CHAPITRE YII MADEMOISELLE MARIE
(suite)
J'ai payé la casse des meubles et trouvé rue Racine un autre hôtel, de mœurs plus tolérantes. La chambre est petite, peu confortable mais j'aime cette rue caractéristique, un peu sombre, où flotte durant le jour un parfum de silence avec les rêveries du recueillement. Par les croisées ouvertes, on aperçoit de jolies filles en jupon, bayant à quelque roman ou fumant la cigarette; on admire l'étudiant plié sur l'in-folio et le cahier de notes.
Au soir, la rue s'allume et s'emplit de mouvement, de bruit et de joie. Des voitures roulent vers l'Odéon, à grand tapage, sur l'étroite chaussée. Deux petits caboulots illuminés hébergent leurs clients fidèles dont par brusques éclals les voix de discussion, les plaisanteries montent dans Tair. Les bouliques closes, des rumeurs résonnent encore par
l'infini de la nuit. Jusqu'à l'aube, les joyeuses bandes déjeunes hommes et de femmes promènent en chœurs graves et crislallins la pairie languedocienne ou font retentir la scie en vogue du café-concert : le Bouton de Bïlliou. Et doucement réveillé par ces gais passages, ma maîtresse enlre mes bras, je pose sur ses lèvres un baiser rieur sans regret de n'être point parmi les clian leurs.
Je vis le plus insoucieusement du monde, heureux parce que je cabriole comme un cheval désenlravé, que je crois à la bonté de mes voisins et de mes amis. Ma bourse est plate car ma mère souhaitant me retenir auprès d'elle ne me sert qu'une très modique pension. Mais à dix-neut ans, ne pas déjeuner est un incident comique. Ce comique-là entre souvent dans nos journées, bien que nous ayons élu la crémerie Polydore où pour quinze sous, Marie et moi nous nous repaissons d'aliments légers, de café au lait, d'œufs sur le plat et de beaucoup de pain. Deux ou trois de mes camarades plus prévoyants atteignent sans gêne la fin du mois. L'un d'eux a six mille francs de rente; c'est un Corse, brave et complaisant ami. Enhardi par la disette, je lui demandai vingt francs
qu'il me prêta volontiers, et ne pouvant les lui rendre, j'eus honte et pris soin d'éviter son approclie.
La valeur de l'argent m'échappe : je n'en sais pas le prix, n'ayant point été contraint de le gagner; je n'en subis pas le joug, puisque je ne suis pas privé du nécessaire et que mon couvert est toujours mis à la table maternelle. Mais je ne tarde pas à apprendre qu'il règne sur le sentiment et sur le cœur. J'ai été invité à souper chez un prince nègre, étudiant en droit, qui occupe deux belles chambres meublées, au premier étage, sur le boulevard Saint-Michel. Marie, froissée de n'avoir pas été personnellement conviée, refusa de m'accompagner.
Il y a foule chez le prince : toute la négritie des écoles de France, des blancs aussi et surtout des blanches. Après les clameurs farceuses, les boniments répétés en chœur, Son Altesse donne le signal du festin et nous nous asseyons autour d'une table oii s'accumulent pêle-mêle langoustes, jambonneaux, œufs durs, boîtes de sardines, où sont confondues les bouteilles de Champagne, d'huile, de vinaigre^, de cognac, de rhum, de kirsch et de sauce tomate.
