‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 14 sur 54 · LA BRASSERIE GLASER · texte numérisé non relu

LA BRASSERIE GLASER

Les mots : brasserie, café, reviennent fréquemment dans ces souvenirs, non pas que nous nous plaisions uniquement dans la tabagie, devant une pile de soucoupes. Mais où l'étudiant, le jeune homme, habitant d'une modeste chambre meublée, retrouverait-il ses amis, débattrait-il les questions de son choix ailleurs qu'à l'estaminet? Il n'a ni salon, ni 'autre salle de conversation. Donc la nécessité autant que la camaraderie et l'habitude le ramènent chaque jour au même endroit. Bientôt, il s'y immobihse, il y consume ses journées et ses soirées dans la discussion. Ce fut mon cas.

Entre mes compagnons, trois figures caractéristiques se sont fixées dans ma mémoire, et

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je puis restituer leurs traits moraux et physiques, tels que j'en fus impressionné.

Le plus (lislingué des trois est un garçon de vingt-cinq ans, long, mince, au masque saillant en arêtes vives, avec la physionomie de douceur, de bonté d'un Don Quichotte. Il se nomme Charles Longuet et arriva de Caen cinq ans plus lot, le cerveau prodigieusement muni, la parole nourrie et abondante. Bientôt se groupèrent autour de lui les meilleurs jeunes gens, les vaillants et les intelligents de la rive gauche, capables par leur esprit généreux de tenter contre l'Empire les escarmouches du journal littéraire hebdomadaire, à défaut du grand quotidien politique que le cautionnement et l'autorisation préalable interdisaient. Héduits à la petite guerre d'épigrammes, d'allusions, de comparaisons historiques, ils s'exercèrent à décocher au monstre des traits barbelés. Tels javelots pareils à l'éclair déchirant la nue^ portèrent des coups envenimés; tels pamphlets, comme les Propos de Labïenus ou la Dynastie des la Palisse, retentirent longuement dans le silence public.

Charles Longuet, directeur des manœuvres de ces feuilles d'avant-garde, en vit périr trois

à reimemi, frappé chaque fois lui-même d'amende et de prison.

Je le regarde, je l'écoute émerveillé, proclamer la loi vivante de Proudhon el déployer devant une table de café plus d'éloquence par soirée qu'il n'en faudrait pendant un an pour gouverner tous les Parlements. De faconde intarissable, il ne se trouve jamais à court d'arguments. Il a la voix sonore, le geste exubérant, la passion de la dispute, quelque excès de la rhétorique nuageuse dont usait Brissot de Warville, son modèle. Je ne me lasse point de l'entendre, et plus d'une fois où la soirée s'acheva en batailles de systèmes, je l'accompagne au sortir de la brasserie, jusque chez lui ; h son tour il revient à ma porte, je le reconduis à la sienne, il me ramène encore et les heures de la nuit courent en la navetle, cependant que la déclamation du maître, renforcée par les timides objections du disciple, emplit le boulevard Saint-Michel.

Ce fut, parmi les voisins de ma jeunesse, le plus influent sur mon esprit. Il m'a fail lire, il m'a incité au raisonnement, à laréQexion par sa brillante et un peu désordonnée controverse. Longtemps après, quand la vie nous a

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séparés el rendus presque étrangers, ne s'est pas effacée la première impression de sympathie. Si tenace fut ce compagnonnage intellectuel, que je ne me désintéressai pas de Longuet et que j'ai pris ma part de ses joies et de ses douleurs.

Tout différent m'apparut Raoul Higault, son contradicteur juré, son adversaire ordinaire en des discusions violentes qui bouleversaient la brasserie et décidaient le père Glaser à venir prier les orateurs de le prendre un peu moins haut. De taille moyenne, le visage enfoui sous la barbe châtain, les yeux fureteurs derrière le lorgnon, Rigault avait l'aspect d'un répétiteur de mathématiques déprimé dès sa jeunesse par la monotonie des leçons. Il fut, je crois, en effet, destiné aux études scieniifiques mais ne connut pas les misères du professorat. En vérité sa culture intellectuelle était nulle : elle s'était bornée à la lecture de quelques tomes de l'histoire delà Révolution française, où il élut son modèle. Par esprit paradoxal, par gaminerie, par désir de se singulariser, de paraître plus fort qu'aucun, ce fut Fouquier-Tinville qu'il choisit. Au programme d'un tel politique, il joignit la connaissance superficielle de « l'organisation du

travail » de ce Louis Blanc qu'il affectait de mépriser profondément. Pourtant le terrorisme, le communisme rudimentaire ne suffisaient pas au jeune singe rouge, à sa grimace réglée sur un cabotinage particulier ; il affectait dans les conversations, même devant les tribunaux, le vocabulaire sans-culotte dont sont éliminées les désignations nobiliaires ou canoniques, comme saint, sire, roi. L'une de ses plus grandes joies fut, ayant h prononcer au tribunal, dans une affaire politique, le nom de la rue Saint- Hyacinthe-Saint-Micbel, de pouvoir dire la rue Ya-Michel, le boulevard Germain, la rue Jacques.

Quatre-vingts ans plus tôt une victime de Fouquier-Tinville railla spirituellement le langage nouveau. Comme le sanglant et prudhommesque procureur lui demandait : «. Votre nom? » Il répondit : anomjme ! — « Comment, anonymel » — Certainement! Je m'appelle le chevalier de Saint-Cyr; or il n'y a plusdeCAevalier^ ni de^ ni Saint, ni Ci/r : je n'ai donc plus de nom !

Pareille gaminerie avec prétention de terroriste marquait tous les discours de Raoul Rigault. Au bout de cinq miimtes de débat : « Je te ferais fusiller! » rugissait-il au nez de

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