‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 23 sur 54 · LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE

' La République est proclamée ! Nous sommes débarrassés de l'Empire, mais à quel prix? L'écrasement, la capLivilé des armées, l'invasion de la France. Nos illusions résisleronlelles longtemps aux événements, à la brutalité des faits?

Les Prussiens approchent de Paris et bientôt l'assiégeront. Et grisés de souvenirs^, ivres d'enthousiasme : la légende héroïque de la Révolution française nous trouble la raison. Sans cesse reviennent à nos lèvres les mois de (( patrie eu danger », de a levée en masse », loul-puissants sur nos imaginations. Ils nous oient la clairvoyance, le sentiment exact de la situation, la faculté de comparer nos re-

crues avec les forces de l'armée allemande. Les formules nous hantent et nous sembleront encore le remède suprême, quand les Prussiens auront enveloppé la ville dans un cercle infranchissable et que leurs obus tomberont à la Cité.

Les hommes du gouvernement de la Défense nationale ne se bernent pas des mêmes mots et ne s'illusionnent point sur l'issue de la lutte. Ils jugent impossible la résistance à une armée compacte, disciplinée, fortifiée par la victoire; ils pressentent les défaites, les capitulations futures. Dès le début de la guerre et le commencement des désastres,, ils estimaient qu'après la chute de l'Empire il faudrait traiter avec les Prussiens aux meilleures condilions possibles. Je suppose que leur naïveté ajoulait ti'op de créance à certain manifeste du roi Guillaume où il affirmait « ne pas faire la guerre au peuple français mais à l'Empire. »

Le projet de traiter n'était certes point absurde ; terminer la guerre après Sedan eût peut-être été le plus sage. Celait épargner les dévouements inuliles, les sacrifices ultérieurs, bien du sang et de l'argent. Mais, le sentiment national se révoltait contre celle solution

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piicifique, contre riiiuiiiliation de s'avouer vaincu quand l'on pouvait combattre : i'id6e seule nous faisait frémir d'indignation. Qui l'eût proposé, aurait été convaincu de trahison, désigné h la mort des traîtres par le soulèvemenl de la population.

Ainsi les députés de Paris n'hésitèrent pas à assumer le titre de gouvernement de la Défense nationale alors qu'ils n'avaient pas foi dans la défense ; ils signèrent parleurs proclamations aux Parisiens un pacte de guerre à outrance, persuadés de la nécessilé d'un prochain traité de paix. Ils écrivaient déUbément : « Nous ne céderons ni une pierre de nos forteresses, ni un pouce de notre sol », avec la certilude de la capitulation.

Leur duplicité m'a révolté; longtemps je les chargeai de haine et de mépris; mais les années et la réflexion ont rendu mon jugement plus calme et plus équitable. J'ai appris à mettre de rhumanité dans mes appréciations, à tenir compte du jeu des passions, de la prédominance des intérêts individuels sur rintérèl public; j'ai considéré la sincérité dans l'erreur et compris les sophismes dont se leurrent et s'autorisent les hommes, pour leurs plus grands profits.

Ceux-là n't^iirent pas le courage de renoncer au gouvernement, si difficile qu'il fût, de se dérober à racclamalion populaire. Les uns, qui dataient de 1848, s'élaient vu/ dépouiller de leurs fonctions et de leurs mandais par le 2 Décembre; durant vingt années d'Empire, ils espérèrent une revanche, et, vieillis dans Fattente, sentant venir la mort, ils souhaitaient impatiemment le pouvoir et ne pouvaient plus choisir le moment de l'exercer. Les autres, politiciens aux principes variables, au caractère équivoque, habiles à loutes les combinaisons, dans la hâte d'assouvir leur ambition, d'arriver vite, acceptaient l'investiture h n'importe quelles conditions. Presque tous étaient avocats et enclins, comme les rhéteurs, à croire au pouvoir magique de leurs phrases, des proclamations belliqueuses qui les engageaient pour l'avenir et les marquaient de ridicule devant Thistoire. Assurément ils prenaient, dans la chaleur des mois, dans le mode héroïque, une sincérité momentanée: ils se laissaient gagner, pour une heure contre leur raison, aux passions, aux nobles illusions de la foule. Il ne leur déplaisait point de s'imaginer que par vertu personnelle, génie soudain, ils délourneraicnt l'événement

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