il y ail des voleurs dans le pays !
— Peuh! fit Maubert, vous savez bien, monsieur, les femmes, c'est toujours peureux. ■
— Tu as raison, bonsoir.
El M. Jalouzet s’alla coucher.
Alors Maubert remplaça ses souliers par des sabots, alluma une seconde pipe, prit son fusil et se «lit :
— Allons goûter la nouvelle cuvée du fermier des Rot «set ta.
Il détacha les chiens et les lâcha dans la cour; puis il siffla Barbouillât.
Barboiiillol élait un gros basset qui ne quittait jamais Mau- Iwrt, cl lui faisait tuer plus de lièvres et de chevreuils à lui tout seul qu’une meule entière.
Mais Barbouillot ne répondit point au coup de sifflet. r — Je sais ce que c’est, murmura le garde-chasse, c’est Vénus qui Icmpècho de venir... Mais gare ! si tu n és jwk malin... Jupiter t’arrangera à une jolie sauce.
Vénus et Jupiter étaient les deux chiens de garde.
Elle garde-chasse sortit sans bruit et s’en alla sansson basset.
Au moment où il lirait sur lui la porte du jardin, une femme cheminait gaillardement, un panier au bras, dans le sentier qui menait par le raccourci & Laneuville.
Maubert la reconnut.
— Hé ! la fermière ? cria-t-il.
Elle s’arrêta.
— Tiens ! c’est vous, Maubert ?
— Oui, où vas-tu donc ?
— A la messe, pardinc !
— Et les hommes ?
— Ils sont au cabaret, donc ! El vous, où allez-vous ?
— Aux Roussettes.
— Farceur ! va... Elle a de beaux yeux la Mariucllc.
— Tais-toi, braillarde! dit le garde d’un air fat.
Maubert ne partageait pas les opinions do tout le pays à
l'endroit de la hotline. Il la trouvait une belle fille et sc risquait parfois à causer avec elle.
— El» bien ! voisine, lui dit-il en clignant de l’œil, te voilà désolée, hein ?
— Pourquoi donc ça ? fit-elle en riant.
— Mais dame ! parée que, dit-on, Jean Lapin a fait un mauvais coup.
— C’est des calomnies, dit la Fouine.
— A-t-il filé au moins ?
•“ Ne me dites pas des bêtises, Maubert. Vous feriez mieux do me donner à boire.
— Je veux bien, dit le galant Maubert,
Et il rouvrit la porto du potager.
•— Seulement, ait-il, faut pas faire de bruit, de peur de réveiller le vieux.
— Il est donc couché ?
— Oui.
Maubert introduisit la Fouine dans la maison.
Les (‘liions, comme elle traversait la cour, donnèrent un coup de voix; mais Maubert le» lit taire. Il alla tirer du vin blanc et déteira quelques marrons qui cuisaient sous In rendre.
Tout & coup la Fouine se leva :
— lié! dit-elle, vous voulez donc, que je manque la messe, vieux farceur ?
— Non, dit Maubert. Moi, je vais aux Bonnettes.
Us quittèrent la cuisine et traversèrent de nouveau la eour.
Mau) iert marchait devant. La Fouine ouvrit son* panier et jeta dans la cour quelque chose qui ressemblait A un morceau de viande. Les chiens se précipitèrent dessus.
Mais Maubert ne vit rien.
Une fois sur le chemin, tous deux se séjiarèrenl.
La Fouine prit la roule de Laneuville.
Maubert s’en alla vers les Roussettes A travers champs.
Cependant In Marianne cl les gens de la ferme de la Gombette étaient allés A la messe de minuit.
La Marianne, qui daubait volontiers sur son vieux maître tout en lui étant tort dévouée, se plaignait de l'entêtement du vieillard et de son optimisme.
— Croyez-vous pas, Jérome, disait-elle au fermier, que les gendarmes sont venus aujourd'hui ?
— Je les ai vus. dit la fermière.
— Et Monsieur leur a dit que le pays était sûr, qu i» ne s’y commettait jamais de crimes, et que c’était bien certainement un étranger qui avait tué le courrier.
— Comme si ou ne savait pas quo c’est Jean Lapin, dit Jérôme.
— Ah! le brigand ! dit La Marianne. Si on le prend, celuilà, son compte sera bon.
— Oui, mais on ne le prendra pas. Voici quinze jours qu’on le cherche, et vous pensez bien que depuis quinze jours il a eu le temps de voir du pays.
— - Moi, dit la Marianne, j ai idée du contraire.
— Comment cela ?
— Il a des amis dans le pays. Les Leloup l’auront caché.
— Oh 1 les brigands, exclama Jérôme, je me méfie encore plus d’eux que de Jean Lapin, moi; c’est des assassins et des voleurs.
— Parlez donc pas de ces gens-là, Jérôme, ça porte malheur.
U y avait un petit pâtre qui était du voyage et cheminait silencieusement à côté de son maître le fermier.
On l'appelait Jean Blanc.
— Moi, dit-il timidement, j'en sais plus long que je n’en ai l’air.
— Et que sais-tu, toi, petiot ? demanda la Marianne.
^ — Si A l’époque du toucheur de Ixeufs qu'ils ont assassiné, j’étais allé avec les gendarmes, j'aurais Wn su trouver le cadavre.
— Ah ! fit la Marianne.
Mais le fermier cul un geste d’effroi.
— Tais-loi, petiot, dit-il, faut pas nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. Si les Leloup savaient que tu jases sur eux, ils te feraient un mauvais parti.
— Eh bien, moi. dit la Marianne, je trouve que vous avez tort, père Jérôme : si les honnêtes gens ont pour, les coquins iront leur train. Parle donc, petiot, que sais-tu ?
— C’est bon, dit le pâtre que rnmnoncsinlion de Jérôme rendait prudent; quand il faudra parler, je parlerai. A présent, c’est pas la peine, et personne ne parle plus du toucheur de bœufs.
Comme ou approchait du village, la Mari time dit encore :
— Moi, j’ai regret d'avoir laissé Monsieur seul.
— U n’est pas seul, puisque Maubert est resté, observa la fermière.
— Maubert ? ali ! bien oui, dit la Marianne avec aigreur, vous ne le connaissez pas... 11 tèche sur pieH d'aller aux Rous-
settes. C’est un coureur... nous n’aurons pas été partis qu’il se sera sauvé par la porte de derrière.
— Bail ! dit le père Jérôme, Monsieur dort bien tranquillement, lui, et il n'v a pas besoin de Maubert pour le garder. Est-ce qu’il n’v a pas Jupiter et Vénus ?
— Ce sont de lionnes bêtes, ça c’est vrai, dit la Marianne, mais c’est égal, je ne suis pas rassurée.
— Cette nètise ! dit le fermier. Voici cent ans que nous sommes fermiers de jière en fils, à la Combettc, jamais il u’est rien arrivé.
— J’ai idée d’un malheur, dit la Marianne.
Comme elle parlait ainsi, un bruit de sabots résonnant sur la terre durcie se lit entendre dans le lointain, derrière la petite caravane.
La Marianne se retourna.
— Tiens, dit-elle, il y a des gens encore plus en retard que nous pour la messe.
Mais la personne qui venait derrière elle marchait rapidement, et bientôt, an clair de lune, on put voir une femme qui approchait, un panier au bras.
— Tu as bien fait de taire ta langue, dit le fermier ail petit pâtre. Quand on parle du loup, ou en voit la queue.
El le fermier se mil à rire de son grossier jeu de mots.
Dans la femme qui marchait derrière eux et qui les eut bientôt rejoints, il avait reconnu la Fouine.
— Ah ! ait tout bas la Marianne, cette femme me fait horreur.
— Je ne dis pas non, répondit Jérôme le fermier, mais en ce monde faut être politique et ce qu’on dit des Leloup ne nous regarde pas,
— Vieux tremhlenr ! fit la Marianne.
La Fouine les rejoignit.
— Bonsoir, Madeleine, lui dit le fermier d’un ton patelin.
La Fouine répondit :
— Bonsoir, père Jérôme. Il fait froid ee soir, hein?
— Brrr! fit le fermier. Si les femmes ne tenaient pas tant à la messe de minuit, je me trouverais bien plus plaisamment dans mon lit.
— Moi, dit la Fouine, ce n és! pas A la messe que je vais.
— El où vas-tu donc, Madeleine ?
— Je vais chercher mes hommes, qui font Noël dès la veille.
— Ils sont au cabaret ?
— Justement, et ils se querellent bien sur avec quelqu’un. C’est sottisier comme tout, ces gens-là, surtout le vieux.
El la Fouine doubla le pas, cl dépassa le fermier et sa bande.
Le père Jérôme arriva bientôt aux premières maisons de Laneuville.
L’église était tout au bout du village, mais le cabaret était A l’entrée, juste en face du bâtiment de la gendarmerie. Le cabaret, unique clans le pays, car il y avait le café, tenu au celais de la poste, par Bridai, avait pour enseigne : Au petit vin blanc aAoaUon. Les |taysan* seuls le fréquentaient ; les demi-monsieur, les artisans, allaient au café de la Poste. Le cabaret était le rendez-vous des fermiers, des marchands de porcs et de bœufs, des valets de ferme, qui cherchaient à changer de condition. Il était tenu par une femme qui avait une mauvaise réputation, la Bilin, mais qui passait pour faire crédit; aussi, la pratique abondait.
En passant, le père Jérôme jeta un coup d'œil A travers les carreaux sales de la croisée qui donnait sur la rue. Le cabaret était plein de monde. Au milieu, il y avait une table couverte ami tapis graisseux, à laquelle étaient assises quatre personnes qui jouaient A l'impériale avec des caries qui avaient dix années de service.
Le père Jérôme reconnut dans deux des joueur* le vieux Leloup et un de ses fils. L'autre, le mari de la Fouine, était debout, sous le manteau de la cheminée, fumant sa pipe.
La Fouine était attablée dans un coin avec la Bilin, et buvait fort gaillardement la chopine de vin blanc.
Quelques paysans étalent groupés çà et IA, derrière les joueurs, cl le plus grand calme, chose rare, régnait dans le cabaret.
Mais le père Jérôme eut bientôt l’explication de ce l>on ordre qui régnait dans l’établissement.
Un gendarme était assis an coin du feu et causait paisiblement avec un fermier.
Les gendarmes ne incitaient pourtant le pied dans le cabaret que pour intervenir dans quelque querelle.
— Voilà qui csf drôle ? pensa le fermier.
Et il continua son chemin vers l’église où les femmes et le petit pâtre étaient déjà entrés.
La messe fut longue ; il était deux heures du matin quand on en sortit.
La Marianne disait :
— J’ai méfiance de ces brigands de loups ; faut nous en retourner.
Jérôme répondit :
— Les trois loups et la Pouine étaient au cabaret de la Bilin ; ils doivent y être encore.
En effet. Jérôme ne se trompait pas. Seulement, cette fois, au lieu de regarder à travcis les vitres, il entra. Le cabaret était toujours plein de monde ; les Leloup jouaient aux cartes, la Fouine se laissait luliuer par tout le monde, et le ffcn larme avait été rejoint par son camarade.
