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CHAPITRE XYI

Je ne dormis pas cette nuit-là et, soit ardeur belliqueuse, soit chauvinisme inconscient, le matin mon parti était pris et domptés mes scrupules politiques : j'avais résolu de m'engager. Je choisis un corps spécial, de renommée retentissante, de costume chatoyant, un régiment qui avait sa légende glorieuse de prouesses : le 3"" zouaves.

En m'acheminant vers le bureau de recrutement, rue Saint-Dominique, j'étais oppressé par la pensée que je rompais avec toutes mes amitiés, mes camaraderies. Non! je n'affronterais pas le blâme et le reproche de mes coreligionnaires; je ne retournerais plus à la brasserie Glaser.

Cependant si lentement que j'aille, avec

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les réflexions qui m'arrêient planté comme un grand dadais au milieu du irolloir, j'arrive au bul. La cour est remplie d'une cohue de jeunes hommes, les uns en blouse, coiffés de casquettes; les autres, de redingotes vêtus, en chapeau de soie ; il y a aussi parmi les civils des soldats de toute arme. Ils s'entassent confusément le long du mur comme la queue du théâtre aux soirs de succès, rieuse, bavarde et criarde.

J'hésite, timide, devant la foule et brusquement je traverse la cour et frappe à une porte où sur une pancarte est écrit : Engagements,

— (( Entrez », crie une voix dure.

Me voici dans la pièce coupée en deux par une longue table derrière laquelle sont assis quatre officiers aux képis galonnés et autant de sous-officiers qui écrivent sur de grandes * feuilles rayées, en répétant à haute voix les indications données par les volontaires debout devant eux.

Mais l'un des galonnés m'apostrophe :

— (( Qu'est-ce que vous voulez, vous? »

— « Monsieur je... »

— « Appelez-moi, commandant, nom de Dieu! »

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— (( Commandant! je suis éltidiant et je viens pour m'engager au 3" zouaves? »

Sans doute, j'ai lâché une grosse bourde ou je suis un être fort grotesque en soi, car les quatre officiers éclatent de rire et les sousoff, la piume en suspens, sourient discrètement, respectueusement. Lors, mon commandant :

— (( Vous avez l'intention de faire le malin, j'vois ça .. »

— « Mais pas du tout, monsieur, je veux m'engager !

— (( Eh bien! vous allez me f. .. le camp hors d'ici et aller vous coller le long du mur de la cour, à la queue, après tous les autres, en attendant votre tour, et en route, plus vite que ça, mon gaillard! J'aurai l'œil sur vous ! »

D'abord, suffoqué par ce ton de caserne, je regarde le grognard bien en face et d'une voix tremblante de colère :

— C'est un peu tôt pour être grossier, monsieur. Je vous remercie du service que vous me rendez; vous irez chercher d'autres engagés qui défendront l'Empire. Moi, je ne

.serai jamais sous votre coupe!

Et tandis qu'il gueule un juron, des appels

furieux, j'ai ouvert la porte et gagné fièrement la rue.

Ce que c'est de la destinée : sans un tel butor, mon existence était absolument changée, peut-être vite terminée par la mort heureuse du champ de bataille : quelques mots modifient le coui-s et déterminent l'événement de toute une vie. Assurément, même après cette déception, si un ami m'eût dit qu'en la France envahie, la place d'un jeune homme de bonne volonté, valide et vigoureux, était à l'armée, mon amour-propre blessé, ma suceptibilité de timide ne n'auraien! pas empêché de retourner au bureau mililaire; mais personne ne me conseilla, el je me gardais bien d'avouer ma démarche.

Trois semaines plus tard, un matin, Clément, commissaire aux délégations judiciaires, escorté de quatre agents, pénétrait dans ma chambre et m'arrêtait en exécution des condamnations correctionnelles prononcées contre moi. J'étais encore au lit quand il entra ceint de son écharpe et pendant que je me vêtissais, l'homme de police rôdait h travers la pièce, interrogeant mes tiroirs, fouillant dans mes papiers et lisant mes lettres.

