SAINFOIN ET LUZERNE
Maintenant que tout est rentré dans le calme , que chacun a repris le travail habituel , peutr-ètre le lecteur faiWl ses réflexions et se prèpare-t-il à me dire :
— Voilà . monsieur le patriarche , que vous n'êtes plus jeune , et Désir , si notre mémoire est bonne, est de deux ans votre aîné. Qui pourra donc , après vous , diriger votre colonie en sa partie rurale ? On voit bien qu'en ses parties industrielles et commerciales elle est parfaitement représentée par Amédée et François ; mais vous et Désir , qui vous remplacera ?
— Ah I lecteurs , que de fois . Désir et moi , nous nous sommes posé cette question! Mais notre successeur est aujourd'hui trouvé . et le voici à l'œuvre : c'est le plus jeune de nos fils à Gorgotine et à moi. A sa naissance , nous lui
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avions donné un nom de bon augure et qui semblait le prédestiner aux travaux champêtres : nous l'avions appelé Sainfoin. Celui-là , toute sa vie , montra pour la culture une inébranlable vocation. Toutes ses pensées , tous ses désirs , tous ses projets tendaient là : champs , culture , élevage , voilà quelles furent dès l'enfance ses passions. Mais ce n'est pas tout : cinq ans après sa venue au monde , il était né à Désir une flUe, que Toinette , en imitation du nom de Sainfoin, avait appelée Luzerne. Toinette , en donnant ce nom à sa fille , n'avait-elle pas eu quelque autre pensée? Je n'oserais l'affirmer. Toujours est-il que Sainfoin et Luzerne eurent toujours beaucoup d'amitié l'un pour l'autre , et qu'à l'heure où j'écris , les voilà mariés depuis deux mois.
Nous n'avons pas eu de noce , parce qu'il est dit que la noce se devra confondre en une seule cérémonie avec la fédération de juin , qui doit avoir lieu dans six semaines , car nous arrivons dans peu de jours au quinze mai.
— Enfin ! y penses-tu ? me répétait Désir, nos petits-enfants seront les mêmes, et ma famille portera ton nom! Ah! voilà ce quedepub trente ans je rêvais I
QUATnifeSlK PARTIE. 231
Sainfoin et Luzerne n'ont pas eu d'installation à faire à la ferme, qu'ils ont toujours habitée ; il n'y a eu qu'à agrandir un peu la chambre de Sainfoin , dont Goi^otine et Toinette se sont chaînées d'ailleurs de compléter l'ameublement.
Sainfoin est d'une activité telle, que Désir et moi pourrions nous reposer ; mais nous ne nous reposons pas : nous sarons le travail indispensable à notre existence autant que la re'spiration. et nous travaillons, heureux et joyeux de n'avoir été jamais encore condamnés au repos, c'est-à-dire à l'ennui , à la paralj'sie cérébrale ou à la démence. Luzerne aussi pourrait remplacer Toinette et Goi^otine , mais Toinette et Gorgotine . comme leurs maris , ne cèdent à personne leur droit au travail, Il est juste de dire pourtant que l'activité du jeune ménage permet aux anciens un peu plus de loisirs , et qu'après tout nous en profitons pour la réflexion, l'étude, la lecture
Le lecteur maintenant voit bien que la ferme ne menace pas de périr , quand disparaîtront ceux qui l'ont jusqu'à présent dirigée.
UÈMOIRES d'un imbécile.