‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 69 sur 98 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

frappé de voir en vous réuni tant d'expérience, de science et de bouté. Je me mis dès-lors — pardonnez cet enËtntillage — à vous considérer comme un saint. Un pas de plus, et je vous adorais. Ne riez pas, j'ai renoncé depuis à toute idolâtrie. Pour revenir au bon sens en ce qui vous concerne, je n'eus qu'à faire votre analyse morale.

— Qu'est-ce qu'une analyse morale î

— Oh ! je me comprends très bien , et vous me comprendrez aussi tout-à-l'heure, Je fis donc votre analyse morale et je découvris. . .

Ici le neveu s'arrêta, et moi de m' écrier :

— Dis ce que tu découvris.

— Mais ça n'est ni poli, Bi aimable.

— Il s'agit bien de politesse ! Dis vite, malheureux, ce que tu découvris.

— Eh bien ! mon oncle , dit-il en riant , je découvris vos lacunes.. ■

— C'est-à-dire qu'il ane manque beaucoup de choses?

— Beaucoup, non, mais...

— Vraiment! Ily aloi^tempsque, moiaussi, j'ai Élit cette découverte.

— Non ! ce qui vous manque , vous ne vous

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en doutez pas. Et bien loin de le regretter, vous vous trouvez heureux de ne pas l'avoir,

— Bahî

— Les instincts sont en vous admirables, et loin de travailler à les éteindre, comme on iait si généralement , vous les avez , au contraire, développés avec luxe. Vous aviez, grâce à ces instincts, tout ce qu'il faut pour être grand artiste ; vous l'avez été sans le savoir, mais vous avez mis votre art à bien vivre. Aussi avez-vous lait de ce côté une belle et grande œuvre ; cette œuvre, c'est votre maison. Or , voici le moment où je réclame toute votre attention.

— Va donc , lui dis-je . je ne perds pas un mot.

Et il continua :

— De tous les enfants de votre père, quel a été le plus sage, le plus heureux, le plus utile aux autres et à lui-même ? qui a fondé l'établissement le plus durable? lequel a laissé ce qu'on peut appeler une femille, une hoirie, une postérité? Tous se sont écroulés, eux , leur fortune, leur Ëtmille. Vous seul êtes resté debout, et debout restera la ferme, après même que vous n'y

serez plus. Pour la créer et faire ainsi prospérer et durer cette ferme admirable , vous avez tout simplement écouté vos instincts.

D'abord, vous sentez ce que l'amitié peut donner de contentement dans la vie , et vous commencez par ne pas vous séparer de vos amis , quelque apparente distance qu'il y ait entre eux et vous. l,e vacher Désir devient votre associé, et Gorgotine votre femme. Mais comment entendez-vous l'association? Est-ce la mesquine association des seuls intérêts et du seul aident? Non! c'est l'association étendue- à toute la vie. J'ai parlé de votre association avec Désir ; mais n'estil pas merveilleux que. trente ans plus tard, l'association , au lieu de se dissoudre, se continue et se complète avec moi?

Et voyez maintenant le résultat I Connaissezvous une ferme qui , comme la vôtre , en trente ans, ait quadruplé d'étendue et décuplé de valeur? Connaissez-vous une ferme dont les habitants aient vécu une vie plus heureuse, plus éclairée , plus féconde et plus respectée? Tout cela, je vous l'ai dit , vous l'avez fiiit d'instinct ; pourtant , vous touchiez ainsi à l'un des problèmes les plus formidables qu'ait à résoudre le dix-neuvième

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siècle. Mais aviez-vous une idée suffisante de ce que vous feisiez ?

Kn vérité, en vérité, je ne le pense pas. Car, agissant avec la pleine intelligence de votre œuvre , vous n'eussiez pas marié ma cousine Abeille à François, sans essayer de l'attacher, lui aussi , à la ferme.

— Hais il avait la sienne.

— La sienne! voilà précisément le mal; il restait par là dans la catégorie des isolés, qui tous périront devant les associés...

— Abeille et François font très bien leurs

— Abeille et François font leurs affaires aussi bien que possible ; ils travaillent l'un et l'autre avec courage , avec intelligence , mais leurs efforts, comme ceux de tant d'autres parmi ceux qui travaillent isolément , et dans un but personnel, leurs efforts, dis-je, sont mal récompensés. François voit , d'année en année , décroître son avoir, et déjà l'inquiétude et la tristesse commencent à le gagner.

Ayant remarqué ma stupeur :

— Oh I tout peut être sauvé et le sera , n'en doutez pas; mais après en avoir délibéré avec

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