CHAPITRE PREMIER
Si loin que je relie mes souvenirs, ma première vision d'enfant est une levrette étalée au coin du salon, sur un coussin de tapisserie. Elle s'appelle Lelia, et son nom témoigne la lente infiltration du romantisme dans les couches de la société parisienne jusqu'à la bourgeoisie commerçante et retardataire de la rue d'Enghien. Lelia furète à travers le salon qu'elle affectionne, flairant les tapis, sautant sur les fauleuils d'un mouvement las, revenant lécher mes mains et ma figure de bambin de trois ans, puis elle retourne invariablement à son coussin. Toujours je suis de
l'œil la navette de la petite bête de race, j'admire sa robe blonde, son corpuscule mince, ses attaches fines, ses pattes grêles et fragiles, son museau allongé aux yeux doux. Souvent, je cours après elle, je lui tire la queue et j'essaye de la chevaucher. Elle se dégage vite d'entre mes guiboles me mordillant avec de petits cris joyeux et rageurs. C'est le premier être que j'ai aimé, parce qu'il était plus petit que moi, au-dessous de moi, par le senliment de son infériorité, par la fierté de la protection, par l'instinct de la beauté qu'il éveille confusément. Ainsi, les premières sensations affectueuses ont déjà la forme de l'égoïsme.
Un jour, durant sa promenade matinale dans la rue, Lelia a disparu : quelque voleur de chien la déroba, sous le nez de la bonne.
Mon premier appel, au réveil, fut Lelia qui avait accoutumé de gambader sur le lit et de souhaiter bonjour en caresses. Quand je sus qu'elle était perdue, que je ne la re verrais plus, je pleurai, je poussai des cris convulsifs qui effrayèrent mes parents. Us m'assurèrent, sans calmer mes gros sanglots, qu'elle était en promenade et reviendrait bientôt. Le lendemain et les jours suivants, longtemps je
réclamai la levrette. A chaque repas, je réservai une part du dessert : « C'est pour ma Leiia quand elle reviendra ». Pendant plusieurs années, je la regrettai, j'appelai de son nom toutes les levrettes que je rencontrai, et je pleurai de leur indifférence.
Ce fut mon gros chagrin de baby.
En vain s'efforça- t-on de me consoler par l'introduction de Coco, ara bariolé qu'un officier nous avait rapporté des Indes. Je demeurai fidèle au souvenir de ma Lelia et détestai le camarade, au plumage éclatant.
Le méchant oiseau, sentait ma haine car sitôt que j'approchais de son perchoir il fendait l'air de clameurs stridentes qui troublaient la maison ; il cherchait à atteindre les mains de son terrible bec et secouait furieusement la chaînette rivée à sa patte. Devant mon père, il s'adoucissait, devenait câlin et communicatif, proférant les seuls mots qu'il eût jamais retenus : « Grattez la tête à Coco! » Je devins jaloux du perroquet et cette humeur s'accrut quand un portraitiste chargé de peindre l'auteur de mes jours en costume de cérémonie, eut l'idée bizarre, par opposition de couleurs, de placer le perroquet sur le poing paternel.
Le portrait au perroquet fut tout ce qui me resta de mon pauvre cher père. Je ne puis songer sans sourire au malencontreux ara que j'ai fait gratter de cette toile familiale.
Mon père était un rêveur bienveillant, un bourgeois romanesque, tout ensemble timide et aventureux. Il sentait de la gêne, comme une sorte de honte, dans la pratique des affaires et s'il tirait quelque avantage de la plus honnête, il rougissait de son lucre. A ce train-là, il ne prospéra point et dut vendre sa fabrique, ayant fort entamé son bien. La défaveur pesant sur le négociant qui n'a pas réussi lui fut insupportable. Il avait aussi le goût des voyages lointains, l'espérance de refaire sa fortune sur un champ plus vaste, plus indépendant, offert à l'activité, à l'énergie des immigrants. A cinquante ans, il trouva le courage de se séparer de sa femme et de son enfant, de partir pour l'Australie. D'abord vinrent de là-bas, chaque deux mois, les lettres pleines d'espoirs que ma mère hsait tout émue, et que, plus d'une fois, m'étant éveillé à minuit, je la vis relire sous la lampe, les yeux gros de larmes. Puis un, deux, trois, dix courriers passèrent sans lettres, sans nouvelles, et ni demandes, ni démarches offi-
cielles ne nous dirent la cause de ce silence, ne nous apprirent rien sur le sort de l'absent évanoui.
Je n'ai jamais su ce qu'il devint, ni le coin de terre où il repose, ni la place où m'agenouiller pour prier sur lui. Et quand je veux revoir la matérielle image de la fine et mélancolique figure qui se penchait sur mon lit d'enfant, je découvre le portrait inepte au poing veuf du perroquet.