CHAPITRE VIll MADEMOISELLE MARIE
(suite)
Quand je rentre au logis, la crête basse, comme un jeune coq que la poule a mis en fuite, ma chambre bouleversée manifeste la fureur de Marie. Entre les débris du pot à l'eau, les pages, les morceaux de mes livres jonchent le tapis mouillé ; Duvergier lacéré ne m'enseignera plus le droit et Nysten et Eittré, arraché de son cartonnage, gît fragmenté en dix parties de dictionnaire. Mais mon plus grand chagrin est de trouver en pièces Irois fascicules de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise et le Baudelaire de Poulet-Malassis. Après ces ravages, Marie s'en est allée, emportant son peu de bardes.
Durant huit jours, je ris de cet abandon avec affectation et n'en souffre point; mais j'ai senti, tristesse noire, isolement et ennui au
milieu de mes compagnons habituels. L'appétit et le sommeil m'ont quitté et j'ai dû m'avouer combien je regrettais Marie et à quel point son départ m'angoissait. Peu de jours après, je l'ai vue : elle passait sur le boulevard Saint-Michel en voiture avec un élève militaire du Val-de-Grâce et j'ai maugréé contre les traîneurs d'uniformes qui viennent a lever les femmes du quartier ». Mais tout de suite je suis rentré chez moi le cœur bien gros. Le même soir, pire épreuve. Elle est revenue à notre brasserie, accompagnée du même aide-major, en civil cette fois; elle s'est assise, près de lui, à la table oii nous avions accoutumé^ de sorte qu'à mon arrivée^ je n'ai pu ne pas les voir. J'ai pâli, saisi d'un tremblement et ne me suis remis qu'à l'autre bout de la salle, auprès de camarades.
Marie me suivait de son regard rieur; elle s'est penchée pour murmurer quelques mots à l'oreille de son cavalier qui aussitôt m'a dévisagé. Mes yeux courroucés les menacent ; le sourire sans contrainte, la bonne humeur perfide, comme les jolies moustaches blondes et l'air hautain de Fhomme m'exaspèrent. Ah î ces moustaches, je me défends d'aller les
arracher au provocal eiir. Mes camarades sentent ma colère et ne font que l'exciter par leurs conseils de paix.
— « Tiens-toi tranquille. Jacques, ne dis rien ; cette méchante fille n'en vaut pas la peine. » Et tout à coup, j'ai brusquement traversé la salle et me voici à la table du couple, devant Marie qui sans peur éclate de rire. Je lui serre le poignet et d'une voix entrecoupée : « Sale grue !... c'est assez!... tu vas sortir d'ici ». Lui a fait le tour de la salle et s'avançant sur moi : « Monsieur, vous êtes un lâche! » Je le frappe vers le visage au moment qu'on se jette entre nous et que le cafetier, tenant pour ses anciens clients, invite le couple, cause de la bagarre, à quitter la place.
Le lendemain matin, à huit heures, le garçon d'hôtel me réveille pour me prévenir que deux officiers demandent à me voir. Deux élèves de médecine militaire en uniforme, bottés et éperonnés, à la sortie du manège, viennent réclamer une réparation au nom de mon adversaire de la veille, l'aide-major Vincent. Je charge un étudiant et un graveur de s'entendre avec ces messieurs. A midi, une rencontre est décidée pour le lendemain sept
heures à Vincennes. Les témoins de Vincent ont choisi le sabre.
J'ignore l'arme^ je ne sais même pas si, de ma vie, j'ai tenu un sabre enlre mes mains. Au lycée, j'ai reçu en leçons d'escrime de quoi distinguer le contre de quarte du contre de tierce, j'en suis a.\i b a àa de l'épée. Mon témoin, le graveur, me mène chez un maître d'armes qui, au bout de longs discours d'accent gascon, se déclare incapable de m'apprendre le jeu du sabre en une séance :
— « Ne répondez à aucune feinle; laissezvous menacer la figure et la lête; allongez le bras et piquez droit. »
Nous faisons le simulacre du combat et j'obéis à ses indications. Jusque-là je n'avais pas songé à l'événement d'un duel et cette nouveauté me donne une sensation de plaisir. Mon tempérament exubérant, mon besoin d'action s'y emploient. J'éprouve la joie particulière des sports périlleux, comme de sauter quelque fossé profond, d'escalader un rocher à pic, au risque de se rompre les os.