— Eli bien ! dit le père Jérôme, personne ne s’en vient donc avec nous ?
Le vieux Leloup le regarda :
— Ma foi, voisin, dit-il, le temps est dur dehors; c’est fête demain, autant vaut rester au chaud.
Jérôme but une goutte d'eau-dc-vie. rejoignit les femmes et le pâtre, et la jM*tile caravane continua son chemin vers la Comheltc.
— Je voudrais bien savoir ce que font les gendarmes chez la Bilin, dit le petit pâtre.
— Je m’en doute, répondit Jérôme.
— * Ah ! lit Jean Blanc.
— Les gendarmes sont tout nouveaux , comme lu sais; ils se mettent dans l’esprit le visage de chacun.
— Vous croyez que c'est ça, notre maître?
— Ensuite, continua le fermier, ils savent aussi bien que nous que le vin délie la langue.
a, c’est vrai.
t ils espèrent que quelqu'un lâchera un mot louchant Jean Lapin, qu'ils cherchent.
— Fameusement raisonné tout de même! murmura le petit pâtre.
La Marianne marchait en tête de la troujH» et paraissait avoir des ailes.
— Je ne serai tranquille, disait-elle, que lorsque j’aurai trouvé Monsieur dormant paisiblement dans son lit.
Il v avait bien une heure de marche de Lancuvitle A la Comhclle. Aussi éliit-il plus de trois heures lorsque le fermier et ses gens arrivèrent à la porte de la basse-cour.
— Hé? Haubert? cria la Marianne.
Mauborl ne répondit pas.
— Le vaurien! dit-elle ; il aura jiourlant fallu qu’il aille' aux Roussettes.
Elle frappa deux fois et n’obtint pas de réponse.
— Passez par la ferme, Marianne, dit le père Jérôme.
La ferme communiquait par une porte avec la cour de la Gombette.
— Ne faisons donc pas de bruit , dit encore la Marianne, il ne faut pas réveiller Monsieur.
— Les « biens ne disent rien, observa Jean Blanc.
— Imbécile ! répondit Jérôme, ils nous auront reconnus.
Et 11 entra dans la basse-cour de la ferme, où tout était
dans le même ordre qu’à son départ.
La Marianne courut à la porte de communication.
— lié ! Maubcrt ? gredin ! ivrogne ! répéta-t-elle.
Jtfaubert ne pouvait répondre : il était à la ferme des
Roussette*.
La Marianne entra dans la cour.
— Mais où donc sont les chiens ? fit-elle.
Jérôme la suivait.
— Hé ! Jupiter ! ici, Vénus ! appela-t-clle.
Puis elle se heurta à quelque chose de fiasque cl de réfistant tout à In fois, qui la fil trébucher.
— Seigneur Dieu ! exclama-t-clle, c'est la Vénus !... cl elle est morte !
Au cri de la Marianne, le père Jérôme accourut.
Puis la fermière et aussi le petit pâtre Jean Blanc.
Il faisait clair de lune.
Marianne regardait d'un œil stupide le cadavre de la chienne, Comment était-elle morte ? Le fermier la palpa en tous sens; elle n'avait aucune blessure apparente et pas de >ng autour d’elle ni sur elle.
— Seigneur Dieu ! s’écria la servante, il est arrivé un malheur... Jupiter ! où est Jupiter ?
On entendit alors un gémissement plaintif dans un coin de la cour.
Le petit pâtre se dirigea vers l’endroit d’où il partait et vit, non point Jupiter, mais Barbouillot, le gros basset, qui sc traînait péniblement sur le sol.
Le petit pâtre voulut le prendre dans ses bras et se trouva aussitôt inondé de sang.
— Ah ! dit-il, on a voulu tuer le pauvre chien...
En effet, Bariiouillot avait reçu à travers le corps un coup de fourche qui avait mis à nu ses entrailles.
Pendant ce temps , la Marianne retrouvait à dix pas de celui de la chienne le corps roidi de l’autre chien.
. Il y eut alors parmi ces deux hommes et ces deux femme* un moment d’épouvante suprême. Ils se regardèrent avec Stupeur . évitant de se communiquer leur impression de mutuelle horreur.
— On a assassiné Monsieur! s’écria enfin la Marianne, et peut-être avec lui mon pauvre Maubcrt.
E (die courut vers la porte de la maison. •
Mais Jérôme l’atteignit un peu avant et lui prit le bras.
— Etes-vous folle ? dit-il.
— El pourquoi donc, serais-je folle ? exclama-t-elle avec une explosion de douleur.
— Parce que, si vous dites vrai, les assassins sont encore dans la maison, et qu'ils nous feront un mauvais parti.
— Maubcrt ! Maubcrt ! criait la Marianne affolée.
Mais les gémissements ilu Iwssol lui répondaient seuls.
— Maître , dit le petit pâtre , qui était courageux, je vas chercher les fusils.
La fermière s’était prudemment placée derrière son mari. Le |>ère Jérôme n’osait ni avancer ni reculer.
Jean Blanc revint avec une lanterne cl deux fusil».
Jérôme hésitait à prendre une de ces armes.
— Faut être prudent, répéiail-il.
Mais la Marianne s’empara du fusil
— Viens, dit-elle é Jean Blanc.
El repoussant le fermier qui essayait de la retenir encore, elle mit bravement son passe-partout dans la porte d’entrée, car cette porte était fermée, et évidemment s’il était entré de» malfaiteurs dans la maison, de deux choses l’une, ou ils avaient pénétré par une autre issue, ou il» s’étaient servis d’une faus'O clef et avaient refermé la porte.
Le petit Jean Blanc, son fusil armé, tenait la lanterne de la main gauche.
Tout à coup et comme elle pénétrait dans le vestibule, la Marianne s’arrêta encore.
— Du sang ! dit-elle.
Il y axait en elfel des traces de sang sur les mur» qui étaient blanchis A la chaux.
Un sileuce de mort régnait dans la maison.
Soudain, Jean Blanc, qui marchait le premier, jeta un cri d’horreur. Il venait d’atteindre l'escalier qui du vestibule montait à l’étage supérieur. El sur la première marche de cet escalier, était un cadavre, un cadavre à demi nu, horriblement défiguré, le visage couturé de blessures épouvantables et le crâne brisé d’un coup de hache.
Ce cadavre, c'était relui dp l'infortuné propriétaire de la Gombette, de M Jalouzel. Tout autour de lui, il y avait les traces d'une lune qui avait dû être terrible. Le vieillard tenait encore un fusil dans ses mains crispées. Il le tenait par le canon, preuve qu’nprès avoir fait feu sur ses assassins, il s'en était servi nomme d’une massue.
Au bout du vestibule était la porte du potager.
Celle-là était ouverte.
C’était par là que les assassins étaient entrés, par là sans doute qu’lit avaient pris la fuite.
— Maubcrt ! Maubcrt ! répétait la Marianne d’une voix éteinte, où es-tu?
Elle s'ét iit élancée vers la cuisine, avec l’affreux pressentiment qu’elle allait y Iruuver son mari égorgé.
Mais Maubcrt n’v était pas; tout même y était en ordre et semblait témoigner que les assassins avaient dédaigné d’y pénétrer.
Le père Jérôme , revenu de -a terreur première , s'était hasardé à suivre la Marianne et Jean Blanc dans la maison.
La Marianne criait cl pleurait ; les dents du petit pâtre claquaient.
Le père Jérôme vil le cadavre de sou maître et prit la fuite; mais quand il fut dans l i eoar, il se ravisa.
— Je vais ohiH'cher les gendarmes, cria-t-il.
El il prit sa course vers Lancuviilc, criant plus fort encore que la Marianne.
A deux portées de fusil de h ('ombelle, il rencontra des
ens qui s en revenaient de 1a messe; c'étaient les fermiers
u val de Niotly, une ferme isolée au milieu des bois. Ce* gens-là étaient* trois et tous armés de fusils, le fils et les deux boaux-frères. Ils écoulèrent lout frémissants le récit du vieux Jérôme, et le plus jeune Iqi dit :
— J ai bonnes jambes, j’armerai avant vous A Laneuville.
Lo père Jérôme rebroutn donc chemin avec les deux
autres et revint à la Gombette.
Alors, se «.cillant soutenu, et en attendant l'arrivée des gendarmes, le fermier proposa bravement de visiter la maison.
Lu Marianne avait le délire, et son énergie avait fuit place ù une sorte de prostration.
Le petit Jean Blanc . seul , conservait toute sa présence d’esprit. Quant à la fermière, elle était allée s'enfermer dans le grenier ^ fourrage.
Les gens du val «le Niolly étaient courageux. Ils visitèrent bravement la maison.
Partout les traces de la lutte sans merci qu’avait soutenue le malheureux vieillard. Meuldes renversés, portes brisées, du sang partout.
Il s'étail sans doute éveillé en sursaut et s’était levé pour nller au-devant des voleurs, car c'étaient des voleurs, on n’en pouvait douter en voyant les tiroirs du secrétaire forcés.
M. Jalouzet avait ‘touché quelques jours auparavant une somme considérable eu or, prix d'une coupc «le bois, quelque chose comme quarante mille francs.
La Marianne, hébétée, continuait A répéter :
— Mayhert? où est Mauberl?
Les gendarmes arrivèrent au grand galop, suivis du jug«;
«le paix.
Le jour commençait à poindre , et les fermiers du val «le Niolly avaient constaté facilement que les aïwassius étaient sortis par le potager et av aient gagné le bois.
Le i.isii du vieillard était tlécliargé des deux canons, preuve qn'il avait fait feu deux fois.
Dans le potager, il y avait un reste de neige, et sur cette neige des gouttes de sang. L'un des meurtriers était donc blessé.
Au premier élagi?, il y avait un grand salon qu'il fallait traverser pour arriver A là chambre A «muclier de M. Jalouzet.
En fuce des croisées était une glace et celle glace avait été brisée d’un coup «le hache.
Pourquoi ?
Le juge de paix, le brigadier, les fermiers eux-mêmes se posaient celle question sans la n'soudre. Les uns voulaient que la victime eut esquivé un premier coup qui serait allé frapper la gl icc. Les autres disaient que sans doute les assassins avaient pris la glace pour une porte vitrée.
Alors le gendarme Nittolas Sautereau, notre ancienne connaissance, prit la |»arolc à son tour.
— Ce n’est pas cela, dit-il. •
— Qu’est-ce donc ? demanda le juge de paix un peu piqué.
— • Nicolas montra l’une des fenêtres qui était encore
ouverte.
— Cette nuit, dit-il, il faisait clair de lune.
— Oui.
— Il est venu sans doute un moment où les rayons de lune ont dit frapper directement la glace.
— Eli bien ?
— L'uu des assassins, celui «pii «Hait armé de h hache,
poursuivit Nicolas, s«’ra entré ici, à ce momcnt-lA. Il aura marché droit devant lui, se sera aperçu dans la glaco sans se reconnaître, et, croyant avoir affaire a un ennemi, il aura déchargé un coup detiàcho sur le défenseur imaginaire «lu pauvre vieillard. 9
Ceci était tellement logique «|uc tout le monde se rangea à l’avis de Nicolas.
