‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 11 sur 54 · LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE

Le républicanisme classique dont je suis imprégné, la haine de l'Empire, la révolte intellectuelle contre le césarisme et ses formules brutales de gouvernement, m'ont réuni à quelques jeunes gens de même disposition. Parmi ces camarades nouveaux, je suis le plus jeune, le plus ardent, le plus irréfléchi. Plusieurs d'entre eux, combattants du livre, du journal, de la bonne parole, ont encouru la rigueur des juges bonapartistes et souffert la prison. Je les admire et brûle de m'éga- 1er à eux par épreuve pareille. Pourtant iJs me semblent d'un calme irritant, d'une prudence raisonneuse qui déçoit mon impatience. Tout de suite, je souhaiterais agir, me précipiter dans la mêlée, tenter quelque coup de main audacieux oh risquer sa liberté, sa vie

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au renversemenl de l'Empire. Mon cerveau en termenlation me pousse aux folles manifestations, et les aînés qui ont vingt-cinq ans considèrent avec un peu de dédain et parfois d'inquiétude le galopin ellVéné que je suis.

La politique est devenue l'unique thème de conversation, de discussion, de dispute autour de la table de brasserie. « L'art pour l'art » provoque les mépris de compagnons qui ramènent la littérature à une forme de propagande républicaine. Ils n'ont d'yeux, d'oreille et de goût que pour les études sociales : la générosité de la jeunesse, leur culture intellectuelle, la philosophie idéaliste, les exercices métaphysiques, et aussi la tradition de 1848, les ouvrages des réformateurs les avaient faits socialistes. Ils étaient plus avancée que moi : j'en eus honte. Leurs opinions précédaient les miennes ; je ne tardai pas à les rattraper. Ils se réclamaient sans cesse de Proudhon ; je le lus!

Et je lus avec passion , dévotieusement, comme une Bible de vérité, — d'abord le Système des contradictions économiques^ puis de la Justice dans la Révolution et dans r Eglise^ enfin la Création de F ordre dans r humanité — et ce

fut dans mon espril un désordre, une confusion inexprimable, le chaos.

Il y a confondues^ dans l'œuvre de Prou- ' dhon, deux paris qui, à la réflexion, se discernent et se séparent distinctement. La première, c'est le système issu de la philosophie allemande, de sa méthode de raisonnement, compliqué et obscur comme elle, aggravé d'arguments de scolaslique moyennageuse, de subtilités jésuitiques par la lourde érudition du gars franc-comtois, par le fait d'une instruction solide, malaisément assimilée. De là, ces règles arbitraires d'une nouvelle distribution des richesses, d'une plus équitable répartition des biens fondée sur l'intérêt mutuel et la réciprocité des services. La seconde part de l'œuvre, toute critique, est admirable de clarté et de mouvement. Rhéteur éloquent, frappant des aphorismes sonores et éclalanls, plus loin écrivain de tempérament au style savoureux, original et pittoresque, polémiste vigoureux et véhément, Proudhon met en pièces toute l'armée des économistes, démontre la bêtise de leurs apophtegmes, et l'inanité de leur science, leur impuissance à trouver remède à la misère, comme leur incapacité de déterminer les lois de la richesse.

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