C'est aussi l'occasion non pareille de fêter la veillée des armes qui s'achève au restaurant Baratte où nous avons même porté les
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sabres, deux lattes de cuirassiers, prêtées par un sous-officier. Nous crions, nous faisons tapage; mes témoins ne résistent pas à l'envie de conter aux habitués du cabaret de nuit l'expédition prochaine. Ils sont fiers de m'assisfer et j'ai le contentement de mon personnage qui me vaut un joli succès. A notre table se succèdent les femmes m'interrogeant :
— « C'est vrai que tu te bats tout à l'heure? »
Sur ma réponse : — <^ Alors pauvre petit ! embrasse-moi avant de mourir. »
Mais à cinq heures, saturé d'embrassades, ayant réglé la note, nous nous apercevons avec inquiétude, les seconds et moi, qu'il ne nous reste plus cent sous en poche, de quoi payer un fiacre. Nous ne pouvons pourtant pas gagner Vincennes à pied. Devant celte détresse un étudiant en médecine présent offre la voiture et propose de nous accompagner ; il souhaite voir ; il fera l'office de docteur et comme nul n'y contredit, le voici des nôtres.
Nous roulons vers Vincennes, non sans que mes compagnons ne fassent haltes successives à un café, chez un marchand de vin ouverts. [Is sont gris et chantonnent; la tête un peu lourde, je fredonne avec eux. Passé les fortifi-
cations, sur l'avenue de Saint-Mandé je ne dis plus mot, mon cœur se serre d'appréhension instinctive. Ma raison se révolte vite contre cette impression et je crispe les poings de honte, et je voudrais me frapper pour m'en punir. Un peu plus loin, j'ai peur d'avoir peur, je redoute de ne pas faire bonne contenance, de manquer de résolution, le sabre à la main. Puis je ne songe plus à rien du tout et recommence à causer bruyamment avec mes amis.
La voiture s'arrête et, comme nous descendons devant les glacis du fort, me reprend une angoisse qui durera pendant les préliminaires du combat. Nos adversaires nous ont précédés et l'un des témoins tire sa montre non sans quelque affectation. Je regarde l'heure à la mienne et je constate avec dépit que nous sommes en retard de dix minutes.
Les quatre témoins se réunissent et se concertent pendant que M. Vincent, en redingote noire boutonnée, va, vient fouettant de sa canne les touffes d'herbe et que j'attends, immobile, fumant machinalement la cigarette.
Un des témoins a jeté en l'air une pièce de cent sous. Je la suis de l'œil jusqu'à ce qu'elle
retombe face et me donne le choix entre nos armes et celles de Tadversaire. Or ses témoins considèrent avec inquiétude nos longues laites de grosse cavalerie; aussi, par courtoisie, je choisis les sabres d'officier flexibles et légers qu'ils ont apportés.
Enfin les témoins nous font ôter paletot, gilet, chemise et nous voilà face à face, le sabre à la main. A ce moment toute oppression physique, toute anxiété disparaît : ma poitrine est à Taise, mon sang circule librement ; la présence d'espril, le calme et la décision qui m'abandonnent parfois aux menus incidents de la vie, me secondent efficacement pour l'importance. Ici mes forces sont condensées afin de toucher l'aide-major et d'éviter ses coups. En même temps, je perçois nettement tous les détails de la scène ; j'ai fort bien vu un soldat de faction sur le glacis qui déposait son fusil contre une guérite et venait au plus près du speclacle : mon buste long et mince comme un échalasqui me valut si souvent l'apostrophe de grande asperge, domine l'adversaire de taille moyenne. Je regarde fixement sa figure un peu pâlie et ses jolies moustaches qui m'ont tant agacé. Mon sabre me semble léger comme une badine : le direc-
teur du combat le croise par la pointe sur l'arme adverse :
— « Allez messieurs! »
Vincent a tout de suite essayé de me porter un coup de figure ; j'ai reculé et, tendant le bras, j'ai menacé la poitrine de ma pointe. 11 rompt à son tour en tâchant par un revers de m'atteindre au flanc. Il n'y parvient pas et chaque fois qu'il simule une attaque sur la tête ou le visage, je lui pousse le sabre au corps et il est obligé de se couvrir, de rétrograder.
