‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 32 sur 54 · GUSTAVE FLOURENS · texte numérisé non relu

GUSTAVE FLOURENS

Ma d(^4ention à Mazas commença le 1"" janvier 1871 et ne dura pas.

Je n'eus pas le temps d'éprouver l'ennui de l'isolement, car le directeur de la prison me proposa de passer les journées avec un détenu de marque auquel la société ne déplairait point.

Il s'appelait Gustave Flourens.

C'était un être d'exception dont le souvenir ne m'a jamais quitté, une nature charmante et exquise d'illuminé, un tempérament de Don Quichotte assez passionné de gloire, de renommée pour être la dupe de leurs apparences et les confondre avec le vain bruit. Ses trails vivent dans mon âme attendrie à sa chère mémoire : encadrée de barbe blonde sa figure allongée au front haut, aux yeux

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bleus rêveurs el inspirés, h la bouche de sourire naïf, tète puérile et douce de Christ d'un tableau de primitif, surmontant le grand buste mince, aux longues jambes de jeune homme de trente-trois ans, un corps de nerfs sans cesse en éveil, agité.

Fils d'un savant officiel, de réputation universelle, il avait, dès sa jeunesse, tâché d'acquérir une science qui lui permît de porter dignement le nom paternel, de se créer une situation indépendante. Il était d'ambitieuses visées et de dessein généreux. Mais par un étrange contraste avec la sagesse, la prudence, la pondération du premier Flourens, la nature avait mis en celui-ci la semence de révolte, de bataille, qui fructifia aux événements, et au lieu d'un théoricien, d'un professeur, d'un savant, déterminale révolutionnaire. Chargé d'un cours d'histoire naturelle au Collège de France il y affirma avec éclat des doctrines si contraires à la science officielle; il y proclama si audacieusement les conclusions de l'école matérialiste que le gouvernement impérial, respectueux de la religion, priva de sa chaire Gustave Flourens. Cette mesure l'irrita; elle le délivra de la contrainte qu'il observait par considération de famille et il ne dissimula

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plus ses sentiments républicains, sa haine de l'Empire. Mais à cette époque, les ennemis du régime s'agitaient dans le vide et ne trouvaient point d'écho. Le jeune homme restait sans emploi: il n'avait pas en France oii exercer ses forces vives, où assouvir la soif d'action dont il était dévoré.

Lors éclata l'insurrection de l'île de Crèle contre la domination turque. Il existait, depuis i850, une légion d'aventuriers généreux, Français, Italiens, Allemands, Hongrois, qui éloignés ou chassés de leur patrie par la réaction qui suivit en Europe les beaux jours de février 1848, cherchaient dans toutes les contrées l'occasion d'employer leurs courages, de combattre pour la cause de la République et de la liberté des peuples. Garibaldi fut leur personnification glorieuse, le général de cette armée d'enthousiastes dont la légende vivra dans la romanesque expédition des Mille, comme dans la campagne du Tyrol. Quand l'Italie unifiée ne permit plus d'aventures, les ardents guerroyeurs furent heureux de trouver en Crèle un nouveau champ de bataille. N'était-ce point renouveler, rajeunir la lutte pour l'indépendance de la Grèce, ressaisir la noble tradition des volontaires héroïques et des coups de

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main glorieux? N'étail-ce point continuer la route de Missolonglii où du plus admirable, du plus émouvant exode qu'ait jamais rêvé poète divin, lord Byron mourut au berceau du Beau, pour la patrie de TArl?

Gustave Flourens partit pour la Crète et dépensa dans les escarmouches, les combats contre les Turcs, l'énei-gie qu'il n'avait pas pu exercer en France. 11 s'habitua aux audacieuses équipées, aux brillantes prouesses individuelles, de telle sorte qu'à son retour en France, deux ans plus tard, il était le soldat désigné de la guerre des rues, l'audacieux initiateur de toutes les barricades. S'il parut un compromettant auxiliaire aux républicains parlementaires, si les révolutionnaires de journal et de club blâmaient ses échaufï'ourées et affectaient de dédaigner le casse-cou, il gagna la faveur du peuple et des jeunes hommes indifférents aux combinaisons de la politique, étrangers aux atermoiements des partis. La foule généreuse aime le courage tumultueux et sourit au roman des coups de main inconsidérés. Il conquit parmi elle une popularité retentissante; il fut le héros dont tous les hommes d'action répétaient le nom avec enthousiasme, comme celui d'un Bayard, comme