Ou avait transporté le cadavre sur sou lit, et dix à douze l«er$onnes, outre la justice, se trouvaient dans la chambre, car plusieurs habitants de Lancuvile avaient, en apprenant la sinistre nouv elle, suivi les gendarmes.
Le nom de Jean Lapin circulait dans la foule.
Quelques- uns y mêlaient celui des Lcloup.
Mais le père Jérôme dit ;
— Ce ne peul pas être eux qui ont fait le coup. Ils sont A Laneuville depuis hier soir.
— C’est vrai ! lépélèrcut plusieurs personnes qui avaicut vu la famille mal famée établie tout enliére «huis le «cabaret de la Bilin.
Le juge de paix était un homme jeune cl intelligent. Tout lui prouvait que les assassins étaient au moins deux ; il fit sur-le-champ ce raisonnement au brigadier de gendarmerie :
— Jean Lapin n’a d’autres accointances dans le pays que les Lcloup. Si les Lcloup sont étrangers au crime, Jean Lapin n’est pas le cou|iaMe, il faut chercher ailleurs.
En Ce moment Militait arriva.
Le garde-chasse apprit avec stupeur ce qui sVtail passa', et il vint se jeter tout en pleurs sur le corps d<« son maître, en s’accusant d’avoir causé sa mort.
La Marianne élail comme folle.
Cependant il ne suffisait pas «le constater le crime, il fallaitrechercher les assassins.
L«' brigadier parlait de faire une haüuc dans les bois environnants. M tis Nicolas Sautereau le prit à jmrt :
— Mou brigadier, dit-il, je désirerais veus dire «leux mots en particulier.
— Parlez, dit le brigadier, & qui on avait recommandé Nicolas comme un homme intelligent et résolu.
— Au lieu de battre les bois, dit-il, si vous voulez me laisser faire, nous tiendrons les assassins avant demain.
L<* brigadier le regarda avec étonnement.
— J’ai mon idée, ajouta Nicolas.
— Voyons, camarade, expliquez-vous, dit le brigadier,
Nicolas avait attiré son chef «Uns l'embrasure do la croisé»?,
et il parlait assez bas pour que nul lie put entendre ce qu’il allait lui dire.
— Ecoulez, brigadier, dit-il, vous m’avez envoyé cette nuit «‘liez la Bilin ?
— Oui.
— Avec l’espoir «pie nous entendrions, mon camarade et moi, quelques mots sur Jean Lapin, 1 assassin du courrier.
— Eh bien 1
-—Les Lcloup, «pie j’ai suivis constamment des yeux, soûl venus avec affectation, dès «lix heures du soir, et ils se sont mis A jouer. On m’avait dit qu’il» étaient querelleurs, mais ils sc sont conduits fort paisiblement. Leur femme, la Fouine, comme on l’appelle, est arrivée un pou avant minuit. Elle avait un panier au bras. Ce panier était vide. Je l’ai surprise échangeant un regard d'intelligence avec ses hommes, et, dès lors, j iii cru comprendre qu’ils nVlaienl venus les uns et les autres que pour établir un alibi. Vers une heure du malin, il y a une nersouno qui a dit : « Jamais je n'ai vu le temj>s si dur. et il fait bon «'Ire dans son lit. » Un autre a répondu : « Si Jean Lapiu est dans les bois, il ne doit pas avoir chaud. « La Fouine et le vieux se sont regardés, et il m'a semblé «pie le vieux souriait.
— Eh bien ! dit le brigadier, quelle conclusion tirez-vous de 'cela?
— J’en conclus, répondit Nicolas, que très-certainement les Lcloup avaient connaissance du crime qui allait avoir lieu.
— Vous croyez ?
— El «pie s’ils ne sont pas matériellement complices, ils l<; sont moralement.
— Et vous soupconuez Jean Lapin ?
— Uni, dit Nicolas avec conviction ?
— Mais il n’était pus seul. Q.ii doue i’a aidé ?
— Voilà ce que nous saurons, si vous voulez vous lior à moi. J’ai vécu avec les Arabes, j’ai été prisonnier citez eux, et les Arabes sont merveilleux quand il s’agit de découvrir un voleur ou un assassin.
Tandis que le brigadier et Nicolas causaient ainsi, le juge de paix cl son greffier continuaient leur enquête.
La situation venait de se compliquer singulièrement par l’arrivée de Mauberl.
De l’aveu de Jérôme le fermier et de la Marianne, Haubert avait été laissé dans la maison. Mauberl affirmait avoir passé la veillée A la forme «les Roussettes, et Mauberl «'tait regardé dans le pays comme un très-bonnête homme, très-ailaché a
son maître. Mais les apparences semblaient le rendre complice de l'assassinat, cl le juge de paix lui dit :
— Haubert, je suis obligé de nous mettre en état d'arrestation. Je ne doute pas que vous ne pan cnier ft prouver trèsclairement votre innocence, mais la justice doit prendre toutes ses précautions.
Haubert était tellement anéanti qu'il n'opposa aucune résistance. Mais la Marianne jeta de grands cris, attestant l lionnéteté de son mari et son dévouement au malheureux M. Ja* Ion /.et.
Pendant ec temps, Nicolas disait tout bas au brigadier : Cet homme, j'en suis aussi convaincu que tout le monde, est innocent ; mais le juge de naix a raison de le faire arrêter.
— Pourquoi ? demanda le brigadier qui était loin d'avoir l’intelligence de Nicolas.
— Parce que l'arrestation «le cet homme va donner une certaine sécurité aux véritables assassins, et nous permettra de les rechercher sans leur donner l'éveil.
— Vous avez raison, dit le brigadier.
Pendant ce temps, la Marianne se lamentait et disait :
— Il n'v a qnc les loups qui nient pu faire le coup.
— Taisez-vous, femme, répondit Nicolas, les gens que vous accusez n'ont pas quitté Laneuville.
Il dit deux mots au juge île paix qui donna l'ordre d'évacuer la chambre où l’on avait porté le cadavre.
Puis le brigadier et l’autre gendarme se cliargèrem d'emmener Haubert à la prison.
Nicolas cl le nouveau ganle-chamjfétre demeurèrent A la Gombette.
La Marianne, tout en larmes, sc jeta au cou de son mari.
— N'aie donc pas peur, femme, lui dit Haubert, est-ce que les gens des Roussettes ne sont pas lit pour dire que j’ai liasse la nuit avec eux ?
Le calme de Haubert était dû à un mot que Nicolas lui avait glissé à l'oreille :
— Laissez-vous arrêter, lui avait-il dit, c’est le seul moyen de pincer Jean Lapiu cl ses complices.
Mais la Marianne, qui n’avait rien entendu, eut une nouvelle explosion de douleur, quand elle \it qu’on emmenait son mari.
— Il est innocent ! criait-elle, c’est les loups qui ont fait le coup. Oh 1 les brigands !...
Le juge de paix se retira et donna l’ordre d'évacuer la ferme et la maison.
11 v avait bien une trentaine de personnes. Les uns, car Ni cotas et le garde-champêtre fermèrent les portes, restèrent au dehors. Les autres suivirent le juge de paix, sou greffier et les deux gendarmes qui emmenèrent le prisonnier.
Le père Jérôme et le petit pâtre étaient demeurés dans la maison avec la Marianne.
La Marianne interpella tout à coup Jean Blanc :
— Ah ! lui dit-elle, lu as pourtant dit que lorsqu'il faudrait parler, tu parlerais.
— - Ça c’est vrai, répondit Jean Blanc.
Nicolas l'entendit :
— lié ! que peux-tu avoir à dire ? lui demanda-t-il.
— Je n'ai pas peur, moi, reprit Jean Blanc, je diiai tout.
— Que diras-tu ?
— Je sais où pourrissent les os du touelieiir de bœufs.
— Al. !
— Les gendarmes les auraient trouvés, s'ils m’avaient ''mmené...
— Eh bien, je t'emmènerai, moi, lui dit Nicolas.
Le gnrdochampétre et Jérôme écoulèrent avidement; mais ils furent déçus dans leur attente.
Nicolas s’enferma avec Jean Blanc dans une pièce attenante à celle où était le cadavre, et il lui dit :
— Parle, maintenant, mon garçon.
— C’est toute une histoire, réjmndii le pâtre.
— Ça ne fait rien, dis toujours.
— tes Leloup ont une cachette â la fringale et le bon Dieu lui-même ne la trouverait pas s’il se faisait gendarme,
— Coinineul l'as-tu donc trouxée, toi ?
— C’est que j’ai couché une nuit â h Fringale, je m'étais perdu dans les bois et il neigeait fort ; je rencoutrai Jean Lapin qui venait de tuer un sanglier de prés de trois cents.
* — Petiot, me dit-il, si tu veux me donner un coup fie main pour porter ce cadet-lâ jusqu’à la Fringale, il y aura pour loi une pièce de trente snus.
« — Je veux bien, répondis-je, si on veut m’accorder une assiette de soupe et une botte de paille à la Fringale.
« — Ça va, me dit-il.
« Nous passâmes une corde aux quatre jambes du ragot que nous réunîmes ensemble ; puis le fusil de Jean sous les cordes. Il plaça le canon sur son épaule et la crosse sur lu mienne, et nous portâmes ainsi le sanglier.
« Les Loup étaient contents ; on me fil souper et coucher. Mais j’étais curieux, moi, comme bien vous pensez, et, en place de dormir sur ma botte de paille, daus un coin de la cuisine, je lis semblant de ronfler et j’écoutai tout ce qu'ils disaient.
u — Faut se méfier ! disait la Fouine. Les gardes ont l’œil sur toi, Jean.
« — Ht la cuve pourquoi donc qu'elle est faite ?
« — Ab! c’est vrai, dit la Fouine.
n |.e vieux Loup se mit â rire.
« — Après ça, dit-il, quand nous irons y chercher le sanglier, peut-être bien qu’il lui manquera un jambon. Le ton— « heur «le b«eu(s a peut-être faim.
« Je frissonnai à ces mots, «pii arrivèrent distinctement ù inon oreille.
« — Taisez-vous, père, dit la Fouine. Vous oubliez ce gars «pii dort là.
« — El il fait bien de «lormir, dit Jean Lapin, cuir je l’aurais bientôt assommé s’il s'éveillait mal â propos. * Vous jiensez bien, acheva Jean Blanc, «pic je n’ai pas ouvert l’œil jusqu'au matin.
— Et c’est lâ tout ce que lu sais ?
— Oui.
— C’est bon, dit Nicolas, on en tirera profit. Ce soir, tu viendras avec moi.
— Où donc <;a ?
— A la Fringale.
Tout en soutenant qu'il était brave, Jean Blanc ne put se défendre d’un léger frisson.
Nicolas prit une feuille de papier et écrivit :
< Monsieur le juge de paix.
a Je crois être sur la trace des véritables assassins ; mais il est née «taire de laisser peser les soupçons sur le gartle- «•bass^ , Haubert.
■ Ce soir, â la nuit, je donne rendez-vous au brigadier et au gendarme Martin, dans le bois qui touche à la Gombette.