Mon voisin de droite est un nègre anglais; à ma gauche une fille blonde de vingt-cinq à trente ans, d'assez belle tournure, qui, au prime abord, paraît vieille à mes dix-neuf ans : c'est Yictorine, une célébrité de la rive gauche, et plus je regarde ses traits un peu fanés, sa mine affectée, tout ensemble effrontée et mélancolique, plus je considère l'élégance de son ajustement, les diamants de ses oreilles et de ses doigts, la désinvolture de ses gestes et de son attitude, plus je me sens paralysé par la timidité. J'avale coup sur coup plusieurs verres de Champagne et de rhum pour puiser du courage. Entre le bruit des fourchettes et des assiettes sonnent les hurrahs, les interpellations bizarres. Naturellement je crie plus fort que les autres, je casse une assiette. Mais Victorine, me tutoyant tout de suite :
— (( Allons I Jacques^ pas tant de chahut! c'est bête! tâche de causer avec moi! »
Aussitôt elle me raconte sa vie, sa servitude auprès d'un vieil oncle qui l'a mise à mal le premier, sa fuite à Paris, ses débuts au quartier. Elle y connaît tous les types ; elle est fameuse entre toutes les femmes. Il y a des journaux et des livres qui parlent d'elle et, ti-
rant de sa poche une plaquette : les Petites Femmes du quartier Latin ^ elle m'y fait voir son portrait et sa biographie. Le nègre anglais me prend des mains la plaquette qui bientôt circule autour de la table au grand contentement de Victorine, au déplaisir des autres femmes qui chuchotent ironiquement : « C'était à prévoir! elle la fait toujours celle-là, quelle poseuse! » L'une d'elles tente une diversion en commençant le refrain du cantique chéri des écoles :
(( Esprit saint ^ descendez en nous !
Mais le prince nègre qui vient de parcourir la brochure :
— « Dis donc ! Victorine, on dit que tu as sucé le lait de Musset, répands-en quelques gouttes sur nous. »
Et comme elle se fait prier, tous les assistants de réclamer en chœur : « du Musset! du Musset! »
Souriante, elle se lève et s'en prend à Rolla^ d'une voix émue et tremblante :
Pauvreté, pauvreté, c'est toi la courtisane C'est toi qui dans ce lit as jeté cet enfant Que la Grèce eût gardé pour l'autel de Diane.
Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde; Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde
De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous, Vous ne la plaignez pas, vous mères de familles Qui poussez les verrous aux portes de vos filles Et cachez un amant sous le lit de l'époux !
La récitalion est acclamée; moi je suis transporté d'enthousiasme pour Tliéroïne historique, nourrie du lait de Musset et dont la gloire est imprimée, la photographie publiée en plaquette. Voilà la maîtresse idéale, ma compagne rêvée. Je le lui dis : elle n'a pas de peine à le croire. A mon tour, je veux briller, — pour elle — et je déclame rageusement a Ultima verba » des Châtiments qui soulèvent quelques murmures, car si les seigneurs nègres se déclarent républicains, il est, parmi nous, plus d'un blanc bonaparliste. A ma voix succèdent d'autres pièces plus libres ; bientôt les vers ne suffisent plus et les défis se portent aux coupes de Champagne et de rhum. Je ne cède point, je bois et bois encore, hurlant ma partie du cantique avec tous les assistants :
Eu descendant la rue Troussefouille :
J'ai rencontré la p'tite Suzon,
Charivari grandissant, danse en rond, bourrée d'Auvergnats martelant le plancher, litres de rhum versés dans le pot de chambre, lumières éteintes, punch allumé, ronde de
joie autour du vase et comme je suis tombé épuisé, étourdi sur le canapé, à côté de Victorine, je perçois vaguement aux lueurs vertes de la flamme, le prince nègre dévêtu, en caleçon et maillot écarlale, qui danse un cavalier seul, en criant à tne-tête.
Vers deux heures de l'après-midi, je me suis réveillé à l'hôtel du Périgord, place de la Sorbonne, dans le lit de Yictorine. C'est entre nous à la vie et à la mort. Le soir, après le dîner, elle m'a, sur ma demande, encore récité du Rolla, le lendemain et les deux jours suivants sans que je le lui demandasse. Peutêtre abusait-elle de Musset mais je n'en éprouvais pas la satiété. Au milieu de la quatrième journée, je songeais à retourner à mon logis. Préoccupé, attristé, n'ayant plus le sou, je ne savais comment me retirer. Victorine m'indiqua la route. Sans cérémonie, elle me demanda 150 francs pour payer sa couturière, et comme en rougissant j'avoue mon dénuement :
— Eh bien, mon petit, va chercher ces 150 francs, et quand tu les auras trouvés, reviens me voir i
Je les ai cherchés depuis!