CHAPITRE II
INSTITUTION ROSQUET
A neuf ans, ma mère me mil en pension, à l'institution Rosquet. Je revois encore toutes les circonstances de mon internement : encombré d'instruments de physique, le cabinet du maître de pension, la longue face solennelle et hypocrite du long cuistre qui me fit tant souffrir. J'entends ses paroles menteuses de consolation à la pauvre maman pleurant de me quitter : « L'enfant sera très bien au milieu de petits camarades... nourriture saine et fortifiante.... excellente éducation.... discipline paternelle. » Maman ne se console pas, et moi, avec l'égoïsme féroce des enfants, je me réjouis de vivre entre de nouveaux compagnons de jeu et d'amusantes études; j'ai hâte d'être libéré d'une affection
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ardente et inquiète, d'une sollicitude continuelle. Je laisse percer ce sentiment à tel point que ma mère, tout en larmes murmure m'embrassant : Ingrat enfant!
Je ne tarde point à perdre les premières illusions : mes camarades sont brutaux, méchants et lâches, des petits hommes enfin! Les maîtres me rudoient et ne me jugent pas d'intelligence suffisante pour s'occuper de moi et m'apprendre un peu du peu qu'ils savent; quant à Rosquet, le chef de la maison, c'est le marchand de soupe achevé : il ne songe qu'à réduire les portions du réfectoire, la consommation du « pain à discrétion ». Pour lui, les meilleurs élèves sont ceux qui paient la plus chère pension.
Que de fois j'ai eu faim, après le repas, me plaignant à un camarade qui, affamé comme moi, répondait en ricanant : « Tu as faim ! Mange ton poing et garde l'autre pour demain. » Combien souvent je me suis couché le cœur gros, d'avoir été rudoyé ou battu.
En même temps que moi avait élé interné à la pension Rosquet, un garçonnet de mon âge nommé Santi, de famille vénitienne.
Ses parents connaissaient les miens et nous avions souvent joué ensemble aux Tuileries
OÙ chacun admirait son joli visage aux cheveux noirs, aux grands yeux bruns, ses traits fins et nerveux de petite fille. Moi je n'aimais pas Santi : il avait des habitudes répugnantes, comme de se mettre le doigt au derrière et de passer ensuite sa main sous mon nez. C'était une manie certainement très innocente de jeune singe qui m'étonna et me causa un profond dégoût.
Au moment de quitter ses parents, Santi poussa des cris de désespoir, s'accrocha aux jupes de sa mère dont il fallut user de violence pour l'ôter. A l'étude, on crut que mon voisinage le consolerait et il fut placé auprès de moi. Durant trois jours^ il ne cessa de pleurer ; quand aux récréations je l'invitais à jouer, il demeurait, la figure couverte de son bras, à sangloter dans quelque coin. Le quatrième jour, paraissant calmé, il restait sombre et triste, quand, à l'étude du vendredi soir — je me le rappelle, comme si c'était hier — il poussa un grand cri dans le silence de la salle en même temps qu'un flot de sang jaillissait de son bras gauche et éclaboussait ses cahiers et les miens. Sournoisement, d'un coup de plume, il venait de se frapper profondément à l'avantbras. Immédiatement il fut mené à l'infir-
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merie. Dans rémotion générale, personne n'avait pensé à Tinlerroger sur la cause de cet accident, mais, lorsqu'un peu plus loin, Rosquet la lui demanda, ce fuL moi que le perfide Italien accusa. 11 supposait, non sans raison, le dangereux enfant, que ses parents ne manqueraient pas de le retirer d'une pension oi^idès le début son plus proche camarade lui perçait le bras d'un coup de plume, et il advint selon son espérance. En vain je me récriai, je protestai contre une telle invention : nul ne voulut croire à mon innocence. Comment supposer autant d'artifice chez un gamin de neuf ans? Convaincu de méchanceté noire et traité par Rosquet de petit scélérat, j'eus encore le chagrin que ma mère elle-même n'ajoutât pas foi à mes dénégations. Je fus puni et durement réprimandé. Depuis, la vie m'a éprouvé par d'autres mécomptes. J'ai subi l'injustice, la haine et la calomnie: ce sont les manières des hommes envers qui discute leurs actes d'intérêt ou excite leur envie mais jamais je n'oubliai le premier mensonge sous lequel j'avais succombé. Je sentis une cuisante impression, une véhémente indignation chaque fois qu'on me rappela la blessure de Santi : le reproche revint
souvent sur les lèvres de mes maîtres et pendant plusieurs années dans toutes les réprimandes de ma mère. Ce fut la révélation à un enfant de l'injustice, salutaire leçon qui m'en versa la haine et a fait bouillir mon sang chaque fois qu'un innocent pâtit d'accusation injuste, dans les engrenages d'une machination.