« Ils feront bi«-n de se déguiser.
« Il serait utile ne mettre en étal «l’arrestation, jusqu'à ce soir, le jeune homme qui vous portera celte lettre, de façon qu'il ne communique avec personne.
« Ce soir, vous le confierez au brigadier.
s Votre serviteur,
« Ntcot.vs, gendarme. »
Celte lettre écrite, Nicolas la remit à Jean Blanc, qui si* rendit à Laneuville sans sc douter qu’il passerait la journée en prison.
La journée s’était écoulée pour le hourç de Laneuville «h les environs dans une agitation extrême. 1. assassinat du malheureux vieillard avait jeté l'épouvante et la stupeur dans tout le pays.
Le’ nom «lu braconnier Jean Lapin était dans toutes les bouches. Mais il était avéré qu'il avait un complice. El <*o complice, quel élail-il ?
Un avait vu les Leloup à Laneuville durant toute la nuit. Au petit jour ils s'y Iroux-aienl encore, et le vieux avait «lomié le spectacle d’un homme en proie â la plus dégoûtante ivresse. L«*s soupçons ne pouvaient donc s'arrêter un seul instant sur eux. malgré leur déplorable réputation. Les hommes feignaient l'ivresse ou étaient réellement ivres. Lu Fouine allait et venait par les groupes qui «'étaient formés dans le pava, et dans lesquels on s'entretenait «le l'assassinat de M. Jalouzet. Elle recueillait l'impression générale, i»l.
Il Murdiiiit AVer préraiition, l'Jtie .11.
quand on la voyait, des murmures si’ taisaient entendre, car personne n'ignorait ses relations coupables avec Jean Lapin.
Ce ne fut que vers le soir que les Loups, comme on les appelait familièrement, s'en retournèrent il la Fringale, et, vers huit heures, on les eôl retrouvés au coin du leu de la ferme, devisant fort tranquillement.
Deux hôtes étaient avec eux; ces hôtes, on le devine, n’étaient autres que Jean Lapin et son nouvel ami le forçat évadé.
La Fouine disait en riant :
— T'as rudement de la chance , mon pauvre Lapin, c'est le .Maubert qu’on a arrêté.
— Oui, disait Jean Lapin, mais on dit partout, n'est-ce pas, que je suis un de ceux qui ont fait le coup ?
— Ça, c’est vrai, on le dit, mais si lu es bien sage, on le dira pour des prunes. La cachette que lu sais est bonne.
— Je ne dis pas non, répondit Jean Lapin, mais faudra- 1il y rester longtemps ?
— Au moins huit ou dix jours, mon Lapin.
— La Fouine a raison, reprit le vieux Loup. I.es magistrats sont à Laneuvillc, ils font leur enquête; ils en ont jnîur trois ou quatre jours. On parlait ee matin de faire venir un bataillon de troupe.
— Pourquoi faire ?
— Pour battre tous les bois des environs. Pour sôr, h justice viendra ici.
— On y est habitué, dit la Fouine, mais on s'en moque. Quand les’gendarmes trouveront la cuve, ils auront le ne/, creux.
— On n’v est pas mal à l'étroit, par exemple, reprit Jean Lapin.
— C’est vrai, mais tu as un bon matelas, ricana le vieux Loup.
— Est-ce que vous voulez parler des os du loiteheur de bœufs ♦ ricana Jean Lapin.
— Non, des cinquante mille francs que vous avez emportés de la Gombette.
— Avec ça, «lit la Fouine en riant, on peut vivre honwMo homme le reste de 'es jours.
— C’est mon intention, répliqua Jean Lapin, si la justice veut faire une crqix sur le reste.
— Avec tout ça, reprit le vieillard, faut faire vos romples.
— Quels comptes ? demanda la Fouine avec un rire.
— huit que Hiacun ait sa part.
— Ça, c’esi juste, dit le forçai.
— Oui, dit la Fouine, mais il faut que Jean et monsieur aient le gros lot.
— Pourquoi donc ça ?
— Mais dame ! ils ont fait le coup, eux.
— Oui, mais c’est moi qui l’ai indiqué.
— Je ne dis pas non, «lit Jean Lapin, je dois même convenir que je n’y pensais pas. .Mais si nous sommes pris, ce n’est pas vous qu on guillotinera, père Loup.
— Si vous êtes pris, nous le serons aussi.
— Comment ça ?
— C'est qu'on découvrira la cachette de la cuve et dedans les os du louclicur.
— Vous ave/, raison, père. Mais enfin, faut faire un accord, dit la Fouine. Quand monsieur et Jean s'en iront, ils nous laisseront dix mille francs.
— C'est bien peu, lit l’iipre vieillard. J'en voudrais quinze.
— Va |»onr quinze, dit Jean Lapin.
Le forçat lit pareillement mi signe de tête affirmatif.
Pendant relia conversation, le mari de la Fouine était monté sur le toit de la Fringale, son fusil à U main, et assis auprès du tuyau de la cheminée. De ce poste d'observation, il pouvait tout voir, à un demi-kilomètre ù la ronde, et signaler toute visite suspecte, en se penchant sur le tuyau et en faisant entendre un coup de sifflet.
La Fouine avait préparé le souper, et Jean Lapin avait annoncé qu’il avait un fort appétit.
Ou se mit à table.
— Pour dire la vraie vérité, «lit alors la Fouine, en taillant le pain dans les assiettes, je n'ai peur ni du brigadier, ni du gendarme Martin, ni du garde-champêtre qui est un simplrt
liifiot', nî m ine île tous les gens «le justice.
— Et de qui doue wtji peur, petite ? demanda le vieux % Lelonp.
J’ai peur de l'autre.
— Quel autre ?
— Le troisième gendarme, Nicolas, comine on 1’apneile. Il a un physique qui ne me revient pas. Co matin, il m'a dévisagée d*un regard que j’en ai eu froid dans le do*.
— Dali! lit le vieux, il n’est pus plus malin que le* autres.
— C’est égal, dit la Fouine, il marque mal pour inoi.
— Avec tout ça, reprit le vieux Loup qui voulait distraire la Fouine do »n* pressentiment», vous DO nous QVOX pas dit comment la chose est arrivée.
— Ali î voilà, dit Jean, on ne pense jamais à tout. Feuillette a bien empoisonné les deux chiens de garde, mai* elle a oublié le basset.
— Je ne l'ai pas vu, dit la Fouine; sans cela il aurait eu sa part de gâteau.
— Il a manqué tout perdre, le gredin. Nous sommes entré» par la cour, on escaladant le mur. Il faisait clair de lune. J’étais monté lo premier; je vois la chienne qui était crevée; je dis au camarade : *■ Passe-moi In hache. • Il me la passe. Je saule dans la cour; le camarade me suit. Tout A coup le basset se met à hurler. Je cours sur lui pour le faire laire ; mais il hurle plus fort. Un moment, nous avons eu - envie, le camarade et moi, de nous en retourner. .Mais 5e basset arriva sur nous, je lui as»êne un coup de hache et il roule tout sanglant aur le sol.
• — Son compte est bon ! dis-je.
« Et nous entrons dans la maison par la fenêtre du cellier qu'on laisse ouverte pour laisser prendre l’nir aux fromages.
« Mais le basset avait éveillé le vieux. Comme nous moulions l'cscaiier, une balle siffla.
c Le camarade se mit à crier; il était blessé A l'épaule.
« Je monte toujours; le vieux, qui était en haut do l'escalier, lire sur nous son second coup.
« Instinctivement j’ai baissé in tête. Sans cela j'étais mort.
« Alors v» n’a pas été long, vous pense/, hien, quoiqu’il se soit joliment défendu a\ee son fusil qu’il avait pris par le canon. En dix minutes nous Taxons expédié à coups de hache. Alors il ne fallait pas perdre do temps, nous sommes montés dans la chambre et nous avons forcé le secrétaire.
• Mais voilé que tandis que nous nous en revenions, nous traversons une grande salle; tout ;i coup il nie semble que je vois un homme qui vient sur moi; je laissé tomber les sacs d'écus je lève ma hache et je frappe...
o J’avais brisé une glace dans laquelle je m'étais aperçu au clair de lune, sans me roconnaiire.
« Kl voilà l’histoire I acheva Jean Lapin en se versant un verre de vin avec une effrayante tranquillité.
— C’est un lier homme, mon Lapin ! dit la Fouine avec un sentiment d’orgueil.
— Oui, répondit le meurtrier, mais faut savoir comment va finira.
— Quand on nous aura bien cherchés, dit le forçat, nous filerons. Bah ! dit-il en souriant, je suis venu de Hoeheforl en poussaul nue brouelle devant moi ; nous aurons du malheur si nous ne gagnons pas du pays.
La Fouine se mit à pleurer.
— Ça fait, dit-elle, que je ne le verrai plus.
— A savoir, dit Jean Lapin : j’ai idée do gagner la Belgique ouïe Luxembourg. Là on est tranquille avec de l’argent.
— Et j’irai le rejoindre, fil la Fouine avec joie.
— Vous viendrez tous, pardine, répondit Jean Lapin avec un sourire aimable à l’adresse du vieux. Mais, ajouta-t-il. je n'ai pas idée tout de même que ça se réalisera.
— El pourquoi donc ?
Jean Lapin eut un geste atroce, celui de se couper le cou.
— J’ai des pressentiments, dit-il.
— Moi pas, dit le vieux, tout ira bien.
— En attendant, reprit le forçat, fumons une pipe et puis nous irons nous coucher.
— Prenez garde, dit le hideux vieillard, de réveiller le toucheur de bœufs.
Mais comme il faisait cette cynique plaisanterie, un coup de sifflet se lit entendre dans le tu vau «le la cheminée. A ce bruit, b* fils Lcloup sauta sur 800 lusil.
— Allons ! me» enfant», dit le vieux, faut descendre dans la cave.
— Venez vite! dit la Fouine.
El elle souleva la trappe de la cave.
En môme temps, au risque de s'asphyxier, le mari de la Fouine tomba au milieu du feu. Ibs’étaii laissé couler par le tuyau de la cheminée.
— Je crois bien que voilà les gendarmes, dit-il. Bien qu’ils n’aient pas d’uuiforme, je le» ai reconnus.
La Fouine et les deux assassins avaient déjà disparu.
Le» gendarme» signalé* par le inaride la Fouine étaient au complot et un homme les accompagnait.
C’était le petit pâtre. Jean Blanc avait été fort étonné de se voir mettre en prison; mais quand d y avait élé, lo brigadier était venu lui expliquer que son arrestation n’était qu'une mesure de prudence, ce qui l’avait grandement rassuré.
A l’heure indiquée, le brigadier et le gendarme Martin, accompagnés île Jean Blanc, » étaient trouvés au rendez-vous donné par Nicolas.
La nuit était plus froide encore que la veillo, et il n’y avait personne dans tes champs.
La petite Iroupc s’était dirigée silencieusement à travers bais jusqu'à cette échancrure de terre au milieu de laquelle s'élevait la Fringale.