Mais je m'irrite à ce jeu et je perds mon calme ; de chaudes bouffées me montent au cerveau ; mes dents se serrent et tout à coup je fonds sur lui, le sabre haut, la poitrine offerte. Il n'avait qu'à tirer droit et il me traversait, mais instinctivement il a levé Tarme pour parer le coup furieux et protéger sa tête. Le tranchant du sabre asséné de toutes mes forces a rencontré sa lame qui plie de la violence du coup, et ma pointe entrée vers l'épaule gauche, trace sur la poitrine un sillon sanglant.
— Nom de Dieu î quel atout ! a crié le soldat spectateur.
Le blessé chancelle et s'assied sur un talus,
soulenii par ses lémoîns. Je m'avance vers lui la main tendue, des larmes plein les yeux :
— Oh ! monsieur, je vous ai fait bien mail Il sourit, très pâle, veut mettre sa main
dans la mienne et se renverse évanoui. Ses amis le raniment, le portent à sa voiture et le mènent à l'hôpital de Vincennes.
Nous attendons à la porte durant une heure et demie la sortie de l'un des témoins :
— Eh bien, monsieur? interrogé-je, anxieusement.
— La pointe, par bonheur, n'a pas pénétré profondément. C'est égal, vous avez de la chance, vous tirez à vous faire tuer...
Vincent, recousu et bandé très serre, fut pendant six semaines condamné à l'immobilité. Au bout de huit jours, je me remis avec Marie.
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Marie m'a donné de nombreuses preuves d'affection. Elle accepte gaiement une existence incohérente et malaisée. Je crois que notre manière de vie lui plaît et que les repas réguliers et les habitudes normales l'ennuieraient vite. Comme moi elle aime l'imprévu, l'accidentel et le hasardeux : dîner un soir au bouillon, le lendemain déjeuner à la crémerie, le surlendemain ne pas dîner du tout. Elle s'attife originalement, coquettement avec des loques, en fille de Bohême qu'elle est, et n'envie pas un autre appareil. Certain jour que mien oncle, en accès de générosité, m'a fait riche par deux cents francs, j'en dévouai cent, qui nous restèrent quarante-huit heures plus tard, à la toilette de ma compagne. Nous fûmes acheter ensemble au prochain magasin de nouveautés
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une robe el un chapeau à plumes. La dépense atteignit quatre-vingt-six francs, mais quand je m'apprêtai à la payer, elle m'ôta le billet des mains, le mit dans sa poche et sortit du magasin, sans mot dire, à la grimace du commis, à ma stupéfaction. Je la rejoignis et la grondai de son départ :
— N'est-tu pas devenue folle? Tu choisis une robe de ta couleur, le chapeau de ton goût; tu passes une demi-heure à l'essayage et lorsque l'achat est conclu, que les objets sont mis dans le carton, tu gagnes la porte et nous laisses en plani Pourquoi ce changement d'humeur?
— « C'est que, vois-tu, mon Jacquot, quatre-vingt-six francs, c'est trop cher! Ma robe actuelle me va très bien ; je t'y parais gentille ! mon chapeau ne me quitte pas encore. Avec l'argent économisé nous aurons huit jours à nous amuser, à nous promener en canot, à manger des matelottes et des fritures chez la mère FI am mer y. »
C'était une guinguette hospitalière, près de la Seine, à Suresnes.
Marie me trompa souvent et chaque fois je lui pardonnai son inconstance, ses caprices et ses fugues, eussent-elles duré deux ou trois
jours. Lorsque, de retour à la maison, je ne l'y trouvais pas, je me promettais de ne plus la recevoir, de la jeler dehors à coups de pied, mais quand elle revenait, le sourire aux lèvres, rieuse et caressante sous les reproches et les injures, ma rancune n'y tenait plus, je n'avais point le courage de persévérer et je finissais par rire avec elle de ses plaisants prétextes.
