XL
C’était jour de marché à Auxerre, c’est-à-dire un samedi. La grande nie de Paris, la rue du Pont, la place des Fontaines, étaient encombrées d une foule toujours grossissante.
Ccpondauit il était midi, et les transactions commerciales étaient à peu près finies, autant sur les céréales que sur les
'"l? faisait un froid dur arrteé d'un petit brouillard humide, dernier souvenir d’un rude hiver, car ou louchait à la fin du
mois de janvier, epoqu» oit d'ordinaire lu température s'adoucit.
Malgré le mauvais temps, les groupes étaient animés, et la foule des campagnards plus considérable encore que de coutume. On remarquait surtout une afllucncc inusitée «le gens en sabot, «A blouse bleu foncé, à cravates rouges, aux larges chapeaux de feutre noir.
Celaient les montagnards de la Bourgogne, c’cst-à-dirc les gens du Morvan.
Pourtant d’ordinaire le Morvandiau ne vient pas à Auxerre pour vendre ses denrées ou acheter «les céréales.
Chftleau-Chinon au sud-est et Avallun au nord sont ses deux comptoirs habituels.
Ces braves gens, du reste, n’avaient amené ni grains, m bestiaux, ni volailles. Beaucoup étaient venus à pied, en deux jours de marche ; d’autres s ciaient entassés péle-méle dans des charrettes. Tous manifestaient, de groupe en groupe, uue anxiété extraordinaire.
C’est que ce n’était point le marché qui attirail tout ce monde A Auxerre, mais bien une circonsluicc tout exceptionnelle, un double événement qui ne manquait (tas de surexciter pendant bien des mois l'indifférence publique.
Les assises venaient de s'ouvrir et l’on y jugeait la bande
«les assainis Luneuvillc, c/esl-à -dire les irois l.cloup, la Fouine cl Jean Lapin le braconnier cl l'assassin, guéri «le ses blessures.
En môme temps siégeait le conseil «le guerre. El le conseil «le guerre allai! avoir i se prononcer sur un crime peutêtre san.N précédents dans les annales militaires. Un gon- «larme, au mépris de son devoir, était accusé d’avoir favorisé l’évasion d'un prisonnier.
Il est un proverbe d’une vérité éclatante : Vax pnpuli, vox Dei.
Certes, c’était ce jour-lA qu’on pouvait dire rpie la rumeur populaire était conforme A la justice, cette incarnation de la divinité. Une clameur unique s'élevait aux |K*rles «le la <-our «l’assises. La foule demandait la tête de ces misérables souillés de sang.
Un murmure de commisération, un doute qui ressemblait & une ovation, se faisait entendre aux abords du conseil de guerre.
Et malgré les apparences «pic semblait confirmer le silence de l’accusé, la foule disait :
— Non, le gendarme n’est pas coupable I
Une belle tille de dix-huit A vingt ans allait à travers le (lot |»opulairc, disant de si voix fraîche et sonore :
— Si le gendarme s’el ut entendu avec les assassins, il ne se serait pas h iilu avec eux comme un vrai lion, à preuve •pie lorsque nous l'avons vu rentrer à L meuville il était couvert de sang.
Un jeune [«Aire, que les gens «le Laneuville reconnaissaient tout de suite pour le petit Jean Blanc, était monté sur une borne et racontait, témoin oculaire, la sanglante expédition de la Fringale.
Tons ces détails irritaient lw angoisses cl la curiosité ptiblitpics et ne faisaient que compliquer celte redoutable énigme que nul nu pouvait deviner.
Un homme qui venait d’entrer dans Auxerre par la porte Olainies, et dont les vêtements attestaient un long voyage, cherchait ù s’ouvrir un passage au milieu de la foule* toujours grossissante jusqu 'A la porte «lu conseil de guerre. C’était un homme «le cinquante-cinq ans au moins, a tournure militaire , décoré . A cheveux gris et moustache blanche.
— IMacc. mes enfants, place l «lisait-il d’une voix A qui l'émotion n’enlevait pas toute son autorité.
lit comme il avait une larme au coin de l’œil et une autre dans l i moustache, la foule respectueuse s'écartait devant lui et laissait passer une jeune teinme qa'd avait au bras.
su
— Place î répétait-il à mesure qu’il approchait de la porto. Si vous aimez le gendarme, laissez-moi passer.
El à ces mois, l i foule s'écartait plus encore cl considérait avec une curiosité émue, la femme qui sanglotait et le vieillard qui avait tant de peine A contenir sa douleur.
Cette femme |K>uv:iii avoir trente ans. Elle était jolie, en dépit de son affliction et de ses vêtements noirs. Son costume était celui d’une paysanne aisée, mais d’une paysanne des bords île la boire, cii tirant sur Orléans.
— C'est peut-être bien son père !... Et sa sœur aussi... disait la foule.