Cependant, avant de se montrer à la lisière du bois, les gendarmes avaient fait halle un moment. L'œil perçant de Nicolas avait vu briller quelque chose sur le toit de la ferme. C’était un rayon de la lune qui tombait d'aplomb sur le fusil du (ils Lcloup. placé en sentinelle sur le toit.
— Il y a donc une jjirouetlo sur la ferme? fil le brigadier.
— Non, répondit Nicolas, il y a un homme qui fait le guet.
— Ah ! ali ! dit le brigadier, ce serait un joli coup de filet de pincer Jean Lapin.
— Vous ferex bien du glisser une balle dan* vos carabines, dit encore Nicolas Sautereau. Si notre homme y est, comme je le suppose, il ne se rendra pas facilement.
— Vous ne le verrez loujonrs pas en rentrant, dit le petit pâtre.
— Tu crois ?
— Oh ! il sera dans la cuve,
— Je ne m'imagine pas. dit le brigadier naïvement, comment on peut cacher un homme dans une cuve sans qu’il s’y noie.
— A moins qu’il n’y ait pas de vin, dit le gendarme.
— Marchons toujours, reprit Nicolas, nous verrons bien.
Ce fui en ce moment que les gend .rines se montrèrent et
que le fil» Lcloup, les apercevant, fit entendre son coup de
sifflet.
— A présent, commanda le brigadier, pas gymnastique! Il ne faut pas que le diôlo ail le temps île filer.
Et on se mil en mâ che vers la Fringale.
Dix minutes après, Nicolas frappait à la porte.
Il coton fit rire et causer à l’intérieur de h fermv F.n même temps un chien aboya.
— Paix ! dit une voix.
Le clcen sc tut. Puis on vint ouvrir.
Nicolas entra le premier.
La trappe de la cave avait été reformée, et les trois Lelonp étaient à table, fort tranquillement. La Fouine lavait la vaisselle.
— Bonsoir, la compagnie dit Nicolas.
— Tiens, fit le vieux, c’est des chasseur*.
— Hé, mon père, réjKmdil la Fouine, vous avez donc 1.1 berlue que vous ne reconnaissez pas les gendarmes?
— Excusez, dit le vieillard en saluant, mais d’bahilude les gens de votre métier sont en uniforme.
Puis avisant Jean Blanc qui avait les main* sou* sa blouse ;
— Tiens! mai» je connais ce parliculier-là.
— Pardine! reprit la Fouine, c’est le pâtre au fermier de la Gombette, Jean Blanc, comme on l’appelle.
Jean Blanc avait sans doute sa leçon tonte faite, car il se mit à geindre :
— Voilà-t-il pas, «lit-il, que ces messieurs vculcnl que je sois coupable...
— Coupable de quoi? demanda le vieux, qui offrait Irèvpoliimmt des sièges aux gendarmes.
— De Tassissiiiat de M. Jalouzet...
— Ali I fit le vieux.
Et il souleva la blouse de Jean Blanc à qui Nicolas avait
jiuzeo
mis Ira menotte* et qui s'étail laissé faire de fort bonne grâce.
Jean Blanc se mit à pleurer.
— Mais, dit la Fouine avec empressement et d’un ton mielleux, oes messieurs ne viennent certainement pas ici pour des prunes,
— Non, ma belle, dit le brigadier, galant à ses heures.
— Et je me doute bien pourquoi vous venez, moi, continua la Fouine.
— Ah l vraiment? lit Nicolas.
Et il prit la chaise que le vieux Loup s'obstinait à lui offrir; il s'assit dessus, mais tout pn N s de la porte, do façon qu'il n’aurait eu qu’à se lover, si quelqu’un avait voulu sortir, pour lui barrer le passage.
— Si ces messieurs veulent causer, dit le vieux, toujours obséquieux, ils causeront bien mieux on buvant un verre de vin.
— Ce n'est pas de refus, dit le brigadier.
— lié. lilletle, reprit le vieux Loup, descends donc à la cave et tire-nous du meilleur.
— Allez-y donc vous, père, répliqua la Fouine, vous savez mieux que moi où est la bonne cuvée.
— Comme tu voudras, dit le vieux.
Le brigadier et les deux gendarmes paraissaient en belle humeur. Jean Blanc pleurnichait.
— Oui, mes bons messieurs, dit la Fouine, je sais |K>urquoi vous venez, et je vais vous le dire en deux mots : on a assassiné le pauvre M. Jalouzct, c’est un grand malheur pour lui ; mais c’est fièrement heureux pour nous, vu les calomnies qu'on débite sur notre compte, que nous ayons passé la nuit A Lauouvillo. Sans ça, on nous mettait la chose sur le dos.
— Oh ! ma belle, dit le patente brigadier, on ne vous accuse pas, soyez tranquille.
— Je le sais bien, reprit la Fouine, mais on n’est pas sans savoir ce qui §e dit.
— Voyez-vous ça!
— Et on accuse ce malheureux Jean Lapin, un pauvre diable de braconnier, A qui I on a déjà mis sur la conscience l'histoire du courrier. C'est possible qu’il soit coupable, comme il osL possible aussi qu'il ne le soit pas. Mais on dit tint de mal de nous dans le pays, parce que les hommes ne sont pas d’ici et que je suis, moi, uno pauvre fille de l'hospice, qu'on a prétendu que Jean Lapin me courtisait, comme si vraiment je n’avais pas mon homme.
Et pour donner plus de poids A sa défense, la Fouine embrassa son mari. Puis elle poursuivit :
— Alors, lu chose est toute simple, Jean Lapin est jiourfcüivi. Tout le monde dit : « C'est les Lcloup qui le cachent, « et on vient faire une perquisition à la Fringale. C'est y vrai, ça, mes bons messieurs?
— C'est vrai, dit le brigadier.
— Eli bien, dit la Fouine, faut pas vous gêner ; la maison est A vous depuis la cave jusqu'au grenier.
El elle se mil à rire.
Le vieux remonta avec un broc de vin.
— Faut-il être malheureux tout de même , grognait la Fouine, d'être suspects comme ça dans un paya, sans avoir jamais fait de m il A personne ; nous travaillons du premier de l’ati A la Saint-Sylvestre, nous avons bien du mal à joindre les deux bouts et on dit que nous sommes des voleurs, tbm gens de sac et do corde, que sais-je ?
Le petit Jean Blauc, qui continuait A pleurnicher, dit :
— C’est rapport au toucheur de bœufs.
— O seigneur Dieu ! exchma la Fouine, je sais bien que c'est rapport A lui, le pauvre homme, mais que nous mourions tous ft l'instant s’il n'est pas parti dès le petit jour, cl avec son argent, même qu’il nous a donné quarante sou» pour son lit et son souper !
Tout en parlant, elle remplissait les verres, et le brigadier buvait en disant d'un air paterne :
— Il faut bien que vous soyez innocents, puisque la justice vous a laissés tranquilles ; aussi n'est-ce point pour cela que nous sommes venus.
— Allez î allez ! dit le vieux, vous pouvez chercher, vous ne trouverez pas plus le Lapin qu’on n a trouvé le toucheur de bœufs.
— Il ne faut pas nous en vouloir, reprit le brigadier, mais il est nécessaire qui’ nous fassions notre devoir.
— Allez ! allez I dit A sou tour la Fouiue, faites ce que vous voudrez.
— Mon camarade et moi, continua le brigadier, nous allons visiter la maison.
— Comme vous voudrez.
— Et notre autre catnurade restera ici ; il faut que personne ne sorte.
Nicolas restait, près de la porte et ne quittait pas la Fouine des yeux.
Le brigadier semblait donner des ordres, mais il ne faisait en somme qu'exécuter le plan conçu par Nicolas.
Les trois hommes demeurèrent dans la cuisine de la ferme, sous la garde de Nicolas, qui avait posé une de ses mains sur l'époule de Jean Blanc.
Le brigadier et le geudarme Martin se firent éclairer par la Foutue. Ils montèrent A l’étage supérieur et parcoururent le grenier à foin et le grenier A blé. C’était une pauvre terme que la Fringale, et elle n'avait qu'un seul corps do
logis*
Les deux gendarmes fouillèrent les lits, les boites de paille et jusqu’à un maigre tas de blé.
La Fouine riait sous cape de les voir mettre tant de conscience A leur besogne.
— Rien! dit le brigadier en redescendant, je crois que nous ferons bien de nous en aller.
— Comme vous voudrez, dit Nicolas.
Puis, paraissant se raviser :
— Il y a encore la cave, dit-il. Allons donc y faire un tour.
La Fouine ouvrit complaisamment la trappe et s’arma
d’une lanterne.
— Venez, brigadier, dit Nicolas. Le camarade restera ici, et quant A toi, petit drôle, viens avec nous.
— Pourquoi faire ? geignit le petit pitre.
— Parce que tu es mou prisonnier et que je ne veux pas te perdre de vue.
La Fouiue marchait devant. Les deux gendarmes la suivirent par l’échelle do meunier qui servait d'escalier, et la visite recommença.
Les futailles étaient vides pour la plupart.
— Rien encore I dit le brigadier.
— Bah ! dit alors Nicolas 1 il y a la cuve.
— Nous sommes vendus ! s'écria la Fouine.
Et elle jeta sa lanterne qui s'éteignit.
XXXY1I
La minute qui suivit l'action bizarre de la Fouine est indescriptible. Le brigadier et Nicolas se trouvèrent plongés clans les ténèbres, ainsi que lo jielit pâtre, que Nicolas n’avait fuit descendre que pour qu'il indiquât le Heu de la cuve.
La Fouine avait crié : « Nous sommes vendus! « Puis, après avoir jeté s » lanterne, elle s’était élancée vers l'échelle, et, leste comme un chat, elle émit remontée dans la cuisine do la ferme, poussant la trappe, qui se referma sur les deux gendarmes.
Au cri de la Fouine, le gendarme Martin, qui était resté en haut, s’était levé stupéfait. Il n'avait pas entendu, lui, co que disait la Fouine, mais le vieux et ses fils, toujours sur le qui-vive, avaient parfaitement compris. En dix secondes, et avant qu'il eût eu le temps de tirer sou sabre, le gendarme fut assailli et renversé par ces trois hommes, qui le terrassèrent, et le mirent hors d’état de se défendre. *
La Fouiue remontait.
— Bravo! les Loups, dit-elle; celte fois ils y passeront tous.
Ht tandis que les trois hommes maintenaient le gendarme sous leurs genoux, tandis que Nicolas cl le brigadier, plongés dans les ténèbre*, cherchaient l'échelle pour remonter, la Fouine, qui était une robuste créature, tira à elle la mêe ou colïrc à |M>trir le pain et la plaça sur la trappe. C’était un meuble assez lourd, tout en chêne, avec «les pitons massifs, et qui devait opposer une résistance formidable, si les gendarmes, trouvant l'échelle, arrivaient à la trappe et tentaient de la soulever.
Puis elle prit une corde qui pendait sous le manteau de la cheminée et la jeta aux hommes.
— Voilà de quoi ficeler celui-ci, dit-elle.
En un tour de main, le malheureux geudarme lui lié pieds et poings et couché sur le dos.
