LA CONCIERGERIE
Les chefs du parti révolutionnaire incarcérés à la Conciergerie pour participation à la (( Journée du 31 octobre » formaient une réunion d'hommes intéressante, un mélange curieux. Ils différaient singulièrement d'origine, de caractère, de goûts, d'idées et de projets, mais ils avaient des passions communes, — tous étaient capables de dévouement et de courage. Par la sincérité des convictions, par la foi, par l'ardeur, par le talent individuel, ils valaient plus que les avocats composant le gouvernement de l'Hôtel de Ville, réfractaires à l'enthousiasme, aux généreuses pensées comme à l'action, également dépourvus d'idéologie et de sens pratique.
Ainsi la prison ne me pesait pas. Je ressentais continuellement une fierté mêlée d'émo-
tien à fréquenter avec des hommes célèbres et populaires, les premiers de ma faclion ; il me semblait que jegrandissais, que j'acquérais du mérite pour être admis dans leur société à titre d'égal. C'est un sentiment naturel à la bonne jeunesse que le respect, l'admiration des gens célèbres. La foule, les badauds et les femmes pratiquent ordinairement celte idolâtrie dont m'affranchit l'expérience. Le bruit mené auprès d'un personnage fameux ne m'étonne et ne m'inspire plus de vénération. Combien hors du mérite réel et des services rendus, le hasard, l'aventure, le succès accidentel, la publique niaiserie, ne contribuentils pas à fonder une renommée ! Je me suis senti un homme hbre quand j'ai su, indifférent à l'opinion, aux vains engouements juger un personnage à sa valeur et témoigner à l'inconnu, dont le mérite m'avait gagné l'estime, l'admiralion que je refusais au nigaud glorieux ou à l'aventurier heureux. Naguère, sous mon tempérament de révolté, sous ma nature de bataille persistait je ne sais quelle âme servile de timidité respectueuse devant les gens en haute place, les puissants du monde par la situation et l'argent. Je m'indignais contre l'inique répartition des richesses, je m'étais
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dévoué à la liiLte contre TinégaliLé des conditions, je souhaitais de loules mes forces la grande bataille de la Sociale, et, soit atavisme, soit effet d'éducation, je ne pouvais me défendre d'une sorte de considération instinctive pour les bénéficiaires de l'injustice sociale. Le progrès des ans, l'observation, la réflexion et la comparaison m'ont libéré de la subordination, de l'assujettissement aux fictions de la société. Mais lors j'en étais honteux comme d'une bassesse d'esprit et d'une lâcheté de caractère ; je me rebellais contre ces sentiments incoercibles et m'efforçais de les cacher, si bien qu'en présence d'un fonctionnaire, d'un magistrat, de peur d'être timide ou humble, ou trop poli, j'affectais le dédain et, privé de sang-froid, de mesure, je devenais vite insolent, provocant.
Nul des contemporains n'a oublié le froid cruel des derniers mois de 1870 et du commencement de l'année suivante. Tel fut le surcroît de misères qu'une divinité maligne ajouta aux affres de ce siège oij la privation de vivres s'aggrava du manque de chauffage dans les logis glacés. Ce ne fut pas la faute au gouvernement s'il ne put otrrir à ses prisonniers d'Etat une hospitalité plus confortable que les
voûtes glaciales de la Conciergerie. Au régime des salaisons, du pain de foin et de paille, à l'habitation de la cellule, j'attrapai une maladie assez douloureuse pour que le médecin de la prison m'engageât à réclamer mon transfert dans une maison de santé qu'il avait déjà demandé lui-même. Le procureur général de qui dépendait la mesure devait sa haute fonction à la journée du 4 Septembre et au gouvernement qui en était issu. Use nommait Leblond et achevait le type du doctrinaire républicain^ c'est-à-dire de l'avocat ayant agité dans les réunions politiques une kyrielle de mots, un chapelet de formules creuses, sans idées, sans humanité, sans aucun sens pratique, et s'y entêtant sur le tard comme à des principes invariables de gouvernement. Cette race est vaniteuse, boursouflée, solennelle, se bernant et bernant les autres d'arguments sonores, incapable de voir clair dans les événements, d'en saisir la signification, le lien» les conséquences. Promue aux rôles de magistrat, nouveau règne de la parole, souveraineté des arrêts, elle donne la plus malfaisante sorte de prud'hommes qu'il soit possible de redouter.
Pour le procureur Leblond, je n'étais pas en
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posture de sympalliie ; six ans plus tôt, il avait protégé de son éloquence le marchand de soupe Bosquet, son parent, auquel ma mère faisait un procès et il perdit son affaire. Je crois que le magistrat n'oublia la déconvenue de Tavocat pas plus qu'il ne me pardonna de n'avoir point accepté silencieusement les bouillons suspects, les pruneaux avariés et les coups qu'en la tour de la faim son neveu entremêlait pour ses pensionnaires. Peut-être me trouva-t-il sincèrement un détestable chenapan qu'il importait de molester, puis de supprimer au beau moment. Certainement il s'acharna sur ma modeste personne, me poursuivit de sa rancune jusqu'à me désigner six mois plus tard aux rigueurs de la cour martiale par des excitations féroces et grotesques. Au lieu d'ordonner mon transfert dans une maison de santé, il me députa son avocat général, de visage frais, souriant et satisfait qui me vanta sur un ton narquois l'excellence des cellules de Mazas et de son infirmerie, en m'offrant de m'y faire conduire immédiatement. Proposer comme un adoucissement de changer mon état présent, la vie commune avec mes codétenus en une cellule de Mazas, à rinfirmerie qui n'existait point,
— cette plaisanterie passait la mesure. Je la dépassai à mon tour en répondant au [biaisant magistrat : << qu'il fallait réserver les cellules de Mazas pour lui, son procureur et les traîtres du gouvernement de la Défense nationale qui y seraient bienlôt enfermés par mouvement d'indignation publique ».
Là-dessus l'homme au visage frais et rasé cessa de sourire, pinça les lèvres et s'enfuit.
Deux jours après, un gardien m'avertit de me rendre au greffe pour recevoir une communication. A peine enlrai-je dans la salle, que quatre agents, sous les ordres du chef de la Sûreté, se jetèrent sur moi, me lièrent pieds et poings pour me pousser dans une voiture cellulaire qui galopa vers Mazas.
J'étais dans une fureur extrême, j'invectivai les agents et je proférai de terribles menacées contre le « père Claude », qui commandait la manœuvre. Pourtant le vieux grognard de la police, avec la finesse et la tartuferie de son emploi, n'était pas fier de l'expédition. 11 sentait que, fonctionnaire de l'Empire et d'un ordre spécialement en butte à la haine, il lui importait de ménager les républicains, de ne pas se créer d'adversaires capables de représailles en ces temps troublés; mais dési-