Et le vieillard et la jeune tomme, enulinuant leur roule, arrivèrent à la porte, en franchirent le seuil et parvinrent dans la salle du conseil.
l.a séance était ouverte, on venait d’amener l'accusé. Il était calme et digne, baissait modestement les yeux, el paraissait résigné par avance à la condamnation qui allait le frapper.
Parmi les témoins à décharge se trouvaient le brigadier de Laneuville et le gendarme Martin; puis une tdttlc d'habitants de Laneuville qui, en quelques jours, avaient pu apprécier le cura* 1ère loyal, la bravoure et le dévouement du malheureux Nicolas Siutereuu. Euliu, au premier rang, le petit Jean Blanc qui, après avoir plaidé la cause du gendarme sur lu place publique, venait apporter A la justice son témoignage, certes le plus important de tous.
Au banc de la défense était un jeune avocat du barreau d'Auxerre, plein de talent et d'éloquence, (H qui s’ était passionné pour sou client.
La justice militaire est expéditive.
Nicolas fut interrogé. Il avoua franchement que h* pi (son. nier l’ayant lait appeler, il s’était rendu dans In prison.
Quand on lui demanda pourquoi, il refusa de répondre.
O refus était sa condamnation.
Le commissaire du gouvernement prit alors la parole. Il hésitait à croire Nicolas coupable, mais il le conjurait de parler. Nicolas persistait à re taire. Pendant la lecture do l’acte d'accusation, il avait promené un regard distrait sur la foute amoncelée dans l'étroite enceinte du conseil.
Tout à coup il |Mlil el couvrit son visage de »<** deux mains. Il venait d’apercevoir. t»s*is au banc de la défense, A cêlé de sou avocat, le vieillard et la jeune femme qui, tout A l'btiure, fendaient la foule avec tant » empressement.
La jeune femme pleurait toujours; le vieux soldai causait avec l’avocat.
Nicolas avait reconnu sa sieur, la Mariette. et son péri* adoptif, le brigadier Michel Legrain.
Quand le commissaire du gouvernement élit cessé lie parler, le défenseur se lova.
— Messieurs, dit-il, je suis entré dans cette enceinte aveu I*e%|Kiir d’écarter mie condamnation de la tète de cc| honnête homme, de ce brave soldat, do ce vaillant el énergique soutien de l'ordre.
«t Mon espoir est devenu une certitude, et cependant je renonce A l'honneur de défendre le gendarme Nicolas Sautereau.
• « Une parole plus éloquente, plus autorisée que la inicnuc, va le couvrir d une impénétrable égide, o
Et, démasquant Michel Legrain qui se tenait derrière lui, le défenseur ajouta :
— Voyez cet homme rentré dans la vie privée depuis huit jours; il se nomme Michel Legrain, il était brigadier de gendarme t ic ; il a élevé le jeune Nicolas Sautereau, il en a fuil le courageux et loyal soldai que vous connaissez et lui seul peut vous dire qu’il n’est pas coupable!
Nicolas avait vu la Mariette pleurer; donc la Mariette savait^ tout.
Maintenant Michel Legrain pouvait jwrler.
Les paroles du jeune avocat, la présence innatlendue de Michel Legrain A l’audience, avaient produit une sensation
profonde.
Le président s'adressa à Michel Legrain.
— Bri^ ulier, lui dit-il, le conseil vous écoute.
MiehH Legrain sc lova alors.
Il raconta l’enfance de Nicolas,’’ les exemples déplorables qu’il avait eus sous les yeux, il fit mi tableau saisissant de la maison du braconnier, où il y avait ries martyrs et des liourrcaux, des anges et des démons. Les hoinreaux, les démous. l ’étaient Mart’m-L’ Anguille el ses trois tils; les anges, les Martyrs, c’étaient la pauvre mère aveugle qui devait mourir do douleur cette courageuse et vertueuse tille qui était IA,
demandant avec des larmes l'absolution de son frère, de cet enfant héroïque qui avait osé donner des soins au gendarme assassiné par son père.
Il retraça la vie laborieuse de Nicolas Inboureur, il lut une lettre que le jeune soldai d’Afrique lui avait écrite de Conslaniinc.
Puis il lui fallut parler de ce drame sinistre qui uvait clos la carrière ensanglantée du braconnier et ouvert les jrnrUrs d : bagne A l'infAme Martinet.
Et il le lit avec des larmes, el quand il eut, le soldat naïf, terminé son éloquent plaidoyer, les juges émus *c levèrent pour délibérer.
La foule qui assistait aux débats était recueillie cl silencieuse.
On n’osait pas encore battre des mains, mais ou sentait qn< la cause de Nicoha était gagnée.
Euiin le conseil rentra en séance, cl le président se couvrit.
— Nicolas Sautereau, dit-il, le conseil de guerre reconnaît votre innocence A l'unanimité.