— (( Vous avez un mandai de perquisition? » lui dis-jo.

— « l'.n ce moment, avec des gens comme vous, nous ne prenons pas de mitaines. Du reste Paris est en élat de siège. »

L'homme, policier de l'école du fameux Lagrange, était d'aspecl fâcheux, complètement chauve, Fœil fourbe et effronté, la lèvre insolente sous la grosse moustache rousse. Une voiture attendait dans la rue; il m'y fit asseoir à côté de lui ; un agent sur le strapontin veillait, un autre sur le siège, auprès du cocher. Alors il essaya de nouer conversation : je regardai dans la rue.

— « Vous ne conserverez pas toujours vos grands airs, Messieurs les RépuJjlicains ! Nous vous passerons sur le ventre, nous vous expédierons à Cayenne d'où aucune amnistie ne vous tirera plus! »

— u A moins que les Prussiens ne nous débarrassent de vous et des vôtres! »

— (( Je sais bien; ce sont vos amis, les Prussiens! »

Je ne répondis point. A quoi bon discuter avec un bonapartiste enragé? Etait-ce bien du bonapartisme et ne représentait-il pas seulement les passions, les intérêts de la grande

et secrète machine qui, comme le parti clérical, a son existence, son organisation particulière à côté des gouvernements divers, les accepte tous et les sert à sa guise, selon son profit? Ce commissaire ne serait-il pas capal)le, durant une République établie, d'empoigner les bonapartistes pour le compte des républicains, quitte à incarcérer plus tard les uns et les autres à l'avènement du Hoi! Fouché, le grand maître, a montré de haut l'exemple qui ne fut point oublié par ses successeurs de tout rang. N'est-^ce pas aussi niaiserie de tenir rancune à qui s'acquitte de sa fonction sans initiative ni responsabilité?

Le directeur du Dépôt de la préfecture, oti je suis provisoirement écroué use à mon égard de politesse et d'obligeance; il fait nettoyer ma cellule et m'envoie les volumes intéressants de la bibliothèque; par ses soins, les vivres vendus par le pourvoyeur ne se composent pas, comme d'ordinaire, de viandes corrompues et d'œufs gâtés que les détenus, n'ayant pas le choix du restaurant, sont obligés d'accepter et de payer pour bons.

Un désarroi singulier règne dans les bureaux de la préfecture et je demeure quatre jours oublié au Dépôt. Je suis obligé de récla-

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mer par lettre au procureur impérial mon transfèrement à Sainte-Pélagie. Le lendemain le direcleur me mande en son cabinet où, m'anonçant mon changement de prison, il ajoule : « Vous constaterez, monsieur Jacques, combien j'ai tenu à vous adoucir le régime; mes sentiments ne sont pas aussi éloignés des vôtres que vous pourriez le supposer; je vous souhaite bonne chance et prompte liberté ! »

Et il me tend la main. Privé de journaux depuis cinq jours, le ton et l'attitude du chef de geôle me donnent à penser que les événements se sont précipités depuis mon arrestation.

Un municipal est chargé de me conduire à destination; celui-ci ne sait pas s'inspirer des circonstances et ignore l'art des ménagements. Cette brute, de haute taille, à l'accent gascon, me passe au poignet droit le cabriolet, cordelette serrée par un bâtonnet qu'il tient en main; il serre si fort que le lien me broie la chair et s'y incruste.

— (( Mais vous me faites mal.

— (( Il est écrit sur la feuille que vous êtes très dangereux; je prends mes précautions.

— « Vous êtes un butor! ^

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A ce mot, il me tire violemment à lui; mais je me raidis et refuse d'avancer en Tinjuriant. A onze heures du matin, la cour du palais de justice n'est pas déserte; deux ou trois passants s'approchent, je leur montre mon poignet.

