QUATRIÈME PARTIE
— La science en vous s'est greffée sur le paysan.
— Je suis né à la ville pourtant , mais votre observation n'en est pas moins judicieuse et vraie au fond.
— Occupé d'un travail important sur les Moyens de reconstituer la grande Propriété rurale, je cherche en ce moment à bien saisir l'esprit des grands propriétaires ruraux , parmi lesquels j'aperçois déjà que vous tenez un des premiers rangs, sinon par.rètendue du domaine, au moins par sa parfaite gestion.
— Je ne puis nullement, monsieur, être classé parmi les grands propriétaires; je ne possède même personnellement qu'une partie de cette exploitation. Nous formons ici une tribu de prcpriétaires associés dans la possession et l'exploitation.
— Ce domaine serait-il un essai d'association et de coopération agricoles?
— C'est plus et c'est moins, et vraiment je ne saurais donner un nom à la chose ; mais je puis vous dire qu'elle s'est faite d'elle-même, avec le temps, avec les circonstances.
En causant ainsi , nous arrivâmes à quelques-
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211 uÉMoinES d'un imbécile.
uns de nos bâtiments ruraux , et je vis que notre visiteur était lui-même un agronome expérimenté et instruit.
Monsieur de Saint-Albiu approuva beaucoup l'annexion d'une raffinerie à la ferme.
Il nous ât une série de questions intelligentes et discrètes, auxquelles nous répondîmes avec toute la précision possible.
Désir, qui était un vrai maître en ce qui touche les labours, l'ensemencement, les soins aux chevaux , etc. , paraissait à ses yeux , me dit-il ■ le patriarche et le roi des charretiers.
— Mon vieil ami Désir ne rougirait pas , monsieur le comte , de ce titre de charretier ; il en a , en effet , pendant trente ans , exercé noblement les fonctions au milieu de nous. Mais Désir n'en a pas moins été mon associé de toute la vie. Une partie de notre établissement lui appartient en légitime propriété , et nous lé dirigeons , aidés dans cette tâche par mon neveu et mon gendre.
J'aperçus la surprise croissante de M, de Saint- Albin.
A l'office , il vit Gorgotine et Toinett« ; leurs beaux cheveux blancs pouvaient seuls feire soupçonner leur âge , tant elles avaient de fraîcheur.
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tant elles étaient attentives et alertes aux soins da ménage. Leur politesse cordiale et enjouée , leurs réponses intelligentes à toutes questions sur les mille détails de la laiterie , de la fromagerie et de la basse-cour, achevèrent de le désorienter, si bien qu'à la fin , il me dit avec un regard et un soupir dont je ne saisis qu'imparfeltement la signification :
— Vous me montrez , monsieur , une chose que j'eusse niée toujours , si je ne la voyais réalisée sous mes yeux : c'est-à-dire une grande propriété rurale bien administrée et n'a3'ant d'autre base que l'élément démocratique.
— Et scientifique, monsieur le comte, me hâtai-je d'ajouter.
— Evidemment, reprit-il.
Et je continuai :
— Nous avons fondé notre colonie sur le travail , sur de bons rapports d'amitié ; cependant , monsieur, ne cherchez nul esprit de système dans notre organisation , il n'y en a pas eu ; l'attrait de la nature peut-être et le désir de l'étudier de près, voilà quels ont été nos premiers mobiles. Tout cela est bien simple.
— Oh 1 vraiment non ! s'écria monsieur de
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S£ÙDt-Âlbin , tout cela n'est pas si simple [ Du reste, ce que je pense de votre œuvre , ajoatat-il, TOUS le verrez dans le livre où je compte Êiire un exposé complet de notre situation agricole.
A l'heure où j'achève d'écrire ce chapitre, nous attendons encore le livre de monsieur de Saint-Albin , sur les Moyens de remnslitaer la grande Propriété rurale. S'il paraît jamais, lisezle, mes amis, et voyez bien ce qu'il dira de nous.
QUATniÈUE PARTIE.
LA ORANDE PROPRIETE.
ËQ attendant , moi , le lendemain , je disais à Désir et à Amédée :
— Ce monsieur de Saint-Albin n'est certainement pas sans mérite , et je crois ses intentions bonnes ; mais c'est un homme de caste, possédé de l'esprit de caste, et qui, pour cela, voit les choses parfaitement à l'envers. Il est de ceux qui , de très bonne foi, croient devoir et pouvoir arrêter la marche des choses. Et ces gens-là mettent leur espoir dans le monde des campagnes. Jamais il n'y eut illusion pareille. Le monde des campagnes est , au contraire , appelé à compléter nos transformations. Les sciences , devenues le fondement de la société moderne , eussent-elles pris une aussi rapide et si prodigieuse extension, si le monde, en ses nécessités matérielles, n'avait
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eu besoin d'elles , si elles n'eussent servi au développement de l'industrie , qui , grâce à elles , décuplait et centuplait sa puissance? Autrement, qui sait si elles n'eussent pas été étouffées , au lieu de se développer comme elles ont fait? Cependant l'industrie, en ses différentes branches , ne s'appuie que sur les sciences physiques et chimiques, sciences qui ne pouvaient conduire encore qu'à une donnée philosophique incomplète. Mais cette donnée {^ilosophique , qui la complétera ? C'est ici que la biologie entre en scène. Mais la biologie, par quelle industrie sera-t-elle accueillie et rendue populaire? Par l'agriculture, car l'agriculture ne tardera pas de connaître que pliysique et chimie sont , pour elle , insuffisantes, qu'il lui faut une science plus avancée, qu'il lui faut la science des êtres oi^anisés. Cette science, qu'on n'avait crue utile qu'aux seuls médecins , aura prochainement, n'en doutez pas, sa place au programme de l'enseignement agricole. C'est donc aux champs que doit se compléter notre transformation morale, ce qui n'empêche pas monsieur de Saint-Albin de mettre son espoir aux campagnes pour la reconstitution de l'ancien monde et de l'ancienne propriété.