Telle indulgence ne dérivait point d'une lâcheté de chair. Les sens n'ont que peu d'empire sur un tout jeune homme. Sa maîtresse n'est souvent pour lui que la compagne de route avec qui on prend ses repas, on cause, on joue, on parcourt chemin faisant, les sites de quelque agrément. Le dirai-je aussi : Othello n'est pas du tout mon héros; je ne connais que de réputation « le monstre aux yeux verts ». L'infidéhté m'a plutôt atteint à l'amour-propre que causé un chagrin.
J'ignore la jalousie et estime que c'est mensonge de l'associer à l'amour. Elle dérive de l'égoïsme dont elle est l'implacable manifestation; elle n'affirme ni ne prouve une affection robuste puisque vous voyez en mainte occurrence hommes et femmes furieusement jaloux d'êtres qui ne leur tiennent pas au
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cœur. N'est-ce point aussi de la jalousie, cette inquiétude, celle tristesse de la bonne forlune d'un voisin ou d'un camarade, cette morsure au cœur à la nouvelle du succès d'un ami? Je l'ai sentie une demi-douzaine de fois cette blessure secrète et l'ai aussitôt brûlée comme un mal honteux et infectieux. La jalousie, qu'elle sévisse sur les choses de l'amour ou s'exerce au train de la vie, est l'indication d'un caractère médiocre, la manifestation incoercible d'une vilaine âme. Convient-il de distinguer la jalousie de l'envie : ne sont-ce pas sœurs jumelles, ordinairement inséparables? La première atîecte parfois la forme pathologique et mérite un peu de compassion; l'autre est toujours méprisable et haïssable : je ne sais rien de pire, de plus hypocrite et de plus méchant que l'envieux.
Le dernier tour de ma maîtresse, et qui décida, je no dis ;v.îs do notre rupture mais de notre séparation de biens, n'est plus qu'un souvenir comique. Un jour d'été, une lourde chaleur m'avait retenu toute l'après-midi aux bains froids de Henri IV. Entre deux plongeons, assis à la buvette, je me mis à causer avec un voisin de table, au bout d'une heure de nage et de têtes piquées simultané-
ment, nous étions amis et je l'invitai à dîner avec moi. Il accepta et je le plaçai à côté de Marie pour qui il usa d'une galanterie empressée. Ce nouveau camarade me déplut et m'agaça avant la fm du repas par son bagout, son aplomb, son ton avantageux. Je n'avais pas eu de peine à démêler à travers ses récits qu'il était calicot en disponibilité, encore qu'il prîtsoin de dissimuler son état dans le monde. Or, le commis de boutique semblait aux fils de commerçants et de bourgeois un inférieur méprisable. Fréquenter avec un calicot c'était déchoir! L'étudiant n'appliquait-il pas ce mot comme une grave injure à tous les jeunes gens de la rive droite, lorsqu'ils venaient se diverlir « au Quartier ».
Après le dîner, le garçon d'hôlel m'apporte une dépêche qui m'oblige d'aller immédiatement chez un parent malade. Marie insista pour que je remisse la visite au lendemain. Je ne voulus pas l'entendre et la laissai, au café, avec mon camarade du bain froid.
Le malade demeurait à la porte de Neuilly. Un commencement de pluie avait rempli les voitures et les omnibus. Je me décidai, après trois quarls d'heure d'attente, de faire la route à pied et m'acheminai lentement à tra-
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vers les arcades de la rue de Hivoli et les Champs-Elysées. Il était près de minuit quand dans l'avenue déserte j'arrivai auprès de l'Arc de Triomphe. A ce moment, me dépassa une voiture découverte remplie de chants et de cris joyeux. Quel n'est pas mon étonnement, ma colère, en reconnaissant la voix de Marie. — « Oh! les coquins, c'est trop fort! »
Et voici que je poursuis la voiture et la rejoins bientôt.
— « Tapez derrière » profère sous la capote une voix d'homme, celle du calicot.
Un coup de fouet me cingle le cou et les mains comme j'atteignais le marchepied.
Craignant d'être éborgné, je m'arrête pendant que les gueux s'éloignent au galop.
Je ne fermai pas l'œil de la nuit, ne respirant que la vengeance. Sitôt que je pus quitter mon parent, je fus au bois que je traversai à grands pas. Parbleu! je me doutais bien où nichaient la traîtresse et l'assassin : chez la mère Flammery, à Surennes, à l'endroit même où nous avions tant de plaisir à nous asseoir ensemble.