— a C'est un voleur, un malfaiteur qui résiste », affirme impudemment le garde.

— a Tu mens, canaille! Messieurs, je suis un détenu politique; je m'appelle Jacques, étudiant en droit ( »

Le municipal de faction devant l'entrée de la police correclionnelle est accouru :

— a Desserre-le, dit-il à son camarade en clignant de l'œil; n'est-ce pas que vous marcherez, monsieur? »

Jl m'ôte du poignet la cordelette tracée en profond circuit rouge et je m'achemine entre les deux hommes; je gravis un escalier aboutissant à un préau carré où régnent deux rangées de petites cellules; l'une d'elles est ouverte pour moi, et comme j'y entre, un double coup de poing sur les reins et sur la nuque m'envoie rouler au fond :

— « Tiens! cochon ! »

Et satisfaits de ce trait de fermeté, les deux braves compères s'éloignent lestement. La

cellule où j'ai été jeté est exiguë, crenviron deux mètres de long sur un mèlre Irenle de large; elle fait partie de ce qu'on nomme « la souricière », quartier cellulaire dans le Palais de Justice où les détenus amenés chaque jour attendent les uns, la comparulion devant le tribunal, — les autres, après condamnation, le transfert, à l'issue des audiences, dans la prison qui leur est destinée. Je ne tarde pas à être interpellé par mes voisins qui rythment leurs appels de coups frappés contre les murs.

« Ohé camarade! es-tu d' Paulin?... Es-tu un frangin, un bon pégriot! »

Naturellement je me dispense de répondre. Alors, d'une cellule part cette apostrophe : « As-tu avalé la langue? » — Et d'une autre, l'insulte rageuse : « C'est une vache! »

Je me suis assis, triste et honteux sur une planche formant banc cou Ire le mur du cabanon. Jusqu'ici, la prison ne m'avait pas pesé; je l'attendais, je l'espérais même ; je m'y étais préparé, la considérant comme une conséquence de mes opinions républicaines, comme un pittoresque incident d'existence mouvementée. Mes épreuves n'étaient point de celles qui découragent et abattent. En deux ou trois arrestations précédentes de courte durée,

j'avais senti chez les agents, les magistrats, les guichetiers, la déférence qu'on doit à un adversaire politique. Mais êlre confondu dans le même traitement, la même prison avec les voleurs, le poing serré de cordes comme un malfaiteur, être battu et enfermé dans ce cachot puant à côté de gouapes, d'escrocs qui me prenaient pour l'un des leurs et m'injuraient de les renier, cette humiliation, celte promiscuité, m'ôtaient l'ardeur et la combativité coutumières.

Ce n'étaient pourtant que gentillesses auprès de ce que je fus obligé de subir plus tard. Mais les souvenirs de telles brutalités^ de celles-ci et des autres, me sont pénibles à écrire. 11 semblerait que j'avoue une déchéance, une abdication de ma personnalité. Je ne crois pas que la méchanceté, la lâcheté cruelle et brute m'inspirent encore de la rancune. Elles sommeillent dans le cœur de la plupart des hommes et se réveillent, selon la circonstance, aux passions du moment, en un milieu propice; elles grognent et mordent, pour ainsi dire, fatalement. Si les noms et les traits de ceux qui me firent du mal me reviennent malgré moi, c'est dans l'apaisement et le dédain: selon le mot du poète, à défaut de

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pardon j'ai laissé venir l'oubli. 11 m'arrive même de m'apiloyer sur la mécliancel6 humaine. Elle est faile de lant de soUise, de préjugé et d'ignorance qu'elle émeut et attendrit.