Ce don-quichottisme juvénile n'est pas tout à fait refroidi sous la cendre des cheveux blancs. Pareillement, m'ont enseigné la révolte contre la force brute, certains de mes camarades brutaux et grossiers. La vanité, la sottise des fils de boutiquiers, de bourgeois cossus m'inspirèrent l'amour des faibles et des humbles. Par la répercussion de mes sensations puériles je devins un socialiste humanitaire, un révolutionnaire.
Sans doute j'étais destiné aux misères enfantines par quelque Dieu malfaisant. Aucun garçonnet n'a été, à mon égal, battu par les plus forts, poursuivi de tourments physiques et moraux. Quand mes grands camarades se lassèrent de leurs persécutions, quand la fureur dont je repoussai les taquineries des plus agressifs les eut découragés, ils se rabattirent sur ma mère, sur cette visiteuse unique, fière
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et Iristo, qui deux fois par semaine, m'embrassail, me tenait au parloir, serré contre elle, u Pourquoi toujours celte femme?... le père, où est-il? Paibleu! il n'y en a pas », murmuraient aux oreilles de leur charmante progéniture les couples de belles Madames et de Papas très bien.
Ce ne furent point paroles perdues. Certain jour, après l'heure des visites, un des grands m'apostropha :
— Ta maman est venue?
— Oui.
— Et ton papa, tu ne le vois jamais.
— 11 est parti.
— Où cà?
— Qu'est-ce que ça peut te faire! .
— Il paraît que tu es un « bâtard ».
— Je m'en fiche pas mal 1
Je n'avais pas compris l'expression et mes onze ans ne sentirent point l'outrage prémédité. Le mot me frappa par un instinct de la malfaisance de Tinterpellateur. Quand plus tard j'en connus le sens, j'aurais presque ri de l'imputation mensongère si elle n'avait atteint que moi. J'eus tout de suite l'esprit assez libre pour concevoir que le hasard de la naissance et de l'origine ne comporte ni
gloire ni infériorité, que l'homme vaul par son action personnelle.
Cependant je m'accoutumais aux privations durant trois ans passés en ce bagne infantile appelé a pension de jeunes gens » où je souffris la faim, le froid et les coups.
L'institution Rosquet connue et recommandée, élait sise en un quartier suburbain, au milieu d'un vaste parc et de grands jardins destinés à décevoir les parents. J'acceptai tout joyeux l'internat sans me soucier des pleurs maternels, dans l'élan de ma curiosité vers une existence nouvelle. Le « chef de l'institution » n'avait cure ni de l'éducation, ni de l'instruction, ni du bien-être, ni de la santé, ni de la propreté des enfants commis à ses soins. Son unique visée était de réduire ses frais pour gagner gros sur les pensionnaires. Ses premières économies comprenaient la table. Ce que le réfectoire vit passer de fâcheuses ratatouilles, de viandes avariées, de légumes secs et conservés retour de l'Inde, est inénarrable. Nos estomacs se soulevaient à ces pitances, nos dents ne parvenaient point à les broyer, ni nos palais à les mastiquer, mais si nous les avions laissées sur le plat du déjeuner, elles rêve-
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naient invariablement au repas du soir. Il n'étail même pas possible d'assouvir notre faim sur le pain, bien que les prospectus de la maison le promissent à discrétion. Des corbeilles pleines de tranches menues étaient portées à travers les tables et présentées à chaque élève. Mais le maîlre de pension, toujours présent au réfectoire, escortait la manne, y suivait jalousement les doigts agiles et, souvent, d'un coup de longue règle prestement appliqué, les obligeait à lâcher leur conquête. Une fois il acheta, la cargaison de pruneaux d'un bateau vendu aux enchères sur le canal et, durant quinze jours, à tous les repas, nous vîmes des pruneaux. Vers le neuvième jour^ il y eut soulèvement contre les pruneaux, qu'on lança au plafond, sur les carreaux, les murs et les fenêtres du réfectoire. Alors notre maître jugea nécessaire de « faire un exemple » ; il renvoya de la pension un des grands dont les parents, subitement ruinés, n'avaient pu payer les derniers trimestres... Et nous subîmes les pruneaux encore six jours de suite, puis deux fois par .semaine, jusqu'à épuisement du solde.
Ce que nous avions faim!... Nous rôdions comme des jeunes loups autour de la cuisine,
près de la panneterie dans l'espoir de chiper un morceau. Nous pûmes un matin nous glisser dans la pièce ouverte par mégarde. Alors quelle orgie de pain frais, quel régal de larlines-galeltes confectionnées dans le folio d'une grammaire Lhomond, en s'asseyant dessus! C'est le seul jour, durant trois ans de pension où j'aie mangé à ma faim.
La nourriture intellectuelle valait Tautre. Le professeur de la classe préparatoire, aiguisait son esprit sur ses petits élèves. A chacun il décochait un surnom, appelant l'un : Misère, Tautre : Citrouille, un troisième : Ratichon, moi je fus baptisé : Quasimodo, à cause de ma laideur; je ne compris pas alors la plaisanterie du loustic. Nous croupissions tous, du reste, dans l'ignorance et la saleté. A peine si la compagne sèche et anguleuse, tard mariée, de noire digne maître, daignait vérifier chaque dimanche de sortie la propreté de nos visages, de nos mains et nos habits. Il me souvient qu'elle se contentait de peu.
