‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 21 sur 54 · I.A DKCLARATION DE GUEURE · texte numérisé non relu

I.A DKCLARATION DE GUEURE

de ma paiiicipalion à la bagarre. Le bru il d'une telle aiïaire me désigne fâcheusement aux rancunes de la police. L'animosilé des agents et des fonctionnaires de cet ordre est redoutable : elle s'exerce sans scrupule sur vous et, ce qui est plus odieux, sur les vôtres : elle a l'accoulumance des plus infâmes moyens, des calomnies ingénieuses et des inventions ridicules. Le mot de Paul-Louis Courier sur Napoléon : « L'homme qui inventa la grande guerre et la grande police » se confirme par la tradition. Si l'outrancière centralisation impériale s'est maintenue dans tous les ressorts de l'administration et du gouvernement, à l'école, au lycée, comme aux bureaux, les ténébreuses machinations, les artifices, les traîtrises, les mensonges de Fouché ont créé une tradition, lente à s'effacer.

Cependant, les événements se précipitaient, et tout à coup éclata sinistrement la nouvelle de la déclaration de guerre à la Prusse. Parmi les républicains, ce fut de la stupeur, puis une inquiétude, une anxiété grandissantes. Il n'étaitdouteux pour personne que l'empereur et ses ministres affolés avaient pris le parti de la guerre pour en finir avec les difficultés intérieures de gouvernement. La

vicloire leur paraissait assurée. Comment supposer que la prestigieuse armée de Crimée et d'Italie fût tenue en échec, mise en déroule par les bataillons d'un petit peuple qu'à toute époque nos soldats avaient facilement vaincu? L'Empire voulait se retremper dans la victoire, ^ puiser les moyens de dompter, — d'exterminer une opposition menaçanle. De son côlé, le parti républicain sentait bien que la guerre n'était pas seulement dirigée contre l'Allemagne mais contre lui. Il se trouvait tiraillé entre de chères convictions, l'intérêt de son existence même et ses sentiments patriotiques. Il ne pouvait applaudir au succès des armées impériales ; il n'y croyait pas, soit qu'il fût éclairé par les démonstrations, comme celles de M. Thiers, sur la faiblesse des effectifs, le désarroi de l'armement et l'insuffisance de l'éducation militaire; soit qu'un instinct secret, les faciles prévisions du pessimisme l'eussent averti de l'impéritie de nos généraux et de nos états-majors comme des forces de l'ennemi.

Je dirai tout : l'opinion faite d'illusions et de souvenirs glorieux régnait parmi nous que Napoléon 111 décbu, la République n'aurait qu'à proclamer la patrie en danger, pour

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chasser les Allemands, comme les nuées de sauterelles fiiienl aux sons du tambour. Ainsi, la passion politique absorbe le patriotisme et chaque })arti lie tour à tour le sentiment de la pairie à ses préférences de régime.

Les manifestations d'un patriotisme équivoque renforcées par les clameurs du chauvinisme ridicule n'étaient point destinées à nous rallier autour du drapeau, le drapeau de l'Empire plutôt que de la France. L'apparat des cris de commande, la sotte assurance, la forfanterie publique, ce dédain de l'ennemi, ces récits bouffons des journaux officieux nous inspiraient dédain et irritation. — <( Attendons la fin î » murmurions-nous.

En apprenant les premières défaites qui si rapidement se succédèrent, nous fûmes comme des prophètes maudits qui voient se vérifier leurs oracles et nous conjecturâmes la chute prochaine de l'Empire sous la colère du peuple déçu et humilié.

A l'issue d'une de ces soirées oii les Parisiens ahuris h l'annonce de quelque désastre nouveau, s'amassaient à travers les rues, s'arrêtant sur les places en groupes de discussions passionnées, j'étais rentré chez [moi avec une agitation fébrile qui m'ôta le som-

meil. Je regardai sur la carte pointée par de petits drapeaux les corps d'armée échelonnés le long de la frontière, je touchai du doigt l'endroit de la dernière défaite; j'entendis la fusillade et le canon et songeai à tous les braves gens tombés dans la mêlée. Là-bas, des jeunes hommes de mon âge avaient le bonhenr de respirer la poudre et de galoper dans la bataille, de tirer des coups de feu, de déployer leur force, leur activité : c'était peutêtre plus intéressant que débattre les chances de victoire, les plans politiques autour d'une table de café, — plus brave que crier « Vive la paix! » par les rues où d'autres clamaient : « Vive la guerre! » Et je me sentis honteux et triste de n'être point parmi les petits soldats qui se battaient aux bords du Rhin allemand, dans les plaines d'Alsace, pour la bonne France, mon pays, et n'avaient pas peur.

Mais servir l'Empire exécré ! entrer volontairement dans « les cohortes prétoriennes », c'était félonie, désertion des principes. Que penseraient de moi les camarades, comment avouer mes sentiments, mes désirs, mon projet?

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