Le récit de disgrâces, d'humiliations, de douleurs personnelles, ressemble à la plainte du prisonnier libéré qui montrerait sur sa joue les Iraces rouges du souftlel reçu pendant qu'il était chargé de liens. Donc je ne parle jamais de ces choses el je m'efforçai longtemps de les éloigner de mon esprit. — Qui vous force aujourd'hui de les ressusciter, de lever le suaire, d'agiter les loques de ce drapeau de haine? — Qui m'y force?... Une poussée de vérilé circulant jusqu'au bout de la plume, le plaisir de revivre à quarante ans les heures de la vingtième année, de mesurer la fougue junévile à la raison d'un quadragénaire, d'admirer illusions et rêves enfuis, la salisfaction d'analyser, en toute assurance, comme un étranger, mon propre èlre.

11 y a plus de trois heures que je suis claquemuré dans la souricière; jusques à quand serais-je là? Les porles des autres cellules sont ouvertes et refermées à grand bruit; des détenus passent que les municipaux

conduisent à la Correctionnelle; d'autres en reviennent, et à peine les verrous tirés sur eux clament joyeusement. On entend des : « Ohé! les zigs, j'en ai pour six mois! — T'es rien veinard! — Dites donc, les garçons, j'suis quitus! vocifère un arrivant. » Celui-là n'est pas félicité, mais des conversations s'engagent d'argot mystérieux où je démêle qu'à travers les murs ses compagnons lui confient leurs commissions au dehors.

Cependant mes yeux se sont hahitués à la pénombre, et sur la muraille couverte de grosses lettres creusées au couteau, j'ai pu lire des inscriptions qui ne sont pas plus bêtes que celles tracées sur les glaces des cabinets particuliers de restaurants. Il existe certainement une parenté entre ces écritures pariétaires. Ici Gugusse du Trône a gravé sous son nom : cinq ans de dure ; plus loin, (( le Grand Jules », la Clef des cœurs ^ manifeste qu'il « s'ennuie sans gonzesses ». Là un anonyme a dessiné un cœur percé de flèche et sous le symbole cette inscription lapidaire : faime Fernande pour la vie. Heureuse Fernande! Le cri de guerre : Mort aux vacAe^.' se trouve reproduit trois ou quatre fois. Les voleurs et ces souteneurs ont l'âme naïve,

rimagination primitive. Ce qu'ils gravent sur les murs, ils rincruslenl aussi dans leurs bras. Plus tard, j'ai retrouvé inscriptions et dessins tatoués pareils sur les membres de sujets d'élite.

Enfin, à quatre heure'^, un garde municipal ouvrit la porte de la cellule :

« — C'est vous qui êtes Jacques?

« — C'est moi!

« — C'est vous qui ce matin avez fait de la rébellion et insulté mon collègue en disant que nous étions tous des crapules.^

« — Je n'ai rien dit de pareil; je n'ai pas fait de rébellion, j'ai seulement refusé de marcher parce que le gardien me broyait le poignet avec une menotte; il a eu l'impudence de crier que j'étais un voleur: alors je l'ai appelé canaille ; je ne m'en dédis point.

(( — Tout cane me regarde pas; vous allez me suivre jusqu'à la voiture. Je ne vous mettrai pas la corde, mais à la moindre tentative de fuite je vous passe mon sabre au travers du corps. Vous entendez ! »

Deux minutes de marche, un étroit escalier descendu et nous sommes sous une sorte de remise, derrière une voiture cellulaire. Le garde me fait signe d'y monter.

(( — Mais, proleslè-je, on n'a jamais placé les condamnés politiques en voilure cellulaire. C'est odieux, prenons un fiacre; j'ai de quoi payer!

(( — Monsieur j'exécute les ordres qu'on m'a donnés; j'ai été convenable avec vous. Ne m'obligez pas à demander du renfort pour vous contraindre. »

Je secoue la tête et monte dans la voiture ou plutôt j'entre dans le couloir étroit qui la sépare en deux. Sur chaque côté, six cellules à gros verrous. Le municipal me désigne l'une d'elles et referme la porte sur moi.

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