Alors la Fouine se pencha sur la trappe et crin :
— À vous autres, Lapin !
Cela voulait dire :
— Sortez de votre cachette et tâchez de démolir les gendarmes !
En même temps, elle sauta sur un fusil.
— Faut que j'en tue un moi-même, dit-elle.
Les Loup comprenaient celte femme à demi-mots et lui obéissaient comme des esclaves.
Le vieux souleva la mëe par un coin ; la Fouine introduisit le canon du fusil entre la trappe et le plancher et lâcha le coup.
Un cri monta des profondeurs de la ca\e.
— La petite a la main heureuse, dit le vieux, toujours flatteur.
Il y avait trois fusils dans h maison, autant de fusils que d'hommes. Il en restait deux de chargés, et le gendarme Martin était dans l'impossibilité de faire un mouvement.
Le vieux poussa ta mée, la Fouine souleva de nouveau la trappe et commanda le feu.
Quatre coups, car les fusils étaient doubles, partirent à la fois.
— A i hasard ! dit la Fouine.
Un nouveau cri, un cri de douleur se fit entendre.
— Touché ! dit encore le vieux.
Fuis on entendit un bruit semblable à un râle d'agonie, puis plus rien !...
— Je crois bien qu'ils sont tons morts, dit la Fouine.
— Allons voir!...
El elle ouvrit la trappe toute grande.
Un silence funèbre régnait dans la cave.
Le vieux murmurait joyeusement :
— On voit bien que nous sommes des cliasseurs de nuit, nous n'avons pas hesoin d’v voir clair pour tirer juste.
La Fouine avait rallumé une lanterne et elle posait hardiment le pied sur la première marche de l’échelle.
— Et les autres qui ne sont pas sortis, dit-elle, sont-ils bêles...
Un soupir monta des profondeurs de In cave.
— Tiens, dit un des fils Leloup, en voilà un qui achève de tourner de l’«ril.
— Je crois que c’est le dernier, dit le mari de la Fouine.
— C’est égal, reprit le vieux, nous ferions bien de recharger les fusils.
— • Vous avez toujours peur, vous, dit la Fouine, je me charge bien de les achever comme ça, moi.
Et elle s'arma d’un tranchet à couper le lard, arme formidable dans une main exercée.
Maintenant que s’étail-il passé dans la cave?
Sur le bâtiment en détresse, on a vu quelquefois le capitaine inexpérimenté céder le commandement à son second plus habile.
Au moment où la trappe était retombée , le brigadier s’écria :
— Nous sommes perdus f
— Silence ! dit Nicolas.
Et l'énergie avec laquelle il articula ce mot le fit aussitôt chef do subordonné qu'il était une seconde auparavant. Nicolas avait deviné l’immensité du péril ; mais heureusement , il en pouvait ronjurcr une partie.
Le petit Jean Blanc, auquel, en descendant, il avait prestement enlevé les menottes, lui avait, pendant le trajet du bois à la ferme, donné le secret de la cuve.
Ce secret était d'une formidable simplicité. La cuve était en pierres; elle avait un double fond et deux robinets. La partie supérieure était armée d’une soupape assez large pour laisser passer le corps d’un homme ; la partie inférieure était nno vaste cachette sans jour, mais qui prenait de l’air par le second robinet. On y pouvait vivre plusieurs heures de suite sans être asphyxié. Quand on tournait le premier robinet, le vin coulait et la soupape ne jouait plus. Il était alors aussi impossible de sortir de la cachette que d’y entrer.
Le petit Jean Blanc, pendant la nuit qu’il avait passée à la Fringale, s’était traîné jusqu’à la trappe de la cave pendant qu’on faisait disparaître le sanglier; H avait compris le mécanisme d’autant mieux que le vieux , qui était bavard, s'était plu à en démontrer l'ingéniosité à ses ti!s et n Jean Lapin et s’était vanté d'en être nnvcnlcur.
Nicolas avait, lui aussi, parfaitement compris.
Aussi, à peine eut-il recommandé le silence au brigadier
et à Jean Blanc, que tirant une allumette de sa poche, il la frotta sur sa manche. L’allumette brilla une seconde, mais ce fut assez ; elle permit à Nicolas de s’élanrer vers la cuve et de tourner le robinet supérieur.
Soudain le vin coula A flots dans la partie supérieure et ferma la soupa]**. Désormais , il était impossible à Jean Lapin et à son complice de sortir de leur ingénieuse retraite.
Au premier coup de fusil qui se lit enlcndre , Nicolas poussa le brigadier sous l’échelle et jeta un cri comme s’il avait été atteint. Puis il poussa Jean Blanc et s'y plaça luimême, répétant tout bas :
— Silence !
Les quatre coups de fusil suivirent le premier.
Nicolas jeta un nouveau cri, puis il feignit de râler.
El ce fut alors «pie, n’entendant plus rien et persuadé que les gendarmes étaient morts, les fermiers et la Fouine s'étaient déridés à descendre.
Mais soudain l’échelle oscilla et se renversa avec sa grappe humaine.
C’était Nicolas qui, voyant la Fouine et les trois hommes dessus. Pavait renversée ‘avec un vigourenx coup d’épaule.
La Fouine tomba la première et, comme tout à l’heure, la lampe s’éteignit. En même temps, les deux fils Leloup furent saisis h la gorge et renversés. La lutte fut terrible.
— A moi, jièrc ! h moi ! criait la Fouine. Ah ! les bandits...
Nicolas était parvenu à la saisir, mais la furie le frap|>ait avec son tranchet.
Le brigadier luttait avec les deux Leloup et le vieux.
Le petit Jean Blanc, qui sentait bien que si les gendarmes avaient le dessous c'en était fait de lui , accourait au secours de Nicolas,
Comme la trappe était restée ouverte, la clarté «le la cuisine descendait faiblement dan? la cave et l’obscurité n’élaii pas assez grande pour «pie le? geuilarmes et leurs agresseurs ne pussent se voir.
Nicolas avait reçu plusieurs coups de tranchet, mais il était parvenu à renverser la Fouine. Quant aux Leloup, ils ne pouvaient plusse servir de leurs fusils déchargés que comme d une massue.
Le brigadier avait fini par tirer son sabre; mais ni lui, ni Nicolas n'avaient jugé à propos de se servir de leurs carabines.
— Il nous les faut vivants, disait Nicolas.
Soudain un secours inespéré leur arriva.
Le gendarme Martin apparut à l’orifice de la trappe; il avait brisé ses liens, il était libre. Le brave soldat , pendant la bagarre, avait eu le stoïque courage de se traîner jusqu’au feu et d’y exposer ses mains liées à la flamme, sans pousser un cri, jusqu’à ce que les cordes calcinées se brisassent à la suite d'un violent effort.
Les mains libres, il avait dénoué les cordes qui lui attachaient les jambes. Puis s’élançant vers la trappe :
— Me voilà, camarades! s’écria-t-il.
— De? cordes, des cordes ! répondit Nicolas.
Martin lui jeta les siennes. Puis il sauta dans la cave, et alors l’issue de la lutte ne fut plus «louteuse. Les gendarmes arrivèrent à se rendre maître des trois hommes et de celle furie qn’on appelait la Fouine. Cette dernière avait fini par laisser échapper son terrible tranchet.
Le petit Jean Blanc avait fait très-bravement sa partie dans le combat. Il était parvenu à terrasser le vieux et il le tenait encore sous son genoux quand Martin sauta dans la cave. Mais comme on attachait la Fouine et que les gendarmes vainqueurs mettaient les menottes aux trois hommes, il leur arriva du secours, à eux aussi, et la bataille recommença.
Quel était ce secours qui arrivait aux fermiers de la Fringale et à la Fouine ?
Nous avons dit qu’une fois le vin lâché dans la partie supérieure «le la cuve , la soupape qui permettait de pénétrer dans la cachette ne pouvait plus se soulever, du moins sans que celui qui tentait de h faire jouer ne Ht de grands efforts et ne courût le risque de se noyer dans le vin.
Ln partie siqiérieure de h cuve était rouverte par dos
planches que In Fouine axait soigneusement replacées après avoir fait cacher Jean Lapin et le forçat.
Ces derniers, fort à l'étroit dans leur retraite, se heurtaient aux os du tonchcur de bœufs, car depuis longtemps les chairs ii’cxistaicnl plus, ces derniers, disons-nous, n’avaionl d'abord entendu que des bruits confus.
— Les gendarmes jasent, disait Jean Lapin; ne bougeons pas !
Quand la Fouine était . pour la première fois , descendue dans la cave et avait jeté un cri, Jean Lapin s'était pris à tressaillir.
L'air et la lumière lui arrivaient faiblement par le robinet, qui n'avait pas tout à fait la grosseur du bras; mais il pouvait, en collant son œil à l'intérieur, voir ce qui sc passait dans la cave.
Au moment où la lumière s'élail éteinte. Jean Lapin avait tout compris, mais il avait eu un moment d'hésitation, et Nicolas avait lâché le robinet.
— Bon ! nous voilà pris, avait dit le braconnier ; mais en même temps il avait entendu le coup de fusil de la Fouine, puis les quatre coup* de feu des hommes et les cris de détresse poussés par Nicolas, et. comme la Fouine, comme les Lcloup, il avait cru les gendarmes morts.
Le vin coulait toujours cl remplissait peu à peu la partie supérieure de la cuve.
Mais lorsque la trappe se fut rouverte, lorsque l’éc belle, secouée, eut jeté la Fouine ci ses hommes dans la cave, quand en tin. la lutte s'était engagée terrible et suis merci entre les gendarmes cl les Loups, alors Jean Lapin n'avait plus conservé qu'un espoir, c’est «pie les fermiers seraient les plus forts; mais bientôt cet espoir s'évanouissant, il dit au foirai :
— Allons, camarade, il faut choisir : ou risquer de nous lioyer, ou être pris tout vivants cl sans pouvoir nous défendre.
Ce disant, il essaya de s'arc-bouter contre la soupape cl de U soulever; mais le vin était lourd et la soupape résista.
Alors il prit celle hache avec laquelle il avait assassiné M. Jftlouxot, et, dans les ténèbres, il se mit à briser le ressort «le In soupape. Soudain un Ilot de vin l'aveugla ; mais il ne lâcha point la hache et parvint â monter dans la pat lie supérieure de la cuve.
Les cris de la Fouine et le tumulte qui sï-tail fait dans la cave avaient empêché les gendarmes d’entendre les coups de hache.
A demi asphyxiés, Jean Lapin, puis le forçat, arrivés l'un après l'autre dans la partie supérieure de U cuve, se trouvèrent n'avoir plus que du vin jusqu'aux aisselles; alors Jean Lapin fît voler les planches d'un coup d'épaule, cl sauta dans la cave, sa terrible hache à la main.
Le forçat n’avait pas d'armes, mais il prit une planche et s'eu lit une massue.
Le* Loups étaient hors «l'étal de recommencer le combat, ils n'uvaicni plus les mains libres; mais la Fouine jeta un cri de triomphe :
— Frappe, Jean ! frappe, mon Lapin ! dil-elle.