De bruyants applaudissements se firent entendre.
Le président réclama le silence et ajouta :
- Gendarme Nicolas Sautereau, retournez à votre poste, le pays et la loi comptent sur vous. Le conseil de guerre vous félicite |mur voire belle conduite A ta ferme de Laneuville.
Nicolas se jeta dans les bras de sa sœur cl du vieux Michel Legrain.
La foule, qui n’avait pu pénétrer dans la salle du conseil, hurlait et trépignait A la porte.
Nicolas fut porté en triomphe.
Mais la proclamation de l'innocence du brave gendarme m* suffit pas A rahner la surexcitation publique, et le Ilot populaire, abandonnai!! le conseil de guerre, se porta vers Itt Cour d'assises où l'on venait de terminer la lecture de fade d’accusation dressé contrp Jean Lapin et ses complices.
Le palais de justice d'Auxerre n’a rien d’imposant; niais, ru revanche, l'aspect d'une Coût d’assises en province, avec ses trois magistrats en robe rougi 1 , a quelque chose de solennel qui impressionne vivement.
Ils étaient IA tous les cinq, sur le banc des accusés, les fermier* de la Fringale et le braconnier Jean Lopin.
L’affaire du louchcur de bœufs, dont on avait autrefois abandonné l'instruction était maintenant terminée, grùco. aux révélations s |hhi lunées de la Fouine.
Quand celte femme avait su que Jean Lapin était impliqué dans cette première affaire, elle avait eu l'imprudence de s’écrier :
— Us ont tort, Jean n'y était pas; je suis comment ça s’est passé.
Interrogée A son tour, pressée de questions, elle avait fini par faire des révélations
Le jour des débats arrivé, la Fouine el les Lcloup donnèrent le repoussant spectacle du complet désaccord eu s’accusant réciproquement.
La Fouine répéta A l’audience ce qu’elle avait dit relativement au louchcur de bœufs, dont elle raconta succinctement la lin tragique.
Jean Lapin nia l’assassinat du courrier, celui du gnnl>’ champêtre et rejeta sur le forçat évadé toute la responsabilité du crime commis à la Comhctle, rétractant ainsi sa première déposition faite à Laneuville.
Le verdict du jury fut terrible dans sa justice.
Le vieux Lcloup et Jean Lapin furent condamnés A lu peine de mort.
On admit des circonstances atténuantes pour lu Fouine, qui fut condamnée à la réclusion perpétuelle.
Les Ois Lcloup fureul condamnés aux travaux forcés.
Sept ou huit mois s'étaient écoulés depuis les sinistres événements que nous venons de raconter.
Justice avait été faite. Le vieux LrhnipH Jean Lapin avaient payé leur dette A la fibeiélé. La Fouine était dans la maison centrale de Melun.
Le canton de Laneuville était i entré dam le calme le plus
absolu.
Bi
La popularité du gendarme Nicolas Sautereau était devenue grande. Il notait que simple gendarme, mais le hrigadict n'eùl jamais pris une détermination sans le consulter, et le juge de paix, quand il avait besoin de requérir la force, s'adressait de préférence à lui.
Ainsi, W qu'il avait paru redouter était loin de se réaliser; non -seulement on lui pardonnait d'avoir pour frère un misérable. tant le bon sens du |*euple est juste, mais l'éloquent récit du vieux Mit bel Legrain était devenu une sorte de légende populaire qui cour.ul tout le Morvan.
La bravoure et surtout la merveilleuse sagacité que Nicolas avait déployée pour l’arrestation des assassins de la Fringale, étaient citées d’un bout .à l’autre do la petite Ecosse et dans tout l’Anxerrois.
Pendant les sept mois qui venaient de s'écouler, véritable temps de paix . car il ne s’était commis ni crime, ni délit, on avait pu apprécier la lionne Immeur et le caractère doux et obligeant de Nicolas.
Les jwiysatis qu'une question d’mlérét mettait en désaccord le consultaient volontiers et il était rare qu’il ne tranchât pas le déférent! a leur commune satisfaction.
Le brigadier et le gendarme Martin étaient mariés, tuais Nicolas était encore garçon. Aussi les jeunes Morvandelles du canton le irouv aient-elles un joli homme, bien tourné dans sa taille ordinaire, «I se disaient-elles tout bas que celle qui 1 éjtouserait serait ‘ peut-être une femme très- heureuse ; le gendarme, défenseur de la paix publique, est né pour la vit* tle famille et Nicolas commençait à s’a|»ercevoir de son isolement et à regarder avec moins d'indifférence les jolies Ullcs de Laneuville, lorsqu'il reçut sou changement. Il est vrai que sa belle conduite à la ferme de la Fringale était enfin récompensée.
Avec son changement, Nicolas avait reçu sa nomination de brigadier.