‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 4 sur 54 · AU LYCÉE LOUIS-LE-GRAND · texte numérisé non relu

AU LYCÉE LOUIS-LE-GRAND

Dans la partie la plus resserrée de la rue Saint-Jacques, ceint de hautes murailles noircies par le temps le lycée Louis-le-Grand avec ses froids dortoirs, ses salles d'études obscures, ses classes resserrées, ses réfectoires éclairés au gaz en plein midi, avait un aspect qui tenait du cloître, de la caserne et de la prison. Je ressens Témotion de mon entrée dans la troisième cour carrée oii grisonnent de poussière une demi-douzaine d'arbres minces en forme de plumeau usé.

— Tiens? un nouveau? Oh c'te tête : chahutez le nouveau!

Et les balles de pleuvoir sur le but vivant, et les camarades de bousculer, de tirailler cette recrue à la tête énorme, coiffée d'un

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képi trop étroit, — au busle maigre, perdu dans une tunique trop large, d'où émergent des manches les grosses pattes rouges — aux longues guibolles de jeune coq terminées hors du pantalon trop court en longs pieds chaussés de souliers plus longs encore. — « Oh! c'te tête! » Le chef embroussaillé de cheveux frisés en peloton , les yeux écarquillés, de gros yeux bleus avec des regards un peu louches, la bouche aux lèvres relevées — une figure de vilain poupard maussade et hébété provoquant les brimades, l'eau jetée dans le cou, les balles en manière de massacre, la pressée dans un coin. Et je gigote comme un beau diable, je riposte du pied et du poing, l'âme désolée, également triste des coups que je donne et de ceux qu'on me lance; c'est l'apprentissage de la lutte pour l'existence, la première déception d'un cœur tout plein de sympathie, molesté par des adversaires là où il espéra des amis. Au sortir de l'odieuse pension Rosquet, j'imaginai rencontrer des compagnons de jeu aimables, affectueux : voici que j'étais raillé, taquiné, tourné en ridicule; j'en pleurai le soir, dans mon lit.

Mais ces brimades interrompues à la salle

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d'étude ne durèrent pas plus de trois récréations. Le surveillant général de la troisième cour s'aperçut des petites persécutions et les termina en châtiant le boute-en-train. Le père Toussaint, que nous appelions le père Flan, était un homme de bonté quasi paternelle, dont la vue ne dépassait pas les murailles du lycée où il vivait. 11 connaissait chacun des deux cents élèves placés sous son gouvernement, s'intéressait à leurs études, à leurs progrès. Au lieu d'user de punitions, des privations de sortie, il mandait dans son bureau les paresseux pour les morigéner en excitant leur amour-propre et leur émulation. A l'occasion, il distribuait quelques taloches aux récalcitrants et ces corrections manuelles extra-réglementaires empruntaient un caractère familial qui ne laissait pas de rancune aux battus. J'ai gardé affectueux souvenir du bonhomme Flan et de sa patiente bienveillance, de sa sévérité à l'égard des moqueries, des railleries, des vexations d'enfants qui, loin d'affermir le caractère, créent la susceptibilité et la défiance. Les taquineries, les brimades — je l'ai remarqué parmi les écoliers comme dans les réunions d'hommes — sont formées de lâcheté, de méchanceté, de la

raison du plus fort. Elles laissent chez ceux qui en furent victimes un ferment d'aigreur et d'humeur irritable. Le jeune homme raillé, tourné en dérision durant ses années scolaires garde de la mélancolie, une disposition à se fâcher, à s'emporter, à prendre pour insulte l'inotîensive plaisanterie ; longtemps poursuivi de mots, de ricanements offensants, il croit lire une moquerie des défauts de sa personne sur tous les visages rieurs; il devient susceptible, timide et de ton agressif.

La disciphne du lycée était très rigoureuse, car Louis-le-Grand affectait une tradition de bon ordre et de tenue supérieure aux autres lycées de Paris. Souvent la règle stricte me sembla bien pesante. J'ai compris depuis comme elle était nécessaire et profitable aux mille internes, comme elle réprimait les écarts des turbulents et contraignait les paresseux à la besogne. Les rebelles à tout travail, les cancres invétérés, n'étaient pas tolérés longtemps; au bout d'un semestre, le proviseur renvoyait les incorrigibles à leur famille. A ce régime, l'oisiveté où croupissent quinze élèves sur vingt dans les bas-fonds des pensions d'industrie privée est impossible. La négligence d'un« leçon, d'un devoir était

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