la signification de bravoure, de dévouement à toute épreuve. Après le 4 Septembre, le gouvernement de la Défense nationale usa de duplicité envers lui comme avec tous les autres ; au lieu de confier à cet ardent franc-tireur le commandement d'nn ouvrage avancé, d'une position périlleuse, il n'eut d'autre pensée que le jouer, le neutraliser. Il le garda à l'intérieur et l'affubla d'un grade illusoire de colonel, d'un titre ridicule de « major des remparts ». Le grand enfant sensible à la gloriole, dupe de l'apparence, se laissa berner et servit pendant quelques semaines le jeu des aigrefins. Mais penser contenir sous les ordres d'un chef populaire abusé l'arrondissement le plus turbulent et irritable de Paris, la circonscription des Bellevillois, c'était une conception d'avocats. Ils ne tardèrent pas à éprouver la pauvreté d'une diplomatie qui se retourna contre eux, car le jour oh Flourens, averti par ses amis, s'aperçut de la manigance, il marcha sur l'Hôtel de Ville, à la tête de ses fidèles Bellevillois, et mit à bas le gouvernement. Tous les membres furent ses prisonniers durant cette journée du 31 octobre; il tint leur sort entre ses mains. Mais si amoureux qu'il fût de la popularité, pas un moment il n'ac-

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cepta l'idée de les sacrifier à la clameur populaire. Avec un loinpérament de bataille, la douceur de son caractère, la bonlé de son cœur répugnaient aux exécutions de sangfroid. Cette mansuétude ne le préserva point de l'arrestation ultérieure. Le gouvernement, résolu à enfermer les principaux révolutionnaires, ne pouvait excepter celui-là. Aussi futil arrêté et conduit à Mazas, prison sûre et solide, croyait-on, dès les premiers jours de novembre.

Le plaisir d'approcher un homme que j'admirais comme un personnage de légende, était môle de timidité respectueuse, mais son accueil aimable et simple me charma. Sa conversation était pleine de choses vues, de récits curieux, en même temps que nourrie par une rare instruction, par un ensemble de connaissances extraordinaires. Ce qui me plaisait surtout, c'était d'écouter de sa bouche des opinions pareilles aux miennes, de l'entendre exprimer des sentiments qu'on avait jusque-là raillés à mes dépens. Vraiment, il était encore plus naïf, plus enfantin que moi. Il croyait trop aux hommes et je sentais son excès de confiance. Mes dix-neuf ans en remontraient à ses trente-trois années. De nous

deux, c'était moi, échappé du collège quinze mois auparavant, le personnage d'expérience. Certainement, sa toi en la Révolution était plus aveugle que la mienne, mais il avait rêvé d'en être l'un des chefs, d'y jouer un rôle considérable; je ne prétendais rien qu'un poste de petit soldat aux grandes balailles. Son ambition était exempte de calculs et de complicalion. L'action, l'aventure, l'enivraient et la renommée, la popularité bruyante, étaient pour lui inséparables de cette ivresse. Il vivait dans son rêve : hors de sa passion, il ne comprenait rien à la vie pratique. Je n'ai pas connu d'homme qui restât aussi indiflerent aux conditions matérielles de l'existence, au bien-être, au gîte, au vêtement, à la nourriture. Issu d'une famille riche, il n'usait point de sa fortune dont il laissait la possession à sa mère, en se contentant de quelques francs en poche. Sa tenue d'extrême simplicité, uniforme de colonel de la garde nationale, longue capote et grandes bottes de cheval, ne varia point : il portait encore la capote râpée, les bottes usées, trois mois plus tard, au 3 avril, quand il fut surpris désarmé auprès de Chatou, par les gendarmes, et qu'un capitaine accouru, en quête de prouesses

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