Je ne m'étais pas trompé. Il est midi et l'odeur de la friture emplit le jardin, peuplé
de convives. Tout de suite, à ma table préférée, sous le bosquet, je les vois qui déjeunent gaiement. Mais le compagnon m'aperçoit : il a le temps de voir la statue du Remords marchant sur eux, sur lui. Il pâlit, il n'a plus aucune envie de rire et comme, les poings serrés, j'atteins à la table, il se lève et file prestement par le fond du bosquet. Alors Marie se détournant m'aperçoit et me barre le passage en riant :
— a Oh! mon pauvre Jacques, laisse-le partir, il te cède la place! »
Ma main brutale l'a frappée au visage et rejelée sur la table dans un fracas de bouteilles renversées. Elle crie et indignés, deux ou trois hommes me saisissent, m'apostrophent et proclament « qu'il est lâche et dégoûtant de battre une femme ». Je me dégage et vais risposter quand la battue, se relevant et essuyant ses yeux :
— « ïas de calicots l mêlez-vous donc de vos affaires. C'est mon amant! et il a raison. »
Éclats de rire à toutes les tables du jardin pendant que je m'éloigne honteux et confus.
Durant deux jours, je ne rentrai pas chez moi; je déambule à travers les brasseries, déclamant contre Marie; je jure à tous les
amis qui consen(en( à m'enlendre que jamais Je n'approcherai plus cette fille infecte; je me grise comme un sonneur et m'en vais coucher dans le lit de la première venue. La Iroisième nuil, h deux heures, ne sachant où reposer mes jamhes vacillantes et ma tête lourde, je rentre au logis et me déshabille à làtons, jelant à travers la chambre chapeau, vêtements et bottines. Me voici près du lit que je sens habité, liède de la douceur d'un corps , en même temps que des bras câlins m'enlacent et qu'une voix chérie murmure pitoyablement : « Mon petit Jacques, pardon! bats-moi encore tant que tu voudras, mais ne me renvoie pas; j'en mourrais de chagrin. »
Et je me laisse attirer contre elle, je ressoude cette liaison désordonnée, sans dignité, aux chapitres équivoques, que je rougis un peu de relire, que je regrette de tout mon cœur, car si j'avais la faculté de rétrograder à dix-huit ans, comme je serais heureux de recommencer!... C'a été la part de joie de ma prime jeunesse : le reste ne fut plus que misère et déception. Plaise à Dieu qu'il donne une Marie à vos fils sur le chemin des vingt ans, une gaie et tendre compagnonne, une
amie dévoué ei charmante, folle de corps, forte de cœur, celle que j'ai éprouvée et aimée.
Nous cessâmes d'habiter ensemble après sa dernière frasque. Nous nous retrouvions à des intervalles courts d'abord, puis plus éloignés, jusqu'à ce que le torrent des événements nous eût définitivement séparés. Cinq ans plus loin, proscrit, isolé, au bout du monde, je recevais encore une lettre de ma chère compagne qui, en mots affectueux, sollicitait de mes nouvelles et j'y retrouvais le charme de son rire, voilé d'un peu de mélancolie. A quoi bon répondre, nourrir l'illusion d'un retour que je n'espérais plus, la croyance d'un amour pour lequel je n'étais plus fait! Je me tus; elle n'écrivit plus, mais je retins le lieu et l'adresse de son ultime souvenir : à Anvers, 10, rue du Marché-aux-Hareng.
Il y a une dizaine d'années que, passant à Anvers, des amis me menèrent voir le Rydeck, ce fameux ghetto de la prostitution que les travaux du nouveau port jetaient à bas. Je m'arrêtai devant une maison renommée a la grotte de Calypso » oii la hache des démoliseurs éventrait les salons et les chambres,
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précipilanl aux débris , parmi les gravais, panneaux peints et fragments de glace. Un seul mur encore debout branlait sur la rue où d'un vilrail déjà défoncé se détachait un gros numéro 10.
— « Rue du Marché-aux- Hareng », me dit celui à qui je demandai le nom de la rue.
Alors, déjà vieil homme, je pleurai.