Une bande d'Anglais et d'Américains de quinze à vingt ans exerçait la tyrannie de brutes sur tous les autres enfants. Soit brutalité naturelle, soit qu'ils se sentissent raillés à cause de leur baragouin, ils nous rouaient
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de coups, ils frappaient à nous blesser, jusqu'au sang. Mais en toutes leurs violences, ils étaient approuvés, soutenus parce qu'ils payaient grosse pension. A trente ans de distance, je m'indigne encore contre la méchanceté de ces aînés; mon sang bouillonne aux noms de William, de John et de Harry^ je souhaite de me trouver en présence de mes bourreaux d'enfance pour payer les vieilles dettes. Du moins m'inspirèrent-ils une révolte contre l'injustice, la force brute et la lâcheté, dont les revers et les leçons ne m'ont pas corrigé.
Les pmis étaient de pauvres hères, sans feu ni lieu, épaves de tous les naufrages, échoués en cet établissement à l'âge où l'on n'a plus le choix des moyens d'existence, résignés à la pire nourriture et aux salaires dérisoires. J'ai gardé l'impression très vive de l'un d'eux, Borman, qui comptait deux congés aux chasseurs à cheval en tous les coins de l'Algérie, oti il avait pris le goût de l'absinthe. La tête toute blanche, la moustache taillée en brosse, l'air morne à jeun, la redingote râpée et crasseuse serrée à la taille, le large pantalon noir luisant, rétréci sur les bottes éculées, — parfois, à l'étude du soir, avant dî-
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ner, sa face, rougeoyait, son œil brillait et dans le silence, des mots entrecoupés tombaient de ses lèvres :
— Dites donc... les p'tits camaros, v^là assez longtemps que vous vous faites des cheveux et moi aussi... Un peu de rigolade n'est-ce pas?...
Et lous les gamins sachant le pion en état : Oui, oui! père Borman, chanlez, chantez!
— Sufficit ! je vais vous en pousser une, des vieux d'ia vieille; seulement motus! au refrain! l'chien d'quarlier aboulerait!
Et debout dans sa chaire, le vieux brave, d'une voix enrouée, murmurait sa chanson. Quelle chanson : tout ce que le corps de garde charrie d'obscénités, la chambrée renifle d'ordures, il le versait dans la mémoire des gamins attentifs! Habituellement, il avait le verbe et le ton conformes à sou esprit militaire. Mettait-il un enfant au piquet ou à genoux sur un banc : «Allons! louslic! pose ta chique, ferme ta boîte et va t'coller là-bas! »
Cependant les parents ignoraient les mœurs et les coutumes de la pension. Les enfants ont, comme une fierté, de ne pas conter au dehors les mauvais traitements dont ils souffrent. Ils craignent de n'être pas crus,
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de passer pour menleurs; la mobilité de leurs impressions est si heureuse qu'ils ne songent plus le dimanche aux ennuis de la semaine. Puis le marchand de soupe était habile à entretenir les illusions des familles. A chaque visite du père ou de la mère, il interrogeait l'enfant : « Voyons! mon petit ami, es-tu content? Tu as bon appétit, bonne santé, lu travailles bien ; as-tu à te plaindre de quelque chose ou de quelqu'un? >/ Et l'œil du cuistre hypocrite fixé sur nous, durant la question, imposait la réponse.
Pourtant, je fus ôté au bout de trois ans de ce bagne, malgré toutes les ruses du gardechiourme. Un matin de janvier, à la sortie de la classe, un des Anglais en humeur de boxe me tuméfia l'œil et le nez de son terrible poing. Je tombai étourdi et fus conduis à l'infirmerie où ma pauvre maman, inopinément survenue le même jour, me trouva au lit, grelottant la fièvre, dans une chambre glacée, sans feu, la tête entortillée. Alors, je soulageai mon cœur et exposai, en pleurant, mes malheurs, la nature de l'enseignement et les misères de mon estomac. Cinq minutes plus tard, tout ce qu'une mère exaspérée peut trouver d'expressions humiliantes et de quali-
fications indignées, le cuistre dut le subir. Il ne me le pardonna point, et, si je disais comment, dix ans plus tard, il essaya de satisfaire sa rancune, on aurait peine à me croire. Je me rappelle encore sa longue tête grimaçante et furieuse émergeant à la fenêtre, comme le fiacre chargé de mon trousseau m'emportait hors de cette tour de la faim.
Telle était l'institution Rosquet, tour de la faim, misère des enfants, séjour d'oppression et de malfaisance que je déteste encore de toute la force du souvenir ; telles sont la plupart des maisons oij l'unique souci et la seule activité du marchand de soupe consistent à gruger les familles naïves, à gagner de l'argent aux dépens de la santé, de l'intelligence et de la moralité des enfants qui leur sont confiés.