El, par un effort surhumain, elle parvint à délier ses mains et à sc saisir de son redoutable tranchet.
Jean Lapin se jeta sur 1c brigadier et lui porta un coup «le bâche à lui fendre la tête. Le brigadier esquiva le coup, et Jean Lapin, entraîné, lit un faux pas et tomba. Mais alors un éclair brilla, et comme le hraeonnier se relevait, il fut atteint d’une halle en pleine poitrine. C’était le gendarme Martin, qni avait enfin cru devoir faire usage de sa carabine.
— Ils ne m’auront pas vivante ! t'écriait la Fouine, qui s‘ était acculée entre deux futailles et faisait tournoyer sou tranchet au-dessus de sa tête.
Soudain le forçat poussa uu hurlement de hèle fauve.
— Ah! dit-il, c’est toi, Nicolas. Tu «levais finir juir être gendarme !
El il sc rua sur lui, avec sa pièce de Lois, comme sur une muraille.
— Martinet ! exclama le gendarme.
Alors ces deux hommes se saisirent à bras le <!orps et louèrent comme deux alhhHos antiques.
— Il me faut U vie ! disait Martinet.
Nicolas se défendait, mais il no frappait pas. Enfin, cette lutte fratriciile eut un terme. Le hrigaoier vint au secours de Nicolas et parvint à maîtriser le forcené.
En même temps, prenant sa carabine par lcranon. le gendarme Martin abattait «l’un coup de crosse le terrible tranchet de la Fouiiic, et le petit Jean Blanc sc jetait sur clic.
Les trois Loup* , réduits â l'impuissance . n 'avaient cessé de vociférer; mais forci’ était restée à lu loi.
Jean Lama se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie , et vomissait des blasphèmes entremêlés de Ilots «le sang.
— Je ne serai toujours lias guillotiné, moi, disait-il, j*ai mon compte ! A bas les gendarmes !
Une fois le forçat et Ta Fouine solidement garrottés, les trois gendarmes «’l le petit Jean Blanc sc regardèrent cl sc consultèrent sur le parti â prendre. * .
— Je vais courir à Laueuville, dit l'enfant : j’amènerai du renfort.
Les gendai mes étaient tous blessés, plus ou moins grièvement.
Nicolas avait reçu plusieurs entailles du terrible tranchet, et il était couvert de sang. Mai» il songeait bien à ses blessures. en vérité! Le malheureux regardait le forçat, qui maintenant gardait un silence farouche, et i! sc disait que ce forçat était son frère, <-t «pie c’était lui qui allait être ohlîgé de le livrer à ia justice.
Une heure après h* dcjuirL de Jean Blanc qui, pour aller plus vite, avait saute sur l'uiihpie cheval de la ferme, le juge de paix arriva renforcé du garde-champêtre et de plusieurs habitants du bourg, armés de fusils, lesquels sYluieut mis spontanément â sa disposition. Il était à peine trois heures du matin.
Après s’être assurés «jue la cave u'avait pas d’autre issue que la trappe. les gendarmes y avaient laissé leurs prbonniers, et. â l'aide «le l'écln’lle «pi’ils avaient eu soin «le retirer ensuite, ils étaient remonté* dans la cuisine de la ferme pour luver cl panser leurs blés turcs.
Quami le juge de paix arriva, les prisonniers furent extraits l’un après l'autre.
J«*nn Lapin notait pas mort; il continuait â blasphémer et se vantait «h* l'assassinat «le ht nuit précédente.
Lu Fouine et les fermiers hurlaient comme des l vêtes féroces. Seul, le forçat ne «lisait mol.
On l'interrogea, il ne répondit pas.
D’où venait celle homme? Nul ne le connaissait.
Nicolas détournait lu tète et gardait un morue silence.
— Il faudra le mettre au secret, dit le juge de paix, qui était à cent lieues de supposer «|u’il avait devant lui le frère de Nicolas.
Avant «le quitter la forme, on vidi la cuve, la cachette fut mise à jour, l'argent volé à la Comhetie fut retrouvé, ainsi «pie les ossements du loucheiir «le bœufs.
Bien qu'tl lût encore nuit lorsque les prisonniers cl leur escorte arrivèrent â Lancuville, tout l«ï pays était sur pied.
— Enfui! disait-on avec soulagement, iis auront donc leur compte, les assassins de la Fringale.
El les Lcloup, ces g«*ns qui. «lepuis vingt ans, faisaient trembler le pays, traversèrent Je bourg au milieu «les imprécations et «les huées.
II avait fallu mettre la Fouine, qui ne voulait pas marcher, sur le brancard «le Jean Lapin.
Quant au forçat, il cheminait toujours, muet et farouche, à côté de Nicolas, qui, se reportant à quinïc années de distance, songeait à sa» pauvre mère cl pleurait silencieusement.
Lancuville est chef-lieu de canton et n’a d'autre prison qu'une sorte de petit cachot dans la caserne «le geaidarmcric.
Cependant il ne fallait pas songer à transférer les prisonniers â Avallon, avant d'avoir averti le procureur du roi «*l la brigade d' A vallon. Si les Lcloup étaient exécrés à Laneuville, ils avaient ccpemlnnt des amis dans cette population mal lamée de charbonniers qui hantait les bois du Morvan, et on oouvail craindre que ces gens-lâ n’essayassent de délivrer les prisonniers à leur passage. D'ailleurs, le brigadier et les deux gemlarmes étaient blessés et hors d’état d'entreprendre le voyage de Lancuville à Avallon et d'escorter â eux seuls des gens aussi délcrmim-s et aussi désespérés.
On les enferma donc ilans une des salles de la caserne, après les avoir soliilemenl garrottés et on avertit en hâte le parquet d'Avallon qui, vraisemblablement enverrait une brigade de gendarmerie, un piquet d'infanterie jn>ur escorter les prisonnier*.
Ou laissa le* trui* Loloup cl Jean Lapin ensemble, mais ou isola d'eux la Fouine et le galérien.
La Fouine tut placée dans une pièce à part. Elle continuait à blasphémer et à sc lamenter tour à tour, car elle était convaincue que Jean Lapin devait mourir, et elle aimait ce misérable cl s’en vantait hautement.
Cependant, le médecin communal, appelé à donner ses soins aux blessés, avait extrait la balle et déclaré que la blessure n’était pas mortelle.
Celle déclaration axait frappé Juan Lapin de stupeur, et il s'était mis A hurler :
— Je me laisserai mourir de faim, alors, car je ne veux pas de la guillotine.
Le galérien, dont rien ne pouvait vaincre le mutisme, était placé dans le cachot.
C’était une espèce de cahanon de six pieds carrés, prenant jour par une meurtrière et situé au deuxième étage.
La meurtrière était garnie de gros barreaux de fer et elle paraissait trop étroite pour laisser passer lin homme. La porte était en chêne massif, solidement terrée et fermée par une serrure cl trois verrous. Jamais un prisonnier ne s'en était évadé.
Le galérien, qui refusait obstinément de dire son nom et de quel Heu il venait, reçut vers le soir la visite du juge de paix.
— Monsieur, dit-il A ce fonctionnaire, si vous voulez savoir qui je suis, euvoyez-moi le gendarme Nicolas Sautereau, je le lui dirai.
El comme le juge manifestait quelque étonnement, il ajouta :
— C'est ii prendre ou A laisser.
Le juge quitta le cachot et transmit A Nicolas la demande du pnsonnter.
Nicolas était paie comme un mort, mais le juge de paix attribua celle pâleur A la fatigue et au sang qu'il avait perdu.
— Je vous obéirai, monsieur, dit tristement Nicolas.
Et il se rendit dans le cachot du galérien et s'y enferma avec lui.
Celui-ci était assis, les jambes liées et les mains attachées derrière le dos.
— Ali! te xoilA. frère, dit-il axee un sourire triste, mais sans ironie.
— Malheureux I murmura Nicolas, est-ce ainsi que je devais le ravoir?
— Que vcux-ltl, répondit Martinet, quand on est sur la pente ou ne s’arrête plus. Ça devait finir comme ça.
— Ah! frère, frère, dit le gendarme dont la voix trouvait des sanglots, notre race est donc maudite?...
— Je crois bien que je monterai sur la guillotine, dit Martinel avec calme; aussi j’ai voulu te xoir pour te dire adieu.
— Mais comment étais-tu dans la ferme? demanda Nicolas liai espérait encore que son frère était étranger à l’assassinat fie la CombeUe.
— il y a des fatalités, reprit le forçat. J’étais au bagne, je n'avais plus qu’un an A faire...
— Et lu les évadé !
— Oui. et A force de fuir le bague et de marcher devant moi, brisé de laligur, mourant de faim, je suis arrivé dans ce canton, évitant les chemins, longeant les bois; j’ai rencontré 1 Jean Lapin un soir, je n’avais pas mangé depuis la veille, il m’a emmené A la Fringale où on m’a donné A souper.
Nicolas espérait encore.
— Et tu y es resté, n 'est-ce pas ?
— Oui.
— Caché dans la cuve?
— Oui, depuis l’affaire du vieux.
— Eli ! maJheufeux j Ut en étais donc?
— . Oui, dit Martinel , mais ce n'est pas moi qui lai tué, ce pauvre vjoux, c’est Jean Lapin.
— Qu’importe 1 dit Nicolas les yeux pleins de larmes, lu es complice de l’assassinat.
— Je le sais et je m’attends A mon sort.
Le forçai parlait d'une voix éinuc et «les larmes brillaient dans scs yeux.
-- Krèré, dit-il encore, je t’ai demandé ptiroe que je soulais que tu nie pardonnes. Dis, le veux-tu ?
Nicolas le prit dans ses bras, et l’y serra longtemps.
Le forçai continua.
— Je n'ai pas voulu dire «OU nom, parce que ce nom est ben; soit tranquille., on ne le saura pas.
— La justice le saura, dit tristement Nicolas.
— Oui, mais tard..., et quand j’aurai été transféré de nouveau au bagne... Car c’est au bagne que j’appartiens, c’eal lui qui nie réclamera, et c’est IA que je subirai la suprême expiation.
— Non, dit Nicolas, tu le trompes encore.
— Je me trompe, dit-tu ?
— Oui; tu seras jugé par la cour d’assises de ce département avec Jean Lapin, avec tous les Loloup, et vous serez condamnés ensemble.
— Ah ! m iis c’est affreux! murmura le forçat en éclatant «ai sanglots. Tu seras déshonoré, mon pauvre Nicolas. La honte qui me couvre rejlillira sur loi.
Et le forçat pleurait «le vraies larmes.
— Que la volonté de Dieu soit faite ! murmura le pauvre gendarme.
Mais le forçat reprit :
— Friirc, depuis ce malin je regarde avec ténacité ces barreaux de fer qui sont là-haut.
Nicolas tressaillit.
— Je les regarde toujours. J’ai beau détourner la tête, une sorte «le fascination m’attire et mes yeux 11e les peuvent quitter. Sais-tu pourquoi ?
— Non, répondit Nicolas surpris.
— Quand serai -je transféré hors d’ici ?
— Demain.
Le forçai soupira.
