PREMIERE FEDERATION
Enfin elle eut lieu cette fédération de notre colonie ! la famille tout entière s'y trouva réunie. Nous fûmes en tout une trentaine ; on se casa comme on put ; quoique ce fût en décembre et par un temps très froid . on y réussit à peu près, La raffinerie nous fut de grande ressource en cette circonstance ; c'est dans la raffinerie aussi que nous pûmes établir notre salle de spectacle et de concert.
Qu'on se figure , s'il est possible , la joie des deux patriarches , des deux fondateurs de cette colonie , en voyant chacun de ses membres et de ses enfants y produire simultanément son savoir, son talent , depuis tes arts les plus humbles jusqu'aux plus relevés, depuis l'excellent pot-au-feu, le rôti , les gâteaux exquis de Gorgotine et de Toinette (qui furent acclamés à leur apparition
dbfGooglc
22tj MÉMOIRES d'un IMBÉCILE.
sur la table) , jusqu'aux mélodies si pures de Graindopge , jusqu'aux paysages de Froment , jusqu'aux enchantements dramatiques où Droz et Colzette excellaient.
Désir et moi , qu'on nous le pardonne, il nous semblait , dans cette fête . que nous devenions dieux.
Cette admirable tribu de laboureurs , d'artistes , de savants, d'industriels, d'habiles et charmantes ménagères , c'était notre œuvre à nous , et , poiir cela , nous ne fûmes pas les moins fêtés.
Mais ne voilà-t-il pas que Droz , endiablé dans son art . comme Amédée dans le sien , s'avisa de nous transformer. Désir et moi , en comédiens de circonstance , et , ma foi I les choses n'allèrent pas trop mal. L'un et l'autre nousdisions convenablement le vers comique. Du reste, je pris, quant à moi , un plaisir extrême à ce divertissement. Colzette , par son récit et son jeu , donnait à nos vieux classiquas et même à quelques-uns de nos contemporains un tel trait et un tel charme , que l'art dramatique devint à mes yeux le premier, le plus grand , le plus puissant des arts.
— Ah ! que c'est beau les beaux vers , Cjuaocj
OUATHEÈME PARTIE. 227
on les dit comme toi ! m'écriai-je un jour en embrassant la chère actrice.
Tout le village avait été admis à nos soirées dramatiques et musicales. Et le succès fut véritablement inouï.
Froment , avec ses décors , ne fut pas le moins applaudi de nos artistes. Abeille et François . eurent aussi leurs petits rôles dans une des pièces représentées. Quant au révolutionnaire Amédée , il se réserva de faire une conférence , et naturellement il prit pour sujet l'histoire de rélectricité'. Applaudissements, bravos de tous les auditeurs, venus au nombre de quatre à cinq cents.
Aux repas , du reste très simples , la Êtmille seule fut admise; mais quelle joie, quelles conversations , quelles exclamations , quelles réminiscences de tout le passé de la colonie , et avec quelle avidité les enfents écoutaient! C'est alors qu'étaient heureux , qu'étaient fêtés gntnds-pères et grand'mères !
Mais , à vrai dire , il n'y avait plus en ce moment parmi nous ni jeunes, ni vieux,; nous nous sentions tous en possession de la vie, de la joie et de la jeunesse pour l'éternité.
Drozeut'. dans tout cela, une émotion qui
c..,Googlc ■
228 uËitoiiiES d'un imbécile.
lui fut particulière : seul de nous tous, il n'avait jamais vu la campagne en hiver et se figurait , en vrai citadin , que la nature à cette époque de l'année n'était qu'abominaticffi ; aussi quelle surprise lorsqu'il vit les effets splendides de la neige et du givre dans les grands arbres , lorsqu'il entendit les bruits grandioses du soir et lorsqu'il put contempler la magnificence des nuits d'hiver au milieu de la solitude 1
Cette fête , pourtant si simple , mais d'un genre si nouveau à la campagne, ne fut pas un enchantement pour nous seuls , elle charma tout le village , qui vèritahlement en est resté depuis comme transfiguré , et qui a pris en plus grande estime et plus grande affection que jamais toute notre famille.
Aussi , vous pensez si l'on se sépara avec la promesse et l'ardent désir de renouveler au mois de juin cette solennité.
^,;GooQk