DEUXIÈME PARTIE
CE QDB M'APPWRENT LES JOCRNADX.
J'ai dit que nous ne lisions à la ferme aucun journal politique , ce qui était peut-être un tort ; quelquefois cependant, aux jours de foire ou de marché , dans les auberges , ils nous tombaient sous les yeux. C'est ainsi que j'appris un événement qui , depuis deux jours , tenait en émoi Paria et toute la France : Arthur, le banquier Arthur, était en Ëiillit«. Le déficit s'élevait à plusieurs millions , et les millions alors , dans la ÉiiUited'un simple particulier, paraissaient chose énorme.
Arthur , sous le coup de la réprobation publique, avait pris la fuite. On le disait en Belgique , ce qui était vrai , quoique tout le monde l'affirmât.
Des centaines de familles perdaient leur avoir dans cetta banqueroute. Mon frère l'ingénieur
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U8 uéuoiRES d'un imbécile.
y vit s'engloutir la plus grande partie de sa fortune , et qui pis est , il s'y ti'ouyait compromis aux yeux de beaucoup de gens.
Hélas ! il n'y avait eu, dans tout cela, que de l'étourderie . même du côté d'Arthur, je l'ai toujours pensé ; mais l'étourderie est quelquefois bien coupable. Il est vrai que je n'ai jamais su à fond les détails de cette catastrophe, car mon mallieurflux frère , que je vis quelques mois après cette affaire, en était si cruellement affecté, que je n'osai l'interroger beaucoup. Quant au feilli , qui de Bruxelles était passé aux Etats- Unis avec sa femme, sa fille et son gendre, jamais plus nous n'avons eu de ses nouvelles.
Mon frère avait alors soixante ans; il en paraissait avoir quatre-vingts : toute énergie s'était éteinte , et je vis que le pauvre homme croyait la société tout entière éteinte comme lui. Le monde lui paraissait malade. Il me témoigna cependant plus d'affection qu'il n'avait fait jamais. Son fils unique, perdant l'espoir d'une grande fortune en France . venait de partir pour l'Espagne, où il avait obtenu la construction d'un chemin de fer.
Dois-je dire tout de suite que le pauvre gar-
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çon, deux ans plus tard, v fut atteint du trpbus et qu'ily succomba? La douleur de le voir mourir fut du moins èpai^èe à son père , car luimême, quelques mois avant , était mort d'un caucer à l'estomac.
Sa femme, personne excellente, se trouva donc seule. Heureusement encore put-elle , des débris de leur fortune, se constituer un modique, très modique revenu , dont elle sut , dont elle sait encore se contenter. Elle a maintenant la belle soixantaine, et son cœur a conservé, malgré tant de chagrins , des trésors de jeunesse et de grâce. Ses meilleures amies sont aujourd'hui Gorgotine et Toinette , et chaque été elle vient à la ferme passer auprès d'elles quelques jours, pendant lesquds elle Êiit pour toute l'année, dit-elle, sa provision de beurre, qu'elle paie, et de santé, qu'elle emporte gratis.
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UÉUOln&S D'bM lilBÉCtLE.
AUTRE DECES.
J'ai dit tout d'un trait , dans le précèdent chapitre, ce qui concerne mon frère et sa famille; mais du commencement à la fin de ce chapitre plusieurs années se sont écoulées. Seulement entre la ^iUite d'Arthur et la mort de ce frère , il s'en écoula deux. Eh bien ! dans cet intervalle même, nous eûmes à nos côtés un autre décès : nous vîmes mourir notre beau-frère Gorgotin.
Cet événement ne surprendra guère, après ce que nous avons dit de son malheureux état ; mais voici peut-être ce qu'on n'a pas prévu.
Gorgotin n'avait nul autre héritier que sa sœur Gorgotine ; mais il exigeait par son testament que sa fortune fût partagée entre Goi^otine et Toinette , c'est-à-dire en réalité entre nos deux lamilles , à Désir et à moi , qui avions été , disaitil , ses vrais frères et ses seuls amis. Il était cer-
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DEUSlffME PARTIE. K)|
tain , ajoutait-il , que, loin de blesser sa sœur et moi , il ne fei-ait en cela que répondre à nos propres désirs : Tassociation de nos deux familles avait été si complète , si profondément fraternelle, qu'elle devait s'étendre à l'héritage même. Du reste, le cas où Désir et Toinette refuseraient ce partage avait été très judicieusement prévu. Dans ce cas-là , niGoi^otine, ni Toinette n'héritaient, la fortune passait tout eatière à un indifférent. Il fallut bien que Désir acceptât. J'avoue que ce partage de la succession fraternelle fut une des joies de notre vie, à Gorgotine et à moi.
Gorgotin terminait en nous priant de lui pardonner le chagrin qu'il nous avait si longtemps causé, en ne sachant rien voir ni rien faire de ce qui eût pu rendre heureux les autres et lui-même. Son malheur était venu d'avoir toujours trop visé à l'esprit et pas assez à la simplicité. Il avait toujours trop contrarié la nature. « Mais, ajoutait-il. je m'aperçois de tout cela trop tard. La lumière , avant que je meure , s'est Èiite un instant ; j'en bénis et remercie, quelle qu'elle soit, la cause mystérieuse et bienfaisante. Ceci sera peutêtre un de mes derniers actes accomplis en pleine intelligence ; les ressorts fatigués de mon cerveau
WEUOIRES D UN lUBEClLE.
vont , je le sens , se détendre. Meus en quelque état que vous puissiez voir mon intelligence , persuadez-vous bien, mes amis , que le cœur, jusqu'au dernier battement , sera resté vôtre. Respectez donc et approuvez mes volontés der-
La date remontait à quatre années.
DEUXIÈME PAHTIE.