— E11 regardant ces barreaux, conlinua-t-il, je me dis que si mes mains étaient libres, je pourrais prendre la corde qui les lie...
— Tais- loi, «lit Nicolas «jui devinait la pensée du forçat.
— L'attacher A fun de ces barreaux.
— Tais -loi *
— Puis la passer à mon cou...
— Frère l frère! murmura le gendarme, ne me tente pas.
— Monter sur «-elle chaise, puis la repousser du pied;... et lu ne serais pas «h-shonoré par mon sang inondant F échafaud.
Nicolas avait caché sa lélc dans scs mains.
Le forçat poursuivit :
— Ni Jean Lapin, ni les autres ne savent mon nom. L'enquête que l’on fera après ma mort n’ aboutira pas.
— Frère !...
— On m’enterrera dans un coin, sans avoir pu péuétrcr le mystère qui m’environne, et tout sera dit.
— Mais, ma heureux, dit Nicolas, ai-je le droit de favoriser ton suicide?
— Tu es mon frère...
— Mais avant d'être ton frère, ne suis-je pas le soldai de ce drapeau sacra «ju’on nomme la loi ?
— Tu ne le souviens donc pin- de noire mère?
— Oh! dit Nicolas, tais-toi. frère. Lis-lot...
— Et tiolrc pauvre sirur... la Mariette...
Nicolas jeta un cri ; et dès lors le forçat parla tout seul.
Martinet pleura, pria, parla éloquemment; il invoqua la mémoire de leur mère, il répéta plusieurs fois !o nom de cette aœur adorée de Nicolas et dont le nom allait retentir sous le» voûtes d'une cour d’assises...
Nicolas pleurait à chaude* larmes et se taisait.
Enfin, Martinet, tout lié qu’il était, parvint A se mettre û genoux devant son frère. Mais alors le soldat, incarnation vivante «le la loi, ferma son cumr A la voix qui lui pariait au nom de l'honneur personnel, au nom sacré de la famille...
Et, se redressant, il dit A Martinel :
— Uu gendarme ue transige pas avec son devoir ! Adieu, frère I
El il sortit du cachot, le visage inondé de larmes, mais le front haut, comme il convient A un homme qui u L conscience d’avoir fait son devoir.
La voix du sang s’éveille à de cei laines heures avec une impérieuse éloquence. Nicolas passa une nuit éiHjuvaulable.
Cet homme voué A une expiation suprême, n < lait-;e pas son frère? Ils étaient ués de la même mère, il» avaient vécu sous le même toit pendant toute leur enfance et partage le
mime pain... un pain amer, il est vrai, cl <|iii manquait souvent dans la Imite du braconnier.
A celle heure il ne se souvenait plus des mauvais traitements que Martinet lui avait fait subir; il avait oublié que ce frère dénaturé avait, autrefois, tiré sur lui comme sur une pièce de gibier; il ne se souvenait pis davantage que la nuit précédente il s'était rué sur lui avec furie, lui disant ;
— Nicolas, il me faut ta vie !
Nicolas ne se rappelait plus que ce frère repentant dont il avait vu couler les larmes.
Alors il songeait que ce frère appartenait à la justice cl que la justice serait pour lui inexorable. El dans l'avenir, il voyait sc dresser l’échafaud ! Cette vision !o clouait immobile au sol, et il n'osait quitter sa chambre.
La nuit s'écoula ainsi tout entière.
Au petit jour, en proie à une lièvre ardente, Nicolas se leva, sortit sur la pointe du pied et alla coller son oreille contre la porte du cachot.
Il n'cnlcndil aucun bruit.
Alors il se risqua à appeler :
— Martinel! frère 1...
Aucune voix ne lui répondit.
11 dort ! pensa-t-il.
Et il sc sauva tout en larmes...
A sept heures du matin, les habitants de Lnncuvillc entendirent un roulement de tambour. Puis ils virent arriver une brigade île gendarmes A cheval, commandée par un maréchal des logis cl accompagnée par une demi-compagnie d’ infanterie ayant un lieutenant A sa tète.
Avallou n'est pas une ville de garnison. Le parquet, sur l'avis du juge de paix de Laucuville, avait cru devoir demander de la troupe A Auxerre.
Derrière le détachement , il v avait un cabriolet qui renfermait le juge d'instruction et le procureur du roi.
L’arrivée de ces troujies fut accueillie par des bravos et des cris do joie.
Les gendarmes et les soldats firent halle devant la caserne
de gendarmerie.
Le brigadier de Laneuvillo, dont les blessures étaient légères, vint pour recevoir le parquet.
Un médecin qui avait pansé le matin les deux gendarmes leur avait défendu de quitter leur lit.
Nicolas qui, la veille encore, était plein d'énergie, lui avait paru si soutirant et si abattu qu’il lui avait ordonné un repos absolu. Nicolas s'était bien gardé* d’enfreindre les ordres du docteur ; il tremblait de tous ses membres à la seule pensée qu'il pouvait sc retrouver en présence de son frère.
Cependant les magistrats, avant d'ordonner le transport des prisonniers, jugèrent nécessaire de contrôler l' enquête du juge de paix et de faire subir aux iiculpés un nouvel interrogatoire.
Jean Lapin, qui avait plusieurs fois, pendant la nuit, tenté de sc suicider et qu’on avilit été obligé do garder à vue, avoua tout en proférant des blasphèmes.
La Fouine accueillit les magistrats avec dits injures.
Quant aux trois Loup, ils nièrent énergiquement avoir pris part A l'assassinat du touchotir de bœufs et chargèrent de ce crime la Fouine et Jean Lapin, .
Un prisonnier restait A interroger.
C’était cet homme dont on ue savait pas le uom, qui venait oi) ne savait d'où.
Jean Lapin avait bien dit qu’il se vantait fl’èlrc forçai évadé, mai* il li eu avait pas la preuve.
Les magistrats se dirigèrent vers le cachot.
Ce fut b; brigadier qui en ouvrit la porte : mais soudain il poussa un cri «étonnement et s'arrêta sur le seuil, muet et frappé <lo stupeur. Le cachot fiait vide.
La chaise était placée au-dessous de la meurtrière, dont les deux barreaux avaient été sciés.
Au fragment de l’un de ces barreaux était solidement attachée une corde qui pendait au dehors.
Sur le sol gisait un ressort de montre qui avait dû servir A scier les barreaux.
Le prisonnier s'était évadé.
Il avait dû ajouter A Ut corde de scs mains celle qui liait SOS jambes, et ces deux cordes réunies avaient une vingtaine de pieds de longueur, mais étaient loin d'atteindre le pavé de la rue. Le hardi prisonnier, après avoir lâché l'extrémité de la corde avait dû faire un saut terrible, et on ne comprenait pas comment il ne s'était pas tué sur le coup.
Comment s’était-il détaché? Mystère !
Mais il fallait nue l'opération eût présenté de sérieuses difficultés pour qu il eût essayé de fléchir Nicolas ci de lui faire oublier son devoir.
Tout cela avait dû s'exécuter sans bruit, car on n’avail rieii entendu dans la caserne, où, cependant, le brigadier et les hommes de bonne volonté qui s'étaient offerts A garder les prisonniers, avaient veillé toute la nuit.
Et tandis qu’on se regardait avec une sorte de stupeur, le juge de paix, qui accompagnait les magistrats se souvint que. la veille, le prisonnier avait manifesté le désir de voir Nicolas.
Uo fut un trait de lumière; du moins, on le crut.
Nicolas était toujours dans son lit, et il avait pris le tumulte qui venait de sc faire pour la conséquence naturelle de l’arrivée des magistrats.
Le procureur du roi se rendit auprès de lui.
— Gendarme Sautereau, lui dit-il sévèrement, vous vous êtes enfermé hier avec le prisonnier du cabauon?
— Oui, monsieur, répondit Nicolas.
— Dans quel but ?
— Il voulait me voir.
— Vous le connaissez donc ?
— Je l'ai connu jadis, répondit le gendarme d une voix étouffée.
— Oû ?
— Je ne puis le dire.
— Prenez garde ! reprit le magistrat, de graves soudons planent sur vous.
— Ali ! dit Nicolas, qui naît comprendre que le malheureux s’était brisé la tête contre le mur de sa prison.
— Gendarme Sautereau, continua le magistrat, prenez bien garde A la portée de vos parole».
Nicolas regarda le magistrat :
— Monsieur, lui dibil, je suis soldat et ne saurais mentir.
— Le prisonnier s’est évadé, continua le procureur du roi.
Nicolas jeta nu grand c i.
— Oui, répéta le magistral, le prisonnier s’est évadé, cl votre trouble me dit que vous le saviez!
— Monsieur, je vous jure !
— Au lieu de jurer, monsieur, poursuivit le procureur du roi, il faut nie dire ce que vous êtes allé faire dans le cachot du prisonnier.
— C’est impossible! dit Nicolas.
— Songez que votre silence confirme mes soupçons.
— J'ai la conscience d'avoir toujours fait mon devoir, répondit le gendarme.
— El vous vous remlez passible d'un conseil de guerre, en persistant à garder le silence, acheva le procureur do roi.
Nicolas baissa la tète et ne répondit plus; mais deux grosse» larmes roulèrent lentement sur ses joues.
— Gendarme Sautereau, dit le magistral, je suis obligé de vous mettre en état d arrestation.
Nicolas couvrit son visage de ses deux mains, et dès lors, il garda un silence farouche.
A midi, les prisonniers partirent sous bonne escorte.
Quant A Nicolas, ses blessures s'étaient rouvertes et il était hors d'état do quitter son lit. 11 fut confié A la garde du brigadier.
Ce dernier lui dit en pleurant :
— Ah! mon pauvre camarade, (pi’as-tu donc fait, mou Dieu ?
— Dieu uiP jugera, répondit Nicolas.
— La nuit dernière lu l’es conduit à mériter la croix, el maintenant...
— Maintenant, dit Nicolas, je vais passer devant un conseil de guerr», et je serai condamné à cinq ans de boulet.
— Mais quel était donc cet homme, dont lu ue veux pas dire le nom? s’écria le brigadier.
— Eeoute, camarade, répondit Nicolas, veux-tu me donner la parole de soldat que ec que je vais te confier mourra avec loi?
Je te la donné.
— Eh bieu ! cet homme qui m’a lait apjiclcr pdür nid dire adieu, c'était mou frère I
Le brigadier prit les deux mains de Nicolas dans les siennes cl les pressu silencieusement.
— Je le comprends, dii-ii, et je le souhaite de mourir dans ce lit des suites de te» blessures.
Lt >ur (a i>i«wicre marche de cet e.-raller était un cadavre. Page Jt».
— Hi-liis! iiiuniiura Nicolas, je ue mourrai pas. J.‘ suis condamné par avance A traîner le boulet, ina rare c*t maudite, et tôt ou tard la fatalité qui a pesé sur ina naissance, cl ma jeunesse devait se faire sentir.
Quinze jours après, remis de ses blessures, le gendarme Nicolas Sautereau fut transféré à la prison militaire d'Auxerre oit il devait attendre sa mise en jugement.